À Santa Marta, les tourbières reconnaissantes
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 1 jour
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La Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie. Photo DR
À l’ombre de la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie, le premier sommet international dédié à la sortie des énergies fossiles est passé presque inaperçu. Pourtant, entre transition verte impulsée par Gustavo Petro, projets solaires indigènes et tourbières de haute montagne qui stockent plus de carbone que les grandes forêts mondiales, ce rendez-vous esquisse une autre manière de lier justice climatique, peuples autochtones et protection du vivant.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Il y a eu, certes, des articles (comme il se doit sur Reporterre et Vert, et dans la presse quotidienne, ainsi que quelques reportages sur France 24, RFI et Euronews). Mais on est loin d’un sommet ayant saturé l’espace médiatique.
Petite séance de rattrapage, au cas où : à Santa Marta, en Colombie, s’est tenu du 24 au 29 avril derniers, un sommet international sur la transition hors des énergies fossiles, co-organisé par la Colombie et les Pays-Bas. Une cinquantaine de pays y étaient représentés (certes sans la Chine, les Etats-Unis et l'Inde, qui sont les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre au niveau mondial) pour des engagements concrets contre les hydrocarbures.
Même si ce sommet n’avait pas vocation à accoucher de décisions contraignantes, il aura marqué un pas important dans la lutte pour la sortie des énergies fossiles. « Un sentiment d’urgence, mais aussi d’espoir, est en train de naître : avec ce sommet, on voit que l’on n’est pas forcés de rester otages de la situation de chantage et d’asphyxie économique et géopolitique dans laquelle nous sommes. Et, aussi, que l’on peut redéfinir les règles du jeu ensemble », dit ainsi Fanny Petitbon, responsable France de l’ONG 350.org, citée par Reporterre. Une seconde conférence sur la sortie des énergies fossiles aura lieu en 2027 dans le minuscule archipel de Tuvalu dans le Pacifique, organisée en duo avec l'Irlande.
Gustavo Petro : pionnier de la transition verte
Inédit, le Sommet de Santa Marta a été impulsé par le président colombien Gustavo Petro, premier dirigeant de gauche du pays. Élu en 2022 sur un programme à forte dimension écologiste, il a interdit dès janvier 2023 l'octroi de nouveaux permis d'exploration pétrolière et gazière, visant à rompre avec une économie extractiviste qui représente encore 30% des exportations colombiennes. Gustavo Petro parie sur les renouvelables : la part solaire et éolienne dans le mix électrique a grimpé de 2% en 2022 à 17% en 2026, le solaire dépassant le charbon en 2025.
Les Cassandre prévoyaient un effondrement économique « inévitable » : des voix critiques, majors pétrolières en tête, brandissaient le spectre d'une « catastrophe » : récession profonde, chômage massif, dépendance énergétique accrue. Pourtant, la Colombie n'a pas sombré après l'arrêt des nouveaux permis fossiles. L'économie a tenu bon, évitant le naufrage annoncé grâce à une diversification progressive vers l'agriculture, le tourisme et les renouvelables.
Après un fort rebond post-Covid, un net ralentissement en 2023 puis une reprise en 2025, l’économie colombienne n’a connu aucune crise majeure. Le pétrole reste crucial mais en déclin modéré, tandis que les exportations se maintiennent par d'autres voies ; le déficit tenant davantage à des réformes fiscales avortées qu'à la transition énergétique (1).
Les multinationales des hydrocarbures ont retiré leurs investissements, accélérant ainsi le déclin de la production, mais le gouvernement mise sur l'"hydrogène vert" et les communautés solaires (projets photovoltaïques décentralisés impliquant les communautés locales) pour un sevrage mesuré, très loin du chaos prédit. Comme quoi, quand on veut, on peut.
Projets solaires communautaires
A Santa Marta, ou plus exactement dans la Sierra Nevada de Santa Marta, classée réserve de biosphère par l’UNESCO, certains de ces projets solaires communautaires ont précisément vu le jour, en partenariat avec les peuples Arhuacos et Koguis/Wiwas (2). Arrêtons-nous un instant sur le projet TERRɅ INITIɅTIVE, le plus grand projet solaire indigène d'Amérique latine : financé à hauteur de 135 millions de dollars sur trois phases, par Greenwood Energy (leader nord-américain du solaire latino-américain), il déploie 144 MWp (mégawatts-crête) sur des sites sacrés choisis par les leaders spirituels et prêtres-chamans (Mamas ou Mamus) des peuples autochtones (voir note 2). Après 25 ans d'exploitation par Greenwood, les centrales reviendront aux Arhuaco, assurant leur souveraineté énergétique. Les revenus des kWh produits financent la protection de 120 000 ha de biodiversité (la taille d’une ville comme New York) et l'autonomisation de trois villages (350 habitants chacun) via énergie solaire, batteries de stockage et agriculture durable.
« Ce projet n'a pas de précédent à l'échelle mondiale et se distingue comme une preuve empirique de la capacité des communautés autochtones à transformer et à unir un territoire, dans une perspective de développement ethnique, autogéré et durable, avec un engagement constructif en faveur d'un nouveau type de développement mondial », écrivent le journaliste et activiste colombien Diego Aretz, directeur de l’ONG Por la Frontera, basée à Bogotá, et la politologue et militante écologiste de la communauté Arhuaco Ati Gunnawi Viviam Villafaña, coordinatrice du plaidoyer de l'ONG Climalab (ICI).

Aux humanités, nous n'avons pas été avares de publications sur les peuples autochtones, faisant écho à plusieurs reprises aux revendications de leurs organisations représentatives, portées lors des COP et congrès de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), pour être associés aux décisions climatiques et énergétiques qui touchent leurs territoires ancestraux. L'exemple de TERRɅ INITIɅTIVE montre que ces aspirations ne sont pas théoriques : elles se concrétisent par des partenariats innovants qui ne sont pas incompatibles avec une éthique civilisationnelle qui considère le territoire comme un “corps” territorial avec lequel il convient de rester en relation, condition du maintien de l’équilibre.
Mais ce n’est pas tout. Car ici, le projet solaire ne permet pas seulement d’assurer une autonomie énergétique ; il offre aux communautés concernées un bénéfice territorial avec l'acquisition de 120 000 hectares aujourd'hui menacés par la déforestation, le tourisme prédateur (trekking de masse, hôtels illégaux, etc.), et l’exploitation minière. Malgré son statut de réserve de biosphère, et bien que Petro ait suspendu de nouveaux permis, la Sierra Nevada de Santa Marta est la proie de nombreuses exploitations minières illégales, qui polluent allègrement les cours d’eau, évidemment sans apporter le moindre bénéfice économique aux zones ainsi pillées.
Les tourbières : des alliées climatiques
Gardiens de leurs territoires dans la Sierra Nevada de Santa Marta, les Arhuaco pourront ainsi continuer à prendre soin d’un trésor particulier, sans aucune valeur marchande, dont les vertus commencent seulement à être mises à jour. On connaît la capacité des grandes forêts mondiales (Amazonie, Congo, Taïga boréale, Bornéo, Nouvelle-Guinée…) à stocker le carbone : ce sont les icônes des COP. Les mangroves et autres herbiers marins ont aussi atteint un certain niveau de buzz. Mais jusqu’à présent, on ne s’était guère intéressé aux tourbières. Une tourbière, c’est forcément humide, voire « laid ». Et pourtant… Alors qu’elles ne couvrent qu’environ 3% de la surface terrestre, elles stockent deux fois plus de carbone que toutes les forêts du monde combinées, régulent le climat et abritent une biodiversité unique ! Et elles aussi sont menacées : réchauffement climatique, drainage, agriculture…
Une étude tout récemment parue, à peu près en même temps que se tenait le Sommet de Santa Marta, liste 50 questions prioritaires, couvrant la dynamique du carbone, la restauration et les impacts humains, issues de 467 experts de 54 pays, appelant à des actions immédiates dans les Zones Clés pour la Biodiversité (voir ICI). Il ne faudra donc pas être surpris si on entend parler un peu plus des tourbières lors des prochaines COP.
Les tourbières sont des zones humides uniques, où la décomposition organique ralentie par la saturation en eau et le manque d’oxygène accumule une épaisse couche de tourbe. Elles se déclinent en divers types selon le climat, l’hydrologie et la végétation. En France, on connaît surtout les tourbières tempérées, comme celles des Vosges ou du Jura (voir ICI le programme européen LIFE « Climat tourbières du Jura »). Ailleurs, elles sont boréales ou subarctiques a au Canada et en Sibérie (ce sont des hauts-marais acides et pauvres en nutriments) ; tropicales en Amazonie, en Indonésie et en Afrique centrale, où elles sont boisées et profondes.

Dans la Sierra Nevada de Santa Marta, les tourbières, dites “montagneuses andines", sont remarquables par l’attitude à laquelle elles sont perchées : entre 3 200 et 5 000m d’altitude, dans la Cordillère des Andes, au cœur des páramos, cruciaux pour l’approvisionnement en eau de nombreuses villes (3). Et les tourbières colombiennes génèrent en outre une biodiversité exceptionnelle, avec 30 reptiles exclusifs et plus de 50 espèces d’oiseaux, dont l’emblématique Colibri des Santa Marta (alias Campylopterus phainopeplus).
Dans leur cosmovision, les Arhuaco considèrent la Sierra Nevada comme "Cœur du Monde", où chaque être (plante, oiseau) a un rôle sacré dans l’équilibre cosmique, aussi fragile soit-il, comme le colibri, vénéré dans de nombreuses traditions amérindiennes, à la fois comme pollinisateur et comme « messager de lumière ». Des sommets de la Sierra Nevada au Sommet de Santa Marta, il faut espérer que la parabole soit suffisamment pollinisatrice pour contribuer nous extraire des énergies fossiles, qu’il conviendrait plutôt de nommer « énergies fossoyeuses ».
Jean-Marc Adolphe
NOTES
(1). Gustavo Petro avait réussi à faire voter une première réforme fiscale ambitieuse en novembre 2022, peu après son arrivée au pouvoir. Cette réforme visait à collecter 20 000 milliards de pesos (environ 4 milliards d'euros) dès 2023, en ciblant principalement les revenus élevés et en introduisant un impôt sur le patrimoine, avec peu d'impact sur les entreprises. Mais ensuite, faute de majorité claire au Congrès, un nouveau projet de loi de financement visant à collecter 16 000 milliards de pesos (environ 3,7 milliards d’euros) a été rejeté en décembre 2025, contraignant le président Petro à décréter l'état d'urgence économique pour tenter de lever de nouveaux impôts par décret. En avril 2026, le gouvernement a dû soumettre une nouvelle proposition de réforme fiscale, qui semble elle aussi compromise, dans l’attente de la prochaine élection présidentielle en Colombie, les 31 mai et 21 juin 2026. Ivan Cepeda, candidat du Pacte historique (coalition de gauche du président Petro) est donné largement en tête du premier tour, sans garantie de victoire au second tour. Et les élections législatives (Chambre des représentants et Sénat) ont déjà eu lieu, le 8 mars dernier. Dans les deux chambres, le Pacte historique enregistre une nette progression, mais reste assez loin d’une majorité absolue…
(2). Les Kogis, Arhuacos, Wiwas et Kankuamos constituent les peuples de la Sierra Nevada de Santa Marta et sont les descendants des Tayronas, une des plus grandes sociétés précolombiennes du continent sud-américain à l’image des Incas, des Mayas ou des Aztèques. Pour eux, la Sierra Nevada représente le cœur du monde, la Mère Terre, qui leur a transmis le code moral et spirituel qui régit leur civilisation. Leurs membres font des rituels et des offrandes pour garder l’équilibre et l’harmonie avec la « Mère Terre ». Ils pratiquent de longs rituels de “confession” ou neshi, à savoir la verbalisation des pensées ou actions négatives qui pourraient porter atteinte à l’équilibre des relations, entre les membres de la communauté ou avec la « Mère Terre ». Ils perpétuent la formation de mamas et de sagas (chamans hommes et femmes) à la fois, juges, philosophes, historiens, médecins, intermédiaires avec la « mère » et gardiens des équilibres de la communauté. Ils considèrent le territoire comme un “corps” territorial avec lequel il convient de rester en relation, condition du maintien de l’équilibre. L’histoire raconte que, pressés et contraints de se replier dans les hautes vallées de la Sierra Nevada face à la violence destructrice de la colonisation, les quatre communautés auraient passé un “pacte” secret. A trois d’entre elles aurait été confiée la lourde responsabilité de faire face aux vagues destructrices de la modernité pour protéger la quatrième, les Kogis, afin qu’ils préservent le plus possible leurs connaissances ancestrales. A charge pour les Kogis de repartager ces connaissances, lorsque les temps seront venus...
(3). Cet écosystème tropical de haute montagne, situé au-dessus de la limite des forêts et en dessous des neiges permanentes, permet de capter l’humidité des nuages et de la pluie, de la stocker dans leurs sols et leurs plantes, puis de la relâcher progressivement vers les rivières.
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