Amérique latine–Caraïbes : vivre sur une planète fiévreuse
- Dominique Vernis
- 20 mai
- 11 min de lecture

Des habitants emportent leurs affaires alors qu'ils évacuent leur domicile en raison des inondations à Yaguachi,
en Équateur, le 25 février 2025. Photo Marcos Pin/Getty Images
En 2025, l’Amérique latine et les Caraïbes ont servi de laboratoire à ciel ouvert du dérèglement climatique : chaleurs record, ouragan Melissa, sécheresses et inondations extrêmes ont frappé des sociétés déjà minées par les inégalités et la dette. Alors que l’Organisation météorologique mondiale alerte sur ce « continent fiévreux » et sur le retour redouté d’El Niño, l’Europe déploie ses mécanismes de solidarité financière, tandis que la France se replie sur une loi d’« urgence agricole » qui ignore largement sa responsabilité dans cette crise globale.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Il est si confortable de regarder ailleurs… Quels que soient le talent et l’intérêt des films présentés à Cannes, l’injustice climatique ne semble toujours pas faire scénario. Soyons juste : une projection spéciale a été réservée au documentaire Groundswell, réalisé par Josh et Rebecca Tickell, voyage planétaire à la recherche de solutions face au changement climatique, à la disparition des espèces et à l’érosion des sols. Le film, qui entend « donner de l’espoir » (lire ICI), n’a pas été produit par Bolloré-Canal+… En cherchant bien, on trouvera aussi, loin de la Palme à venir, quelques courts et animations qui abordent la déforestation ou la fragilité des écosystèmes, par exemple Sauvages de Claude Barras, autour de la disparition de la forêt tropicale.
En Amérique latine et dans les Caraïbes, la catastrophe n’attend pas le générique de fin, comme vient d’alerter un rapport mondial qui n’a pas encore réussi à franchir les portes des salles de rédaction hexagonales (voir en fin de publication). Et là, Bolloré n’y est pour rien… Ce rapport, qui vient d’être publié par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) sur l’état du climat régional (ICI), montre à quel point l’Amérique latine et les Caraïbes ont servi en 2025 de laboratoire à ciel ouvert de la crise climatique. Chaleurs record, saisons des pluies déréglées, alternance de sécheresses et d’inondations extrêmes : le « cycle de l’eau » y devient plus sauvage, au point de fragiliser des sociétés déjà travaillées par les inégalités et la dette.
Une région en surchauffe
La tendance est désormais claire : le sous-continent sud-américain se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale, avec des vagues de chaleur plus longues, plus fréquentes et plus intenses dans les grandes métropoles comme dans les campagnes. L’OMM estime à environ 13 000 le nombre annuel de décès attribuables à la chaleur dans la région, une moyenne calculée sur 17 pays entre 2012 et 2021, tout en parlant de « sous-estimation significative » du fait des lacunes dans les données de mortalité.
Autrement dit, des milliers de morts restent invisibles dans les statistiques, faute d’enquêtes épidémiologiques, de systèmes de surveillance ou de certificats de décès qui mentionnent clairement le rôle des températures extrêmes. Les plus touchés sont les travailleurs et travailleuses en extérieur, les habitants des quartiers informels surchauffés, les personnes âgées, les enfants, les malades chroniques – toutes celles et ceux qui n’ont ni climatisation, ni accès régulier à des soins.
Melissa, l’ouragan de trop
Cette fièvre climatique ne se mesure pas qu’au thermomètre. À l’automne 2025, l’ouragan Melissa, de catégorie 5, frappe de plein fouet la Jamaïque avec des vents proches de 300 km/h, devenant la tempête la plus puissante jamais enregistrée sur l’île. En quelques heures, toitures arrachées, infrastructures détruites et réseaux énergétiques effondrés laissent plus de 600 000 personnes à la merci des intempéries.
Le bilan humain, déjà lourd, fait état d’au moins 45 morts en Jamaïque, sur un total de 75 décès dans l’ensemble des Caraïbes. Mais c’est l’ampleur des pertes économiques qui illustre la violence de ce choc : les estimations vont de près d’un quart à environ un tiers du PIB jamaïcain pour les seuls dégâts directs, soit entre 8 et 15 milliards de dollars. Certains scénarios avancent même l’hypothèse de pertes cumulées qui pourraient approcher 40% du PIB, une catastrophe budgétaire pour un petit État insulaire très dépendant du tourisme.
Le climat comme « multiplicateur d’injustices »
Le nouveau rapport de l’OMM sur l’Amérique latine et les Caraïbes décrit une région où les effets du dérèglement climatique s’additionnent aux vulnérabilités existantes : pauvreté, urbanisation désordonnée, déforestation, dépendance aux exportations agricoles ou minières. Sécheresses prolongées et inondations à répétition détruisent les récoltes, aggravent l’insécurité alimentaire et précipitent les exodes ruraux vers des villes déjà saturées.
Dans les Caraïbes, chaque ouragan majeur creuse un peu plus le piège de la dette, en obligeant les gouvernements à se réendetter pour reconstruire des infrastructures qui seront sans doute à nouveau détruites quelques années plus tard. Le climat agit ici comme un multiplicateur d’injustices : il pèse le plus lourd sur les populations qui ont le moins contribué aux émissions historiques de gaz à effet de serre, et qui disposent des marges de manœuvre financières les plus étroites.
Derrière les chiffres, l’OMM envoie un double message. D’abord, il faut compter correctement les morts de la chaleur : améliorer la collecte de données, croiser climatologie et santé publique, afin de rendre visibles les victimes de cette violence lente. Sans diagnostic fiable, il n’y a ni politique de prévention sérieuse ni réparations possibles.
Ensuite, l’adaptation ne peut plus être un slogan technocratique. Renforcer les systèmes d’alerte, végétaliser les villes, protéger les mangroves et les forêts, financer des filets de sécurité sociale et des reconstructions résilientes : toutes ces mesures supposent un basculement massif de financements publics et privés, y compris par l’annulation de dettes et la mise en place de mécanismes internationaux de solidarité. À défaut, l’Amérique latine et les Caraïbes continueront d’illustrer ce que signifie « vivre sur une planète fiévreuse » : une succession de catastrophes que l’on prétend naturelles alors qu’elles sont, de plus en plus, politiques.

Le retour redouté d’El Niño ne devrait guère arranger les choses
Comme si la région n’était pas déjà au bord de la rupture, un nouvel acteur s’apprête à entrer en scène : El Niño, ce réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique tropical qui dérègle les régimes de pluie et de température à l’échelle planétaire. Pour l’Amérique latine et les Caraïbes, où 2025 a déjà été marqué par des chaleurs record et l’ouragan Melissa, le retour d’El Niño n’annonce pas un répit, mais une nouvelle escalade des risques.
Lors d’une table ronde de haut niveau, le 14 mai 2026, trois agences des Nations unies – FAO, FIDA et PAM – ont lancé un avertissement commun aux gouvernements de la région : il faut se préparer à un cocktail explosif mêlant sécheresses, inondations, flambée des prix alimentaires et tensions sociales accrues. Dans un monde surchauffé par les émissions de gaz à effet de serre, El Niño n’est plus un simple « événement » cyclique, mais un amplificateur d’instabilités.
Les prévisionnistes de l’ONU estiment désormais entre 70 et 80% la probabilité qu’un épisode El Niño se développe, avec un pic d’intensité attendu vers la fin de l’année 2026. Certains centres de prévision, comme le Climate Prediction Center américain, évoquent même des chances supérieures à 80% sur la période mai-juillet, tout en appelant à la prudence en raison des incertitudes propres au printemps boréal.
Les grandes lignes de ce que cela signifie sont connues. Dans le Couloir sec d’Amérique centrale – Guatemala, Honduras, Salvador, Nicaragua – El Niño tend à prolonger et intensifier les sécheresses, en compromettant les récoltes de base de millions de petits producteurs. Plus au sud, en Amérique du Sud, les scientifiques anticipent des régimes de précipitations plus chaotiques et un risque accru d’inondations, avec à la clé glissements de terrain, destruction d’infrastructures et déplacements de population. Julian Báez, directeur du Bureau régional de l’OMM pour les Amériques, parle de conséquences « modérées à sévères » pour la région.
Quand le climat croise la géopolitique
La partie la plus inquiétante de l’équation se joue à l’intersection du climat et de la géopolitique. Les agences onusiennes alertent sur un facteur aggravant : la flambée des prix internationaux du carburant, des engrais et des denrées alimentaires, alimentée en partie par les perturbations du transport maritime dans le détroit d’Ormuz liées au conflit en Iran. Dans ces conditions, chaque choc climatique se répercute immédiatement dans les assiettes et sur les budgets des États.
Les prix des engrais azotés, en particulier l’urée, ont bondi d’environ 50% depuis le début du conflit, selon des analyses de marché relayées par plusieurs instituts et médias économiques. Le directeur général de Yara, l’un des plus gros producteurs mondiaux d’engrais, a même averti qu’une baisse durable de la disponibilité d’engrais pourrait se traduire, à l’échelle de la planète, par la perte potentielle de plusieurs milliards de repas par semaine. Concrètement, pour les ménages ruraux d’Amérique latine et des Caraïbes, cela signifie avoir à choisir entre acheter de la nourriture à des prix en hausse, ou acheter des intrants agricoles devenus hors de prix pour tenter de sauver la prochaine récolte.
Un test décisif pour les politiques climatiques
Les chercheurs qui suivent l’évolution d’El Niño préviennent que l’épisode qui se profile pourrait être l’un des premiers à se déployer dans un monde déjà durablement réchauffé, avec des vagues de chaleur, des incendies de forêt et des inondations qui partent d’un niveau de base plus élevé que lors des El Niño précédents. Inside Climate News (1) souligne que la combinaison d’El Niño et du réchauffement anthropique pourrait accentuer les vagues de chaleur extrêmes, les feux de forêts et les crues soudaines dans de nombreuses régions du globe, y compris en Amazonie et dans les Andes.
Pour l’Amérique latine et les Caraïbes, c’est un test décisif pour les politiques d’adaptation : programmes d’alerte précoce pour les agriculteurs, diversification des cultures, soutien ciblé aux petits producteurs, renforcement des stocks de denrées et filets de sécurité pour les ménages les plus pauvres. Mais sans financements massifs, sans annulation ou restructuration de dettes, sans régulation stricte des marchés de l’énergie et des engrais, ces mesures resteront largement incantatoires.
El Niño, en 2026, agira comme un révélateur : soit la région parvient à transformer la prévision en prévention, en construisant des politiques publiques à la hauteur des risques identifiés ; soit elle continuera de subir, saison après saison, la spirale des catastrophes annoncées. Dans ce cas, le retour attendu – et redouté – d’El Niño ne sera qu’un nouveau chapitre d’une histoire déjà écrite : celle d’un continent abandonné sur la ligne de front climatique.
Quand l’Union européenne peut payer l’addition
Face au même dérèglement climatique, l’Europe sort, elle, le carnet de chèques. Après les incendies géants et les inondations à répétition, l’Union européenne a mobilisé en quelques mois plus d’un milliard d’euros via le Fonds de solidarité de l’UE pour soutenir plusieurs États membres frappés par des catastrophes naturelles majeures. En 2024, Bruxelles a ainsi débloqué 1,028 milliard d’euros pour aider l’Italie, la Slovénie, l’Autriche, la Grèce et la France après les inondations de 2023, dont 428 millions pour la seule Slovénie et près de 102 millions pour la Grèce touchée par les tempêtes Daniel et Elias.

Ce mécanisme de solidarité, créé après les grandes inondations européennes de 2002, permet à l’Union de financer rapidement les secours, les infrastructures d’urgence et les travaux de reconstruction après des catastrophes climatiques ou naturelles. Depuis sa création, il a été activé pour près d’une centaine de catastrophes — inondations, incendies de forêt, sécheresses ou tempêtes — dans toute l’Europe.
La Slovénie, ravagée par des crues historiques à l’été 2023, a par exemple reçu une avance immédiate de 100 millions d’euros avant même le versement complet des aides européennes afin de financer les opérations de nettoyage et de reconstruction. L’Espagne, confrontée à des inondations meurtrières dans la région de Valence en 2024, a également bénéficié d’un soutien européen destiné à la reconstruction, tandis que le gouvernement espagnol annonçait parallèlement un plan national d’urgence de 10,6 milliards d’euros pour les sinistrés et les entreprises touchées.
En France, une loi d’urgence agricole, un angle mort climatique
Pendant ce temps, enfin, la France regarde ailleurs. Tandis que l’OMM alerte sur une Amérique latine placée en première ligne du chaos climatique, le débat qui occupe l’Assemblée nationale porte sur la gestion de la colère agricole intérieure, à travers le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, déposé le 8 avril 2026 et examiné en procédure accélérée. Ce texte, arrivé hier en séance publique avec un volume politique impressionnant – plus de 2 200 amendements déposés après plus de 1 500 déjà discutés en commissions – résume une France obsédée par la stabilisation de son propre modèle agricole, bien davantage que par sa responsabilité dans les déséquilibres climatiques mondiaux.
Présenté par le gouvernement comme une réponse aux crises à répétition du monde paysan, le projet promet des « solutions concrètes » sur l’eau, l’élevage, les revenus, la souveraineté alimentaire, la prédation du loup ou encore les contraintes administratives. Annie Genevard le défend comme une « loi de réconciliation » entre urgence écologique et nécessité de produire, tout en appelant à éviter l’obstruction parlementaire. Mais quand on regarde le détail, c’est surtout l’ancienne promesse productiviste qui se réaffirme : faciliter les projets de stockage de l’eau quitte à contourner les réunions publiques, assouplir les procédures environnementales pour les bâtiments d’élevage, sécuriser les investisseurs contre les recours, tout en serrant la vis aux importations jugées « déloyales » parce qu’elles contiennent des pesticides interdits en Europe.
Ce débat condense trois fractures françaises : productivisme contre transition écologique, souveraineté alimentaire contre libre‑échange, simplification administrative contre garanties démocratiques et environnementales. Il cherche à calmer la colère agricole nationale, mais rouvre tous les conflits structurels de l’agriculture française – eau, élevage, pesticides, revenus, normes, modèle de production – sans jamais les relier frontalement aux réalités qui se jouent, au même moment, dans les champs calcinés du Couloir sec d’Amérique centrale ou dans les quartiers inondés de la Jamaïque post‑Melissa. À la fin, on obtient moins une grande loi d’orientation qu’un texte de sortie de crise, saturé d’amendements, qui traite l’urgence sociale intérieure sans assumer que l’agriculture française est aussi un acteur à part entière de la tragédie climatique mondiale que décrit l’OMM.
Dominique Vernis
(1). Inside Climate News est un média en ligne américain spécialisé dans le climat et l’environnement, fondé en 2007. C’est une rédaction indépendante à but non lucratif basée à New York, qui se présente comme non partisane et centrée sur le journalisme d’investigation climatique (énergies fossiles, politiques climatiques, désinformation scientifique, injustices environnementales). Elle a obtenu plusieurs récompenses majeures, dont un prix Pulitzer pour le reportage national en 2013 (enquête sur une marée noire dans le Michigan). Son modèle éditorial repose sur un financement par des fondations et des dons individuels, avec un accès gratuit aux contenus, de nombreux partenariats avec d’autres médias, et une volonté affichée de combler les manques du journalisme local sur les enjeux climatiques. https://insideclimatenews.org/
Invisibiliser les inégalités régionales
Alors que le dernier rapport de l’Organisation météorologique mondiale documente en détail l’aggravation des impacts climatiques en Amérique latine et dans les Caraïbes, la presse française généraliste en retient surtout le message global – « la Terre dépasse ses limites », records de chaleur, océan surchauffé – sans véritable travail sur les inégalités régionales. Ce choix éditorial contribue à invisibiliser le fait que certaines régions, dont l’Amérique latine, paient un prix beaucoup plus élevé pour un réchauffement qu’elles n’ont que marginalement provoqué.
Les communications de l’OMM sur le retour probable d’El Niño mettent en avant des risques très concrets : insécurité alimentaire, sécheresses dans le Couloir sec d’Amérique centrale, inondations en Amérique du Sud, déstabilisation de systèmes sociaux déjà fragiles. Pourtant, la reprise médiatique reste souvent cantonnée à des éléments de langage météorologiques (« El Niño arrive », « la météo extrême va s’intensifier ») sans articulation avec les questions de dettes, de prix des engrais, de migrations ou de droits sociaux.
Autrement dit, l’El Niño présenté comme phénomène naturel « très puissant » efface l’El Niño comme révélateur politique : celui qui montre qui a accès aux systèmes d’alerte précoce, qui bénéficie des aides d’urgence, qui reste coincé dans les zones les plus exposées.
Les reprises francophones du rapport insistent, à juste titre, sur le caractère « alarmant » des tendances : décennie la plus chaude, indicateurs « au rouge », déséquilibre énergétique croissant. Mais elles mentionnent à peine la notion de justice climatique qui traverse pourtant les travaux de l’OMM, des Nations unies et de nombreux chercheurs : qui meurt, où, de quoi exactement, et avec quels moyens pour se protéger.
En éludant cette dimension, le discours médiatique transforme un rapport profondément politique en bulletin technique. L’Amérique latine et les Caraïbes apparaissent comme un décor de catastrophes naturelles, pas comme des acteurs de premier plan dans la bataille pour redéfinir les règles du jeu climatique mondial (finance, dette, pertes et préjudices, réparations).
D. V.






Très très " Sale temps pour la planète ! ", l'Amérique latine et les Caraïbes.
Bulletin météo Jazz pour la Terre :
Weather Report "Vertical Invader" /"T.H."/"Dr. Honoris Causa" (Zawinul/Vitous, 1972)
" https://www.youtube.com/watch?v=TTJwf4cCUwI&list=RDTTJwf4cCUwI&start_radio=1 "