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9 décembre, chronique d'un passé qui ne passe pas

Sans titre. Œuvre de Trude Sojka (1909-2007). Photo: archives de Gabriela Steinitz


Elle aurait 116 ans aujourd'hui. Rescapée de la Shoah, exilée en Équateur après-guerre, elle a été une peintre et sculptrice de premier plan. Las, c'était une femme : par conséquent, quasiment personne ne connaît le nom de Trude Sojka. Ici, on la met en Une de l'éphéméride du jour, signée Michel Strulovici, qui remonte le temps du calendrier jusqu'au pape Grégoire III, en passant par la "bataille du chameau" (en 656) qui allait sceller la division de l'islam, la loi sur la laïcité promulguée en France il y a 120 ans, et la convention onusienne pour la prévention du génocide. L'Histoire nous apprend que, sans lecture du passé, on ne peut pleinement comprendre le présent. Et comme aurait dit Babar, la tendresse aussi, ça reste d'actualité.

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 L'IMAGE DU JOUR


En tête de publication : Sans titre. Œuvre de Trude Sojka (1909-2007). Photo: archives de Gabriela Steinitz.

Elle a vécu 98 ans, respect, mais ça aurait pu s'arrêter bien plus tôt. Née il y a 116 ans, le 9 décembre 1909 dans une famille juive tchèque à Berlin, Trude Sojka traverse le XXᵉ siècle comme rescapée de la Shoah et pionnière d’un art à la fois expressionniste et profondément ancré dans la matière. Déportée à Auschwitz puis dans plusieurs camps de travail, elle perd une grande partie de sa famille ainsi que sa première enfant, née en captivité et morte peu après la libération. En 1947, elle choisit l’exil en Équateur, où elle reconstruit sa vie et son œuvre, devenant l’une des figures majeures de la scène artistique de Quito.

Peintre et sculptrice, Sojka invente une technique singulière mêlant ciment, colle mise au point par son frère chimiste et matériaux de récupération – verre brisé, métal, boutons, pierres –, qu’elle modèle presque comme de la céramique avant de l’illuminer de couleurs intenses. Cette matière rêche, lourde, devenue support de visions expressionnistes, fait de son œuvre un mémorial tactile de la violence du siècle autant qu’un chant de survie. À Quito, sa maison-atelier abrite aujourd’hui une Casa Cultural qui rassemble ses œuvres et un espace de mémoire de la Shoah, faisant dialoguer la mémoire européenne des camps avec les imaginaires autochtones andins.

  • Pour aller plus loin : "Trude Sojka, une peintre et sculptrice tchéco-équatorienne qui a survécu à la Shoah", ICI.


 LA CITATION DU JOUR  



Aujourd’hui, on avait l’embarras du choix : entre Dolores Ibárruri, alias « La Pasionaria », grande voix du communisme espagnol et de l’antifascisme au XXᵉ siècle, née il y a 130 ans, le 9 décembre 1895 († 12 novembre 1989) ; l’anarchiste et écrivain français Maurice Joyeux, mort à 80 ans le 9 décembre 1990, co-créateur du Monde libertaire, proche de Brassens, Ferré, Camus ou Breton, qui a su développer une pensée libertaire antimarxiste, attachée à l’autogestion (à lire : Sous les plis du drapeau noir, et Souvenirs d’un anarchiste), ou encore le diplomate américain Ralph Bunche, mort à 67 ans, le 9 décembre 1971, qui fut le premier homme noir à recevoir le prix Nobel de la paix en 1950 pour sa médiation dans le conflit israélo-arabe.

On aurait aussi pu célébrer, ce jour, le dramaturge et romancier de langue allemande Ödön von Horváth, né il y a 124 ans, le 9 décembre 1901 († 1er juin 1938), dont la lecture est essentielle pour comprendre les pathologies politiques de l’Europe entre les deux guerres ; l’immense écrivaine brésilienne Clarice Lispector, décédée le 9 décembre 1977, à 57 ans ; le non moins immense cinéaste John Cassavetes, né à New York il y 96 ans, le 9 décembre 1929 († 3 février 1989) ; sans oublier le maestro Pierre Henry, né il y a 98 ans, le 9 décembre 1927 († 5 juillet 2017), figure majeure de la musique concrète et électroacoustique aux côtés de Pierre Schaeffer.


Mais les humanités, ça n’est pas pareil. Pour aujourd’hui, on a choisi une figure beaucoup moins connue, malgré nos efforts. Décédée l’an passé à 91 ans, le 9 décembre 2024, Nikki Giovanni était jusqu’alors totalement inédite en français. Au lendemain de sa mort, le 10 décembre, nous lui avons rendu un vibrant hommage. « Immense poète noire américaine », écrivions-nous alors, « Nikki Giovanni incarnait une tout autre Amérique que celle de Trump. Militante des droits civiques et du Black Arts Movement, née à l'époque de la ségrégation, elle était forcément en colère. Mais son "militantisme" n'a jamais pris le pas sur une veine poétique profondément humaniste, amoureuse de la vie... ». Hommage parsemé de textes inédits en français et d’une conférence filmée, à retrouver ici : https://www.leshumanites-media.com/post/hommage-%C3%A0-nikki-giovanni-de-col%C3%A8re-et-d-amour


ÉPHÉMÉRIDE


Fragment des Fasti Praenestini. Ce calendrier monumental, réalisé entre l'an 6 et l'an 9 ap. J.-C. et annoté par le grammairien

Marcus Verrius Flaccus, s'érigeait sur le forum de Praeneste, aujourd'hui Palestrina, près de Rome.

Ses vestiges sont conservés au Musée national romain, dans le Palazzo Massimo alle Terme à Rome.

Photo Marie-Lan Nguyen


Calendrier révolutionnaire, atroces barbaries et ... de la tendresse, bordel !


Non, le temps n’est pas un invariant immuable. La preuve en fut donnée il y a 443 ans, le 9 décembre 1582.


Ce jour-là un calendrier, tout beau tout nouveau , fut adopté, en France, à l’initiative du pape Grégoire XIII. D’où le nom du calendrier "grégorien" aujourd’hui utilisé en Europe et dans la majeure partie du monde, qui rythme nos jours et nos nuits. Pourquoi donc une telle imposition papale ? Cette réforme d’envergure fut inventée pour corriger les décalages temporels accumulés par le calendrier julien. Celui-ci, basé sur les mouvements de la lune, était en usage depuis 46 ans avant notre ère. Il s’agissait donc là, pour le pape, dans sa grande sagesse, de mieux caler les périodes calendaires sur le cycle solaire réel et, tout particulièrement, sur la date de Pâques, garante du calendrier liturgique chrétien.


Ainsi, le grégorien supprima ce 9 décembre-là dix jours, rien que ça, dans l’année 1582 ! Et nous passâmes en une nuit, allégrement, du 9 au 20 décembre. Cette révolution inédite, qui s’imposa rapidement aux sociétés chrétiennes, démontrait la puissance de l’autorité papale dans tous les actes de la vie. La théologie était alors au poste de commandement. Parfois, elle tenait compte des avancées scientifiques. En effet, Grégoire s’appuya sur les travaux du médecin et astronome calabrais Luigi Lilio et fit examiner sa réforme par une commission d’astronomes et de mathématiciens. Cinquante ans plus tard, le divorce entre la science et le goupillon était consommé. Galilée était condamné par Urbain VIII !


Et, comme en France, dit-on, tout finit par des poèmes, voici le bien nommé "Horloge", dans Les Fleurs du mal de monsieur Charles Baudelaire :


« Le Temps s’en va,

le Temps s’en va, madame ;

Las ! le Temps, non, mais nous nous en allons. »


Ali et Aïcha à la bataille du chameau, miniature du manuscrit persan Rawdat al-safā,

« Jardin de félicité », de Mirkhwānd, XVIe siècle. Smithsonian's National Museum of Asian Art / Washington, D.C


Chameau en bataille


Voici près de quatorze siècles, il y a 1.369 ans, très précisément le 9 décembre 656 selon notre calendrier (1), au cœur de l’Irak actuel, la plaine de Bassorah fut le théâtre d’un événement qui allait fracturer le monde musulman naissant et ouvrir un cycle de divisions idéologiques et théologiques durables. Toujours présentes aujourd’hui.


Ce jour-là s’affrontèrent militairement les héritiers de la succession du prophète Mahomet. Cette bataille fut dite « du Chameau », car Aïcha, la veuve du Prophète, dirigeait, juchée sur un tel animal, les troupes du clan des Quraychites. Celles-ci, organisées par deux anciens compagnons du Prophète, Talha et al-Zubayr, étaient devenues des rivaux politiques du quatrième calife Ali ibn Abi Talib, le cousin du Prophète. Ces opposants accusaient Ali de protéger les assassins du calife Othman et exigeaient une application immédiate de la loi du talion, refusée par Ali qui disait préférer enquêter calmement pour éviter le chaos !


Aïcha, dont la présence sur le chameau conférait une dimension quasiment mythique à la confrontation, agissait là comme porte-drapeau d’une opposition à Ali qu’elle accusait d’avoir malmené la justice après l’assassinat du troisième calife, Othman. Ali avait rassemblé environ 20.000 hommes, venant notamment de Koufa, tandis que le camp d’Aïcha, Talha et Zubayr comptait jusqu’à 30.000 combattants, issus de tribus de La Mecque et de Bassorah. Des tentatives de négociation eurent lieu et un accord sembla un temps possible, mais une attaque nocturne de « fauteurs de troubles », qui voulaient empêcher tout compromis, fit dégénérer la situation en bataille ouverte à l’aube.


Dans la mêlée, le chameau d’Aïcha devient littéralement le centre de gravité du combat : les troupes d’Ali, étendards au vent, se regroupèrent autour de cette monture, qui incarnait la légitimité du camp adverse. Les compagnons d’Aïcha se sacrifièrent pour maintenir le chameau debout et le protéger, jusqu’à ce que l’animal, cible facile et évidente, soit finalement atteint, tombe au sol et provoque la désorganisation morale et militaire des troupes qui combattaient en son nom.


De 2.900 à 3.000 combattants (2.500 parmi les combattants pro-Aïcha et 400 du côté des soldats d’Ali) tombèrent dans cet affrontement. Ali emporta le combat. Cette bataille n’eût pas seulement une dimension militaire, mais elle fut le moment où une fracture durable divisa le monde de l’Islam. Cette première guerre civile majeure déclencha ce qui fut appelé la fitna, la grande discorde interne entre Musulmans.


Le schisme sunnite-chiite émergea progressivement en prolongement de cette bataille du Chameau, considérée comme le premier conflit interne sanglant précurseur de l’affrontement entre ces deux manières de penser le Coran et de vivre l’Islam. Les sunnites (85 à 90 % des musulmans) s’appuient sur la sunna (traditions du Prophète). Ils considèrent le calife comme un guide temporel sans autorité divine absolue. Les chiites (10 à15 %), majoritaires en Iran et Irak, reconnaissent que leurs imams sont dotés d’une guidance spirituelle infaillible dotée d’un clergé hiérarchisé.


Pour les sunnites, l’imam est un leader élu pour la prière ; pour les chiites, il est sacré, issu de la famille du Prophète, et tire son autorité d’Allah. Les sunnites considèrent le Coran comme incréé et divin ; les chiites, comme une œuvre humaine guidée par les imams. L’exégèse chiite (ta’wil), qui cherche un sens caché (bâtin) derrière le sens littéral (zâhir) du Coran, présente des parallèles notables avec certaines pratiques juives, notamment l’interprétation midrashique et kabbalistique de la Torah.


Ainsi, les deux traditions distinguent des niveaux de lecture. Le zâhir musulman ressemble fortement au pshat (littéral) juif, tandis que le bâtin chiite ressemble au midrash (exégèse rabbinique allégorique) et au sod (sens mystique kabbalistique). Dans ces deux religions, des significations spirituelles profondes sont dévoilées par des autorités interprétatives (imams chez les chiites, rabbins ou kabbalistes chez les juifs). Ces méthodes utilisent allégorie, symbolisme et tradition orale pour enrichir le texte révélé. Il n’y a là rien d’étonnant. Mahomet entretenait des relations constantes avec les tribus juives avant Médine. Et certaines pratiques religieuses islamiques sont puisées directement dans les obligations du judaïsme, comme la circoncision ou l’interdit de la consommation de porc.


Les divergences de fond sur la manière d’interpréter le Coran entre chiites et sunnites sont toujours d’actualité. Elles sont le fondement théologique de l’opposition, aujourd’hui encore, entre les Ayatollahs de Téhéran et le régime princier d’Arabie Saoudite. Ce rapport tumultueux entre chiisme et sunnisme reste essentiel pour tenter de comprendre cet « Orient compliqué » qu’évoquait le général de Gaulle...


Des fidèles protègent leur curé avec des ours devant l'église de Cominac, dans la Haute-Ariège, le 9 décembre 1905,

lors de la lecture de la protestation contre l'inventaire des biens des Églises, consécutif à la loi de séparation des Églises et de l’État.

Photo AKG-IMAGES

Divorce à la française


Autre lieu, autre temps, autres mœurs. Nous célébrons aujourd’hui (avec joie) une séparation de biens et de corps : celle de l’Église et de l’État. Fruit et cause de ce divorce : la naissance de notre laïcité, le 9 décembre 1905. Ce pilier de notre République dont des générations issues des Lumières révêrent, fut promulgué ce jour-là par le Président de la République Émile Loubet. Ce texte, notamment porté par Aristide Briand (2), avait été voté dans les mois précédents par une large majorité de 341 voix pour (dont celle de Jaurès) contre 233 (dont celles des membres de l’Action française) à la Chambre des députés (et par 181 voix pour et 102 contre, au Sénat).


Cette loi instaura ce régime inédit où la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes, mais refuse toute reconnaissance, salaire ou subvention de quelque religion que ce soit par l’État. Il s’agit là d’une rupture nette avec le régime concordataire napoléonien de 1801 qui, fruit d’un accord avec le Saint Siège, avait organisé les relations entre l’État et les religions, prioritairement, catholique. Cette instauration de la laïcité défrisa, sous sa mitre, les cheveux de Pie X. Dans son encyclique Vehementer nos du 11 février 1906, adressée au peuple français, il réprouva et condamna explicitement la loi comme « profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu », violant le droit naturel, le droit des gens, la fidélité aux traités, la constitution divine de l’Église et ses droits essentiels, y compris la liberté et la propriété ecclésiastique. Et tutti quanti !


De fait, cette loi a marqué une rupture majeure en supprimant les ingérences de l’Église dans la politique de l’État, considérées comme normales depuis que Clovis les légitima. Et, en dehors d’un court moment, pendant notre Révolution, cette immixtion devint la règle. Cette loi de séparation du 9 décembre 1905 engage l’État à rester neutre vis-à-vis des religions, ce qui signifie qu’aucune religion n’est reconnue comme officielle, et que toutes sont traitées sur un pied d’égalité. Elle a également permis la pacification des tensions religieuses en France tout en affirmant la primauté de la République sur les institutions ecclésiastiques.


Le grand spécialiste de la question, le philosophe Henri Peña-Ruiz, explique ainsi la signification de la laïcité et ses exigences indissociables : « La laïcité est un principe de droit politique. Elle recouvre un idéal universaliste d’organisation de la Cité et le dispositif juridique qui tout à la fois se fonde sur lui et le réalise. Le mot qui désigne le principe, laïcité, fait référence à l’unité du peuple, en grec le laos, telle qu’elle se comprend dès lors qu’elle se fonde sur trois exigences indissociables : la liberté de conscience, l’égalité de tous les citoyens quelles que soient leurs convictions spirituelles, leur sexe ou leur origine, et la visée de l’intérêt général, du bien commun à tous, comme seule raison d’être de l’État. La laïcité consiste à affranchir l’ensemble de la sphère publique de toute emprise exercée au nom d’une religion ou d’une idéologie particulière. » (3)


Aujourd’hui, alors que nous assistons à une offensive islamiste d’ampleur, notamment des Frères musulmans et autres salafistes, doublée d’une attaque en règle des catholiques intégristes, contre ce pilier de notre société républicaine, il n'est pas inutile de rappeler que cette loi du 9 décembre 1905 a posé les jalons d’une liberté individuelle émancipée et d’un ordre public reposant sur la séparation du spirituel et du temporel. On pourrait dire, avec les législateurs de 1905 : « Ce n’est qu’un début, continuons le combat. »


Des ossements, au Mémorial de Nyamata, Rwanda

La conscience du mal


« Plus jamais ça » clamait-on, après la découverte de l’extermination « industrialisée » par les Nazis de 6 millions de juifs européens, comme de celle des Roms, des homosexuels et des handicapés. À l’aube d’un monde encore hanté par les ombres d’Auschwitz-Birkenau et de Treblinka, le 9 décembre 1948, l’Assemblée générale des Nations Unies adoptait à Paris la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. 56 États se prononçaient pour, aucun ne votait contre, mais 16 s’abstenaient (dont l’Union soviétique, la Pologne et plusieurs États de l’Est européen.) Ce texte fondateur ne se contentait pas de nommer l’innommable : il le définissait, l’incriminait et imposait aux États signataires une obligation collective de vigilance.


Il y a donc un avant et un après le 9 décembre 1948. Soixante-dix-sept ans plus tard, cette convention reste le pilier du droit international face aux exterminations de masse, même si son application révèle les failles d’une humanité réticente à ses propres promesses.


Le génocide n’attendit pas 1948 pour exister dans les faits : Hereros en 1904, Arméniens en 1915. Mais le mot, lui, naquit en 1944 sous la plume de Raphaël Lemkin, juriste juif polonais exilé aux États-Unis. Fuyant les nazis qui avaient décimé sa famille, Lemkin fusionna « genos » (race, tribu en grec) et « cidere » (tuer en latin) pour désigner non un simple massacre, mais une attaque coordonnée contre l’existence même d’un groupe.


Lors du procès de Nuremberg, Lemkin avait noté l’absence d’un terme approprié pour le génocide pratiqué par les Nazis, classé dans la catégorie des « crimes contre l’humanité ». Il mena alors une campagne incessante auprès des diplomates, des congressistes et des journalistes. Il faudra attendre ce 9 décembre 1948 pour que la Convention soit adoptée (4).


Ce modèle de précision juridique est développé en 19 articles.


Son article I proclame : « Les Parties contractantes confirment que le génocide [...] est un crime du droit des gens, qu’elles s’engagent à prévenir et à punir ». L’article II, cœur du dispositif, définit le génocide comme l’un quelconque des actes qu’il liste « commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ».


L’article III punit non seulement le génocide, mais l’entente, l’incitation publique, la tentative et la complicité dans le but de l’accomplir. Les responsables – chefs d’État, fonctionnaires, particuliers – sont passibles d’être jugés par les juridictions nationales ou internationales (articles IV-VII). Les États doivent légiférer, extrader ou poursuivre, coopérer et accorder l’asile aux victimes (articles V-IX).


Un article ne fut pas retenu sous la pression des États-Unis et de l’URSS, celui concernant le « génocide culturel ». Les deux États craignaient, à l’évidence, leur condamnation pour leurs crimes commis à l’égard des minorités indigènes.


Entrée en vigueur le 12 janvier 1951, la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide compte aujourd’hui 153 États parties prenantes, mais 41 manquent encore à l’appel, dont des puissances africaines et asiatiques.


La Déclaration universelle des droits de l’homme fut votée dans la foulée, le 10 décembre 1948. Ces deux votes-événements symbolisent l’engagement post-1945 pour ce « plus jamais ça ». L’événement se déroula au Palais de Chaillot à Paris, siège temporaire de l’ONU, en présence de délégués de 58 États membres, dont Eleanor Roosevelt (présidente de la Commission des droits de l’homme) qui loua le texte comme un rempart contre la barbarie.


Depuis cette adoption, des tribunaux internationaux ad hoc créés par l’ONU furent chargés de juger les crimes génocidaires. Ainsi, le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) a condamné 61 dirigeants hutus coupables de la planification de l’assassinat, en trois mois, de 800.000 Tutsis, dans le contexte du génocide rwandais de 1994. Pour les crimes commis en ex-Yougoslavie, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) a condamné, entre autres, les dirigeants serbes Mladić et Karadžić à la prison à perpétuité, pour le nettoyage ethnique commis à Srebrenica contre 8.000 Bosniaques, entre le 11 et le 16 juillet 1995. Au Cambodge, un tribunal mixte (ONU et cambodgien) a jugé les dirigeants khmers rouges pour le génocide accompli contre 1,8 million Khmers entre mi-1975 et début 1979. Pol Pot et ses amis avaient divisé les Khmers en deux groupes : les anciens et les nouveaux. Les premiers pouvaient éliminer les seconds, car ils étaient « infestés » par les Vietnamiens, les Français, les Américains... (5)


La question du génocide est restée au centre de l’actualité, particulièrement au cours de ces trois dernières années. Remarquons que ce terme fit très tôt irruption dans les diatribes d’après le 7 octobre 2022 pour qualifier la riposte militaire massive de l’armée israélienne au pogrom réalisé par le Hamas (les humanités ont traité de la question de l’utilisation de ce terme, à plusieurs reprises, pour ce conflit).


Lemkin rêvait d’un monde sans génocide. Dans notre épouvantable réalité, au moins 50 millions de personnes depuis 1948, ont péri dans ces massacres de masse. La Convention s’avère nécessaire mais, à l’évidence, non suffisante. Ce 9 décembre 1948, nous indique toutefois la marche à suivre et nous interdit d’oublier. Car oublier, c’est permettre aux génocidaires de prospérer.


Illustration de Cécile de Burnhoff, pour le livre Histoire de Babar, édition du Jardin des Modes, 1931 / Bibliothèque nationale de France


Babar la tendresse


Pour finir, par contraste, dans ce monde de brutes naissent parfois des créateurs de beauté et de tendresse. Jean de Brunhoff est de ceux-là. Il vient au monde le 9 décembre 1899, il y a 126 ans. Auteur et illustrateur, il crée, en 1931, Babar l’éléphant et révolutionne la littérature en direction de la jeunesse par son innovation dans l’usage narratif de la couleur, du grand format (37x30 cm) et de la double page.


Il crée le premier héros animal anthropomorphe majeur en France. Comme le disent les spécialistes, il transforma la relation image-texte, rendant les livres plus immersifs et adaptés aux jeunes enfants. Jean de Brunhoff, avec ses albums, permet d’aborder des thématiques fortes telles que le deuil, l’apprentissage de la vie, la nostalgie, la civilisation et la famille dans un univers à la fois simple et profond. Par ce mélange, il a renouvelé le genre des albums pour enfants, introduisant un style d’écriture dialogué entre adultes et enfants avec des illustrations riches dignes de véritables tableaux.


L’idée de Babar est née d’une histoire inventée par l’épouse de Jean de Brunhoff, Cécile Sabouraud, pour consoler leurs deux fils, Laurent et Mathieu, lors d’une soirée en 1930. Touché par ce récit, Jean de Brunhoff, qui était peintre, prit plaisir à l’illustrer et le transformer en une œuvre littéraire, donnant ainsi naissance à l’une des figures les plus emblématiques de la littérature de jeunesse mondiale. Cet éléphant orphelin venant de la forêt, qui découvre la ville, porte en lui un mélange d’émotions humaines et d’aventures qui en fera un succès mondial.


Babar, en instaurant un héros au croisement du conte et de la bande dessinée, créa un univers qui dépasse la simple histoire pour devenir un symbole de société et d’éducation à la vie. Il a inspiré non seulement des livres mais aussi des adaptations pour le théâtre et une composition musicale de Francis Poulenc, et, bien sûr, de plusieurs dessins animés.


Pour créer ce monde où une civilisation bienheureuse et bienveillante s’épanouit, il n’est pas indifférent de savoir que Jean de Brunhoff fut mobilisé et combattit sur le front, en 1917 dans cette atroce boucherie que fut la guerre de 14 -18. Il n’est pas non plus hors de propos de rappeler ici que sa nièce s’appelait Marie-Claude Vaillant-Couturier. Photographe pour le magazine Vu, elle réussit à prendre clandestinement des clichés du camp de concentration de Dachau et d’Oranienburg, en 1933. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle fut déportée, en 1943, à Auschwitz puis à Ravensbrück pour sa participation à la résistance communiste. Elle témoigna au procès de Nuremberg. Marie-Claude était la fille de Cosette de Brunhoff (la sœur de Jean) et épouse du dirigeant communiste Paul Vaillant-Couturier. Après la guerre, elle fut élue, à plusieurs reprises, députée communiste. Jusqu’en 1973. Toute cette branche de la famille s’engagea tôt contre le fascisme et le nazisme. Je garde en mémoire son apostrophe fulgurante aux criminels de guerre nazis, lors de son témoignage au procès de Nuremberg : « Regardez-moi bien, car à travers mes yeux, des millions d’yeux vous regardent. »


Michel Strulovici

Édition : Caterina Zomer, Jean-Marc Adolphe, Dominique Vernis


NOTES

(1). Nous savons tous que les musulmans font débuter l’histoire du monde à l’avènement de l’Hégire, soit, pour nous, l’année 622. L’Hégire est le nom donné au départ du prophète Mahomet et de ses compagnons, de La Mecque vers Médine, un exil majeur qui marque le passage à une phase de fondation d’une communauté politique et religieuse nouvelle appelée la Oumma. Ce départ colore différemment les Sourates du prophète, classées en, avant Médine, plutôt pacifiques et, après Médine, plutôt d’un genre prosélyte et guerrier.

(2). Aristide Briand débute sa carrière politique au sein du Parti socialiste français (PSF), fondé en 1901-1902 avec Jean Jaurès, et est élu député socialiste de la Loire en 1902. En 1906, il quitte la SFIO naissante pour rejoindre le gouvernement Sarrien comme ministre, ce qui marque son virage vers la gauche modérée et le radicalisme, incompatible avec les positions guesdistes, plus révolutionnaires. Il s’affilie ensuite au Parti républicain-socialiste, une formation centriste de gauche, et participe à des coalitions comme la Fédération des gauches (1914) ou le Cartel des gauches (1924). Aristide Briand était franc-maçon : il fut initié en 1887 à la loge L’Alliance Nantais du Grand Orient de France dont il gravit rapidement les échelons. Il devient un acteur influent dans les débats sur la laïcité au sein de l’obédience. Sa maçonnerie imprègne son action en faveur de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, dont il est le rapporteur.

(3). Qu’est-ce que la laïcité ?, Folio actuel n°104, Gallimard, 2003, p.71.

(4). Une convention est un accord international écrit conclu entre États ou organisations internationales, régi par le droit international, qui crée des obligations juridiques contraignables dans un domaine spécifique.

(5) Voir mes Sorties de guerre : Vietnam, Laos, Cambodge, aux éditions Les Indes savantes. Voir également mes Évanouissements. Chroniques des continents engloutis, parus aux éditions du Croquant.




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