Amazonie : les peuples autochtones face à la maladie invisible
- Nadia Mevel

- il y a 5 heures
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Une femme kichwa montre du « lenchig » (Vernonanthura patens, famille des Astéracées) poussant dans son potager.
Une décoction des feuilles de cette plante est utilisée comme analgésique. Photo Daniela M. Robles Arias
Une étude génétique menée auprès de communautés autochtones d’Amazonie révèle une adaptation spectaculaire : ces populations ont développé, sur plusieurs millénaires, une forme de résistance à la maladie de Chagas, infection parasitaire meurtrière qui ravage l’Amérique latine. Mais cette histoire de survie inscrite dans les corps se heurte aujourd’hui à la menace du changement climatique : la destruction des territoires font disparaître les plantes dont dépendent les peuples amazoniens pour se soigner, se nourrir et célébrer leurs rituels, effaçant avec elles des savoirs et des mondes entiers.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Dans l’imaginaire occidental, les peuples autochtones d’Amazonie sont souvent réduits à des silhouettes prises dans une lutte héroïque contre la déforestation et l’extractivisme. Une étude génétique internationale, publiée en 2023 dans la revue Science Advances, est venue ajouter une couche de complexité à ce récit en montrant que ces communautés portent, dans leur ADN, la trace d’une longue guerre silencieuse contre un ennemi moins visible : le parasite responsable de la maladie de Chagas, endémique en Amérique latine et premier facteur de mortalité parasitaire dans la région.
Les chercheurs ont analysé les génomes de 118 individus appartenant à 19 communautés autochtones amazoniennes, qu’ils ont comparés à des groupes indigènes du Mexique et d’Amérique centrale, ainsi qu’à des populations est-asiatiques plus éloignées. En contrôlant l’effet des traumatismes démographiques récents – génocide, déplacements forcés et épidémies liés à la colonisation – ils ont mis en évidence une sélection naturelle agissant sur quelques gènes associés aux fonctions cardiovasculaires et au métabolisme.
Les auteurs estiment que cette pression de sélection remonte à environ 7 500 ans, ce qui signifie que la cohabitation entre humains, insectes vecteurs et parasite s’est traduite par une véritable course d’endurance évolutive. Les communautés autochtones d’Amazonie ont ainsi été façonnées par une exposition prolongée à une maladie qui, paradoxalement, reste aujourd’hui relativement rare dans ces populations alors qu’elle continue de frapper durement ailleurs en Amérique latine.
Cette découverte ouvre des pistes thérapeutiques : comprendre comment ces variantes génétiques protègent contre le parasite pourrait aider à concevoir de nouveaux traitements ou stratégies de prévention dans les régions où Chagas demeure une urgence de santé publique. Mais elle invite aussi à déplacer le regard : les peuples autochtones ne sont pas seulement des victimes contemporaines des politiques extractivistes, ils sont également les survivants d’une histoire biologique longue, où l’environnement, la maladie et la colonisation s’entrecroisent.
En inscrivant la résistance à Chagas dans une chronologie de plusieurs millénaires, l’étude rappelle que la santé des populations amazoniennes ne peut être dissociée de la destruction de leurs territoires, qui fragilise les équilibres écologiques et expose de nouveaux groupes à des pathogènes anciens.
D’autant que cette histoire se prolonge aujourd’hui sur un autre front, celui des plantes de la forêt. Une étude sur les usages des végétaux en Amazonie, menée par une équipe internationale dirigée par Rodrigo Cámara-Leret et qui vient d’être publiée dans la revue Nature, alerte sur la disparition possible, d’ici la fin du siècle, de milliers d’espèces utilisées pour se soigner, se nourrir, fabriquer des outils ou célébrer les rituels. En croisant des données botaniques et des scénarios climatiques, les chercheurs montrent qu’une part significative des plantes médicinales, des plantes sacrées et des ressources quotidiennes des peuples amazoniens pourrait voir son aire se réduire, voire disparaître localement.

De grandes quantités de fruits du palmier-pêche (Bactris gasipaes), cultivé et sélectionné depuis des millénaires par les peuples amazoniens, sont cuites et transformées en jus pour les nombreux visiteurs venus d’autres communautés, qui, pendant plusieurs jours et nuits,
se rassemblent pour danser et chanter dans la maison circulaire. Ce rituel, au cœur de la vie sociale et spirituelle, sert à « guérir »
la communauté et le monde des maladies et des déséquilibres – une fonction aujourd’hui menacée par le changement climatique
et la perte des plantes et des savoirs qui leur sont liés. Photo : Rodrigo Cámara Leret.
Avec ces plantes s’érodent aussi les savoirs qui leur sont liés : les langues dans lesquelles sont transmis les chants, les recettes de décoctions, les diètes de plantes et les cosmologies qui donnent sens aux relations entre humains et forêt. La crise climatique ne menace donc pas seulement un stock de biodiversité, mais une pharmacopée vivante et un ensemble de mondes qui reposent sur des alliances patientes avec des êtres végétaux.
En inscrivant la résistance à Chagas dans une chronologie de plusieurs millénaires tout en révélant la fragilité actuelle des plantes et des savoirs qui ont permis de survivre à ces maladies, ces travaux rappellent que la santé des populations amazoniennes ne peut être dissociée de la destruction de leurs territoires. À l’heure où les politiques sanitaires restent largement centrées sur les grandes métropoles, la génétique des peuples de la forêt et la cartographie de leurs plantes menacées obligent à penser la justice environnementale, sanitaire et culturelle comme les trois faces indissociables d’un même combat.
Nadia Mevel






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