Sun-A Lee, danse en miroir
- Nicolas Villodre
- 30 avr.
- 4 min de lecture

Photogramme du film Dance for me (2014) de Kyeong-yeob Choo
Portée par les images du film Dance for me, une performance de Sun-A Lee au musée Guimet fait basculer un solo de danse intimiste dans un jeu de miroirs entre écran et plateau. De Jung-Gu, quartier nocturne de Séoul, à la forêt de bouleaux de Wondae-Ri, la danseuse rejoue la mémoire d’un amour passé, entre douceur coréenne, tremblements expressionnistes et ombres projetées qui la dédoublent à l’infini.
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Au musée Guimet, dans le cadre de l’exposition K-Beauty/Beauté coréenne, Sun-A Lee vient de donner une reprise de Dancing Dance for me, pièce que nous avions découverte en 2018 à L’Étoile du nord. Ce spectacle multimédia repose sur la projection du court métrage Dance for me (2014) du réalisateur sud-coréen Kyeong-yeob Choo et sur l’exécution live d’un solo de danse conçu et interprété par Sun-A Lee se référant clairement au film.
Au moment où nous célébrons le centenaire de Maurice Lemaître, le promoteur du syncinéma avec Le Film est déjà commencé ? (1951) et aussi de danses ciselantes, dont traite Le Cabaret discrépant (2011) d’Olivia Grandville, Dancing Dance for me peut trouver place dans l’histoire des relations entre les arts de la reproduction comme la photographie et le cinéma et ceux de la représentation comme le théâtre et la danse. Pour le théâtre, S.M. Eisenstein réalisa en 1923 ce qu’il nomma une « attraction » cinématographique, le Journal de Loumov, prélude filmique à la pièce Un Homme sage d’Alexandre Ostrovski mis en scène par le Proletkult de Moscou. Ce film d’esprit Dada, un peu potache sur les bords, supervisé par son aîné Dziga Vertov, fut joué par lui et ses camarades comédiens disciples de Meyerhold. En France, Jean Painlevé contribua au "surdrame" d’Ivan Goll, Mathusalem (1927), interprété par Antonin Artaud au Théâtre Michel, avec cinq intermèdes filmiques projetés comme éléments décoratifs.
Pour ce qui est de la relation danse-cinéma, il convient de mentionner, naturellement, le film Entr’acte (1924) de Francis Picabia et René Clair, opus ou bonus "instantanéiste" au ballet Relâche de Jean Börlin et des Ballets suédois de Rolf de Maré. Cet événement multimédia, ajouté à la soirée tumultueuse du "Cœur à barbe", l'année précédente au théâtre Michel, mit un terme à l’aventure parisienne de Dada. Des séquences de tempête, tournées par Germaine Dulac sur la côte atlantique, furent intercalées dans l'opéra La Tour de feu (1928), monté par Jacques Rouché sur une musique de Jacques Ibert. Les images y étaient rétro-projetées sur la toile de fond peinte par le décorateur Maxime Dethomas. Le cinéma élargi, que Stan VanDerBeek et Gene Youngbood appelèrent expanded cinema au mitan des années 60, désigna cette catégorie d'œuvres hybrides. Plus près de nous, il nous faut mentionner trois pièces chorégraphiques remarquables : Dance (1976) de Lucinda Childs, indissociable du film 35 mm en noir et blanc de Sol LeWitt, Biped (1999) de Merce Cunningham, enrichi d'images 3D issues de captures de mouvement produites par Shelley Eshkar et Paul Kaiser et Pixel (2014) de Mourad Merzouki, ballet hip hop nappé d’un mapping abstrait d'Adrien Mondot et Claire Bardainne.
Revenons à nos moutons. Aux côtés de l’acteur Jong-Hwan Park, Sun-A Lee est la protagoniste du film narratif Dance for me, romance sur fond urbain nocturne (le quartier de Jung-Gu à Séoul) avec une longue séquence de danse se déroulant dans la forêt de bouleaux de Wondae-Ri, dans la région montagneuse de Gangwon-Go. Le film par lui-même n’est pas vraiment une cinédanse. Il oppose la ville noire au paysage de neige virginal ; le réel du Séoul contemporain à l’imaginaire d’un ballet abstrait ; le passé à l’ici et maintenant. Un présent relatif : celui du temps du tournage, celui d’une idylle ayant déjà eu lieu, l’or du temps cher à André Breton, qui est celui de la nostalgie.
À Guimet, musée où se fit connaître il y a cent-vingt ans Mata-Hari, Sun-A Lee entre sur scène côté jardin, en tenue de répétition, le smartphone à la main. Elle nous fait pénétrer dans son intimité, le quotidien d’une danseuse qui s’astreint à des routines. Au cours de son échauffement, debout ou allongée sur le sol, elle se livre à des pliés, à des ronds de jambes, à des équilibres. On repère plusieurs postures de yoga. Une seconde phase s’ensuit, entièrement dédiée à une admirable danse coréenne. Sinueuse, riche en mouvements de poignets, elle contraste avec l’ouverture relativement dépouillée. Un changement intervient lorsque la danseuse parvient à un stade de remémoration, induit par la demande de cette « dernière danse » que son ancien amoureux la prie de lui accorder dans le film.
Les mouvements doux et fluides s’accélèrent; ils se transforment en tremblements anguleux, en secousses soudaines, en instinctives saccades. Femme en proie à une douleur qu’elle revit de tout son corps, Sun-A Lee n’a plus rien de l’artiste control freak, à la parfaite maîtrise d’elle-même et de la situation, telle qu’apparue en début de programme. Au moyen du gros plan, le film renforce la sensation d'accablement qui, sur scène, en présentiel, la rend méconnaissable. Dans la dernière partie de sa variation, elle affronte l’écran, revient sur son passé récent et, pour se concentrer, tourne le dos au public. Elle danse dans une boulaie blanche comme neige, les arbres, qui se détachant de la poudreuse par les taches grisâtres qui criblent leur écorce. Omniprésente, Sun-A Lee crève littéralement l'écran, s'y mire, se dédouble, se détriple. Son ombre projetée par les sunlights de l'auditorium se surimprime à la silhouette en 2D. Ombre, silhouette : motifs expressionnistes par excellence.
Nicole Gabriel et Nicolas Villodre
L'exposition "K Beauty. Beauté coréenne" est à voir au Muée Guimet jusqu'au 26 juillet 2026 (ICI)
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