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Après-guerre, un corbeau pour ami

Bogdan Zamfir dan Mon ami traverse la guerre au Lavoir moderne. Photo D.R.
Bogdan Zamfir dan Mon ami traverse la guerre au Lavoir moderne. Photo D.R.

Comment se tenir debout dans un endroit du monde où règne la mort ? Au Lavoir Moderne Parisien, du 17 au 19 février, Bogdan Zamfir, que l'on a vu au théâtre (avec Joël Pommerat) et au cinéma (chez les frères Dardenne, et Radu Jude), a incarné, sans superflu, un récit d'après-guerre.



« Après les tragédies, il reste les décombres, les cadavres et les mutilés.

Mais il reste aussi le silence de ceux et celles qui n’ont rien vu et rien entendu.

"Mon ami traverse la guerre" c’est l’histoire d’un être qui essaie de tenir debout dans un endroit du monde

où règne la mort. Seul, au milieu des ruines, il fait une série de rencontres.

Ou ce sont, peut-être, des hallucinations… Il se lie d’amitié avec un corbeau mutilé par un tir aérien,

obligé, à présent, de marcher parmi les humains. »


On ne sait exactement de quelle guerre il est question. De la Guerre de Troie, dont on ne sait si elle eut lieu? De celle en Ukraine, pratiquement sous nos yeux ? De celle de 14-18, la préférée, entre toutes, de Georges Brassens ? C'est la plus probable, pour plusieurs raisons. Dans le texte de Mon ami traverse la guerre, il n'est question ni d'épée ni de drone. Le personnage, un guerrier, l'acteur ou son double, raconte peu de chose qui permette de dater ou de situer le conflit. Ce peu de chose est tragique : il est question de mutilation, de tir aérien, d'énigme et de mort. De vol d'une seule aile. Et de corbeau.


Le style est laconique, elliptique, et le contenu tout autant, polysémique, avec un certain fatalisme. La guerre est là, le dénouement est proche. Aucune critique de la part du protagoniste, aucune complaisance non plus. De même, le corbeau est un symbole fort, l'oiseau de mauvais augure annonçant le pire, dans la mythologie, l'histoire ancienne, dans la littérature. On pense à Victor Hugo qui évoque « un corbeau des sombres rancunes »  dans son poème Nox, qui fait partie du recueil Les Châtiments (1853). Une formule que reprend Céline, sans citer la source, dans Mort à crédit (1936) : « J’étais le coriace débauché ! Un corbeau des sombres rancunes … J’étais la déception de la vie ! J’étais le chagrin soi‑même ».


L'atmosphère célinienne se dégage du récit de Bogdan Zamfir. Naturellement, la métaphore du corbeau était devenue le thème du poème narratif écrit par Edgar Allan Poe en 1846. Chez le poète et dramaturge roumain George Mihail Zamfirescu auquel fait penser le ton mélancolique du récit de Bogdan Zamfir, on trouve aussi un volatile dans Domnișoara Nastasia / Mademoiselle Nastasia (1927), une de ses pièces les plus connues, mais il s'agit de pigeons et non de corbeaux ! En revanche, le corbeau fait sa réapparition dans le livre Les cantiques du corbeau publié par Gallimard en 2022 et le spectacle éponyme de Bartabas...


Il convient de saluer la performance, dans tous les sens du terme, de Bogdan Zamfir. On sait que l'acteur a fait ses preuves au théâtre (chez Joël Pommerat, notamment) et au cinéma (chez les frères Dardenne et chez Radu Jude). Son seul en scène nous tient en haleine, près d'une heure durant. Nous y rencontrons la poésie, la poésie noire, nous y apprécions la musicalité des mots au plus juste proférés. Cela avec une économie de moyens, sans aucun effet superflu. À ceci s'ajoute la musique romantique et consolatrice de Franz Schubert, sa Sérénade chantée en allemand par Nana Mouskouri. Le monologue se transforme alors en solo de danse. La ligne de partage entre guerre et paix est une frontière de fleurs séchées.


Nicolas Villodre


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