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Abou Lagraa en solo mais pas à bout de souffle

Abou Lagraa aux Plateaux sauvages. Photo Laurent Philippe
Abou Lagraa aux Plateaux sauvages. Photo Laurent Philippe

Pour la 7e édition de l'Équipé.e, Laëtitia Guédon, directrice des Plateaux sauvages et Carolyn Occelli, directrice du Théâtre de Suresnes Jean Vilar, ont invité Sarah Adjou et Abou Lagraa à se produire en solo, soutenus par le pianiste-compositeur Grégoire Letouvet, sur la scène des Plateaux moins sauvages que prévu de Ménilmontant.

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Naguère, il n'y a pas si longtemps, on appelait vedettes anglaises et vedettes américaines les artistes passant en première partie du spectacle d'une tête d'affiche. C'est un peu le cas ici, avec la danseuse-chorégraphe Sarah Adjou et la comédienne-dramaturge Sarah Mouline, chargées de faire du teasing avant la prestation solitaire du vétéran de la danse urbaine des Gones, Abou Lagraa, fondateur avec sa femme Nawal Aït Benalla, de la compagnie La Baraka.


Du teasing et même du strip-tease, de la part de Miss Adjou. Ou, tout au moins d'un début d'effeuillage, dans tous les sens du terme, la danseuse faisant son entrée en tenue de rose rose, enlevant petit à petit ses pétales, ces couches vestimentaires et filant la métaphore de l’effeuillage prise par elle «  non seulement comme geste sensuel, mais comme processus de déplacement : enlever, dépouiller, laisser apparaître ». Autrement dit, faire surgir au moyen de la danse, de routines cabaretières et d'enchaînements néoclassiques, le désir. Les clichés cinématographiques et publicitaires sont ainsi esquissés, évoqués puis évacués avant de passer aux choses sérieuses : «  du corps-objet au corps-sujet, du désir appris au désir choisi, du spectaculaire à l’authentique ».


Le talent de comédienne de Sarah Mouline ne fait aucun doute. Ceci dit, nous n'avons pas bien compris pourquoi avait été intercalé au dernier moment (celui-ci n'était point annoncé au programme de la soirée) un monologue relevant de la poésie et de l'auto-fiction entre le solo de Sarah Adjou et celui d'Abou Lagraa. D'autant que, comme nous l'allons voir, la performance de celui-ci relevait plus de la danse-théâtre que de la danse tout court. Force est de constater que, même en prose, un texte peut être écrit en vers de mirliton. L'éveil des sens, l'expérience du désir partagé avec l'un, avec l'autre ou plusieurs autres rejoint le thème abordé par Sarah Adjou. Mais une réflexion sur le temps qui s'écoule peut de nos jours être dite sans pathos. Il suffit d'écouter une chanson comme celle d'Ervin Drake It Was a Very Good Year (1961) interprétée par Sinatra.


Le retour sur scène d'Abou Lagraa à l'âge respectable de 55 ans a mobilisé la presse de danse. Car c'est un événement en soi. Le début du solo est sombre; le chorégraphe redevenu danseur («  Je redevins débutant. Et c'est magnifique », dit-il) tourne le dos au public; sa silhouette est recouverte d'une longue chasuble noire; sa tête est dissimulée par une cagoule monacale; les pieds sont protégés par d'épaisses chaussettes anthracite. La gestuelle est délicate, suave, moelleuse, alentie. À lui seul, il occupe sans problème l'espace à disposition. Il multiplie les voltes et se meut suivant une spirale anti-horaire, ou un manège. Il se dévoile, se place au centre de la scène où se trouve un grand tapis persan; il s'agenouille et affronte enfin la lumière. Il revêt une veste à paillettes un peu bling bling.


La danse vire à la pantomime; du sérieux ou cérémonial, on passe au comique, au tragi-comique; étrangement, Abou sourit, ricane, rit sardoniquement sans que l'on sache pourquoi («  Pour danser encore. Pour exister pleinement », en fait). Le danseur se recouvre du tapis comme d'un manteau et se met à mendier. Il se tourne alors vers le public; il l'approche, descendant de son piédestal, le touche affectueusement. Le pianiste, quant à lui, s'applique à déconstruire La Jeune fille et la mort de Schubert. Clin d'œil ici sans doute à pièce éponyme créée en 1979 par Maguy Marin, la collègue lyonnaise d'Abou Lagraa.


Nicolas Villodre

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