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Séisme en Colombie : le deuil invisible d’un pays entier

il y a 2 heures
8 min de lecture

Illustration La Silla Vacía


Au-delà des morts, des blessés et des bâtiments détruits, le séisme du 10 août 2026 en Colombie a fait vaciller des certitudes plus intimes : la confiance dans sa maison, la possibilité de dormir, de travailler, de se projeter. La psychologue et philosophe Carolina Meza et le médecin-thérapeute Diego Arbeláez expliquent à La Silla Vacía pourquoi le deuil ne s’« efface » pas, comment l’accompagner et ce que signifie reconstruire une vie après une catastrophe.

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Les images du séisme ont montré les rues éventrées, les bâtiments effondrés, les familles cherchant un proche et les sauveteurs fouillant les gravats. Mais une partie essentielle de la catastrophe échappe aux images : ce qui demeure lorsque les secousses cessent, que la peur revient la nuit, que la maison ne paraît plus sûre et que reprendre ses habitudes ne signifie pas pour autant aller mieux.


Comment traverser un événement de cette ampleur sans transformer le deuil en une obligation supplémentaire ? Combien de temps faut-il pour pleurer ce qui a été perdu — une personne, un logement, un travail, un quartier, une forme de confiance dans le monde ? Et comment accompagner quelqu’un lorsqu’il n’existe aucune phrase capable d’annuler ce qui vient de se produire ?


Pour répondre à ces questions, La Silla Académica a rencontré Carolina Meza, psychologue et philosophe à l’université des Andes, et Diego Arbeláez, médecin et thérapeute. Ce dernier a accompagné des personnes touchées par le séisme d’Armenia, par le conflit armé, le déplacement forcé, la pandémie et, plus récemment, par des catastrophes au Venezuela et en Colombie.


Les pertes que les chiffres ne disent pas

La Silla Académica : Les morts et les bâtiments détruits sont les effets les plus visibles du séisme. Quels sont les dégâts invisibles ?


Carolina Meza : Le deuil ne survient pas uniquement après la mort d’un être cher. Il apparaît aussi lorsqu’un changement inattendu bouleverse négativement une existence. Après un séisme, il y a des deuils qui restent presque invisibles : celui de la ville qui n’est plus la même, de la rue où l’on ne peut plus passer, d’un lieu aimé qui a cessé d’exister.


Il y a aussi la perte du sentiment de sécurité. La maison, qui devait être un refuge, peut devenir un endroit menaçant ; la certitude que la vie suivra son cours peut disparaître en quelques secondes. À ce deuil s’ajoute alors le traumatisme : l’impression que le danger peut revenir à tout moment.

Nous cherchons naturellement à comptabiliser ce qui a été perdu. Il faut des bilans, des cartes, des listes, des estimations. Mais ce qui compte le plus pour certaines personnes ne se laisse pas facilement transformer en tableau : un lieu de rendez-vous, une mémoire familiale, une routine, la confiance dans un plafond, un mur, un lit.


Diego Arbeláez : Nous sommes souvent encore dans la phase de choc. Il est difficile de savoir précisément ce que l’on ressent, parce que l’on se trouve entre le moment où l’on subit l’événement et celui où l’on commence à faire l’inventaire : qu’est-ce qui me reste ? Qu’ai-je perdu ? Avec qui suis-je ? De quels soutiens puis-je disposer ? Quel est mon avenir immédiat ? Cela rend la douleur beaucoup plus complexe. Le deuil peut ressembler à une fracture intérieure, à des montagnes russes, à une spirale dont on ne comprend ni l’ampleur ni la direction.

Une douleur qui ne suit pas un calendrier

Que disent les personnes que vous accompagnez ?


Diego Arbeláez : Beaucoup répètent : « Je n’arrive pas à croire que cela m’arrive à moi. » C’est un mécanisme de défense. Certaines personnes ne peuvent pas pleurer immédiatement. Elles ont perdu leur appartement, leur travail, peut-être un proche, mais elles doivent en même temps trouver où dormir, nourrir leurs enfants, rassurer leur famille, organiser les démarches les plus urgentes.


On attend souvent que le deuil soit « surmonté ». C’est une idée trompeuse. Le deuil ne se surmonte pas comme on franchirait une étape ; il s’intègre à une vie. Il faut le vivre, en accepter les mouvements, la colère, la tristesse, la confusion, parfois le sentiment de culpabilité.


La chose la plus importante n’est pas de trouver les mots justes ou de distribuer des conseils. C’est d’être disponible. Beaucoup de personnes ont surtout besoin de quelqu’un qui puisse rester là, entendre ce qu’elles disent — ou ce qu’elles ne parviennent pas encore à dire — sans leur répondre : « Tu dois être forte », « ce n’est rien », « il faut passer à autre chose ».


Carolina Meza : Il faut permettre à chacun d’être ce qu’il est à ce moment précis. La personne n’a pas besoin d’être conforme à une attente sociale, de produire immédiatement du courage, de la résilience ou une leçon de vie. Elle peut être inquiète, désorientée, fatiguée, en colère ou incapable de parler. Le deuil est une expérience humaine normale lorsqu’il existe des liens et des pertes importantes. Il peut durer toute une vie, sans empêcher pour autant que reviennent un jour la joie, l’amour, le désir de fête ou le plaisir d’être vivant. La douleur se transforme ; elle ne disparaît pas nécessairement.

Le corps après la secousse

Que se passe-t-il physiquement après une catastrophe ?


Diego Arbeláez : Le système nerveux peut rester en état d’alerte. Il devient une sorte de détecteur de menaces : « Qu’est-ce qui peut arriver maintenant ? » Cette hypervigilance empêche de se concentrer sur autre chose que sa sécurité. Elle explique des réveils nocturnes, l’insomnie, l’irritabilité, les sursauts au moindre bruit, la peur de rentrer dans une maison ou d’entendre vibrer une fenêtre.


Le corps tout entier est concerné. Le système endocrinien réagit aux décharges d’adrénaline et de cortisol ; des douleurs, des tensions et une fatigue extrême peuvent apparaître. Les défenses immunitaires peuvent aussi s’affaiblir. Un collègue de Pereira me disait que beaucoup de personnes se plaignaient de douleurs aux jambes sans comprendre pourquoi. Ce n’est pas nécessairement imaginaire : le corps porte lui aussi la catastrophe.


Dans les premières semaines, des réactions comme l’insomnie, l’angoisse ou la difficulté à reprendre un rythme régulier peuvent être normales. Mais lorsqu’elles deviennent trop envahissantes, lorsqu’elles empêchent de manger, dormir, travailler ou s’occuper de ses proches, il peut être utile de demander un soutien professionnel.

Être témoin de la douleur

Comment accompagner les personnes touchées ?


Carolina Meza : Il n’existe pas de recette. L’essentiel est de voir, d’écouter, de soutenir et d’accueillir chaque personne pour ce qu’elle vit, non pour ce que nous voudrions qu’elle soit. Il faut parfois commencer très simplement : savoir si elle est en sécurité, si elle boit, si elle mange, si elle sait où dormir, si quelqu’un peut être présent auprès d’elle.


Le psychologue David Kessler parle d’une douleur qui doit être « témoignée ». Nous avons besoin que quelqu’un reconnaisse notre souffrance. Être témoin de celle d’autrui, c’est écouter ce qui fait mal, même lorsque la personne ne possède pas encore les mots pour l’exprimer. Parler peut aider à organiser un peu le chaos d’une expérience qui a tout désorganisé.


Mais il ne faut pas forcer le récit. Certaines personnes auront besoin de raconter encore et encore ; d’autres préféreront garder le silence un temps. Les deux réactions peuvent être légitimes. Accompagner signifie rester disponible, pas exiger une confession ni imposer une interprétation.


Diego Arbeláez : Les réseaux familiaux, amicaux et communautaires jouent un rôle essentiel. Beaucoup de personnes traversent une crise sans développer de trouble durable si elles disposent d’un entourage qui les soutient réellement. Les difficultés augmentent lorsque ce réseau n’existe pas, ou lorsqu’il demande à quelqu’un de masquer sa peine, d’être courageux en permanence, de ne pas « déranger » les autres avec ce qu’il ressent.

Nous vivons dans une époque où même la souffrance devrait devenir productive : « Si tu es triste, il faut en tirer une leçon. » Non. Parfois, le moment n’est pas à l’exercice ni à l’enseignement. Il est au fait de s’asseoir auprès de quelqu’un, de respirer avec lui, de lui faire sentir qu’il n’est pas seul.

Le deuil de ceux qui sont loin

Que ressentent les personnes qui ne vivent pas dans les zones les plus touchées ?


Carolina Meza : Toute la Colombie peut vivre, d’une certaine manière, un deuil par procuration. Les personnes qui sont loin voient les images, entendent les récits, pensent à leur propre vulnérabilité et ressentent de la tristesse, de la peur ou de l’impuissance. Reconnaître ce sentiment d’impuissance est important. Face au chaos, on se demande : que puis-je faire, sinon donner de l’argent ou trier des dons ? Mais aider, même à une petite échelle, permet de retrouver une part de contrôle. On ne reconstruira pas seul le Chocó, Cali, Pereira ou l’Eje Cafetero. On peut néanmoins faire quelque chose : rejoindre une collecte fiable, préparer des repas, donner du sang, offrir une chambre, prendre des nouvelles d’une personne isolée.


Diego Arbeláez : Il faut néanmoins reconnaître que toutes les expériences ne se valent pas. Vivre le séisme dans une zone où l’on a perdu son logement, où l’on attend des nouvelles d’un proche ou où les routes sont coupées n’est pas la même chose que le suivre depuis une ville moins touchée. Les conséquences sociales aggravent les inégalités : dans les zones les plus vulnérables, les réseaux de soutien eux-mêmes peuvent être frappés, laissant davantage de personnes isolées.

Les absents, les corps et les rituels

Pourquoi les photographies, les noms et les gestes d’hommage comptent-ils autant ?


Diego Arbeláez : Lorsque quelqu’un disparaît ou meurt, le lien ne disparaît pas aussitôt. Une photographie, un nom inscrit sur un mur, une bougie, un message ou un lieu de mémoire peuvent aider à rendre visible la personne aimée. C’est une manière de dire : « Tu as existé ; tu comptes ; je veux que les autres sachent qui tu étais. »


Carolina Meza : Les catastrophes rendent parfois impossibles les rituels ordinaires : veiller un corps, organiser des funérailles, se recueillir dans un lieu connu. Or ces gestes aident à donner une forme à la perte et à commencer à l’intégrer. Lorsqu’il n’y a ni corps, ni certitude, ni lieu où aller, le deuil devient particulièrement difficile. Dans les deuils collectifs, les morts risquent de devenir de simples chiffres. Nommer une personne, montrer son visage, raconter un fragment de sa vie permet de résister à cette anonymisation. C’est aussi une façon de réparer symboliquement un lien que la catastrophe a brisé.

Retrouver une autre normalité

Peut-on « revenir à la normale » ?


Diego Arbeláez : Il faut être prudent avec cette expression. Après une catastrophe, la normalité antérieure ne revient pas exactement. Il s’agit plutôt de construire un nouveau récit et de s’approprier, peu à peu, une réalité différente.


Le retour des enfants dans des espaces scolaires ou collectifs est important, non pas parce qu’il faudrait reprendre immédiatement les programmes, mais parce qu’ils doivent retrouver leurs camarades, jouer, raconter, être entendus et constater que leurs réactions sont partagées. Après le séisme d’Armenia, nous avons compris trop tard combien il était coûteux de les laisser trop longtemps éloignés de ces lieux de socialisation.


Carolina Meza : Retrouver une forme d’autonomie peut commencer par des gestes très simples : se lever, se laver, cuisiner, revoir des amis, reprendre un travail lorsque cela est possible. Mais il faut du temps. On ne peut demander à une personne ayant vu sa maison s’effondrer de fonctionner comme si rien ne s’était passé.

La reconstruction n’est donc pas seulement celle des routes, des écoles et des immeubles. Elle consiste aussi à créer les conditions minimales de sécurité qui permettent aux personnes de ressentir leurs émotions sans devoir, en même temps, se demander où elles dormiront ou comment elles nourriront leurs enfants. Une société qui reconstruit vraiment ne demande pas aux sinistrés d’oublier ; elle leur donne les moyens de vivre avec ce qui a changé.

Entretien original : Laura Camila Torrado Rangel, « Con este terremoto, toda Colombia vive un duelo por encargo », La Silla Vacía, 25 août 2026. Traduction et adaptation de l’espagnol par Nadia Mevel pour les humanités. Les propos ont été condensés et réorganisés pour cette publication.


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