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Après Hernani, la "bataille culturelle"... Qu'en pense Théophile Gautier ?

il y a 28 minutes
4 min de lecture

Albert Besnard, La Première d’Hernani. Avant la bataille, 1903, huile sur toile.

En bas à gauche, avec son gilet rouge, Théophile Gautier. Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey


Et si Théophile Gautier reprenait la plume, cent cinquante-quatre ans après sa mort ? Le voici imaginé en défenseur de la beauté sans consigne, face à l’extrême droite et à sa « bataille culturelle ». Un plaidoyer apocryphe pour un art qui n’a pas à présenter ses papiers.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Certes, je suis mort il y a cent cinquante-quatre ans, et je ne suis pas certain que les journaux d’aujourd’hui ressemblent aux gazettes de mon temps ; mais j’ai tout de même quelques choses à dire. La mort donne du loisir pour réfléchir et dispense de solliciter les directeurs de théâtre. J’en ai profité. Qu’on me permette donc de secouer la poussière de mon habit : elle n’est pas toute de mon opinion.


Je reconnais mal votre siècle, mais fort bien certains de ses procureurs. Ils ont changé de cravate, appris à parler dans de petites boîtes lumineuses et découvert qu’une sottise répétée mille fois pouvait se faire passer pour un événement. Pour le reste, je les retrouve : même méfiance envers ce qui déborde, même désir de mesurer les œuvres avec le mètre dont ils prennent leurs voisins en défaut.


J’entends beaucoup parler de « bataille culturelle ». Le mot me rappelle une soirée où mon gilet rouge fit presque autant de bruit que les vers de mon ami Hugo. Nous avions des cheveux, des insolences, des enthousiasmes dont je ne garantis pas le bon goût ; nous voulions surtout qu’une pièce eût le droit de respirer autrement. Il ne s’agissait pas de remplacer un règlement par un autre, mais d’ouvrir les fenêtres. Certains de vos batailleurs paraissent, au contraire, avoir fait provision de clous.


L’extrême droite, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, aime la culture comme certains propriétaires aiment leur parc : entourée de grilles, avec défense d’entrer à ceux dont la figure leur déplaît. Elle voudrait des œuvres munies de papiers, des chefs-d’œuvre attestant leur origine, des artistes capables de présenter, avant leurs dessins, un certificat de conformité nationale. Singulière manière d’honorer le génie que de commencer par lui demander ses documents !


Je vois déjà le guichet. « Votre nom ? Vos influences ? Cette couleur vient-elle de chez nous ? Pourquoi ce personnage porte-t-il un vêtement étranger ? » Le peintre hésite, le musicien regarde ses chaussures, le poète cherche une autre porte. Les fonctionnaires du goût n’ont encore rien interdit : ils ont seulement rendu la création assez désagréable pour qu’on préfère s’abstenir. C’est une économie de censure dont les gouvernements auraient tort, assurément, de ne pas être fiers.


Moi qui passai ma vie à désirer des départs, à chercher dans les étoffes, les architectures et les visages étrangers de quoi renouveler mon regard, je serais bien embarrassé dans cette douane. Faudrait-il déclarer les couleurs rapportées d’Espagne ? Acquitter un droit sur un souvenir d’Orient ? La beauté a cette mauvaise habitude de circuler sans demander la permission. Elle contracte des dettes, commet des mélanges et revient parfois chez elle si transformée que les imbéciles la prennent pour une étrangère.


On m’objectera que je défendais l’art pour l’art, et que me voici fort occupé de politique. Justement. Je m’en occupe à l’endroit précis où elle prétend s’occuper de la palette. Qu’un artiste ait des convictions, qu’il les chante, les peigne ou les fasse monter sur une scène : libre à lui. Mais qu’un parti décide à l’avance ce qu’une œuvre doit prouver, et le tableau n’est plus qu’une affiche à laquelle on a payé un cadre.


Je n’aime pas davantage qu’on exige du poème un certificat de vertu. Une bonne intention ne fait pas un bon vers ; une mauvaise opinion ne suffit pas à expliquer un mauvais tableau. Il faut regarder, écouter, discerner. C’est fatigant, je l’accorde, et beaucoup moins commode que de ranger les artistes en deux tiroirs. La critique commence pourtant avec cette fatigue volontaire : consentir à rencontrer une œuvre avant de rendre son arrêt.


N’allez pas croire que tout se vaut. J’ai des préférences, des dégoûts, des impatiences ; la tombe ne m’a pas rendu fade. Je demande seulement qu’on distingue le jugement de la consigne. On peut trouver un spectacle ennuyeux sans réclamer qu’il disparaisse, détester une toile sans vouloir chasser son auteur. J’aimerais même qu’on pût siffler avec esprit : cela obligerait au moins les adversaires à quelque travail.


Quant au patrimoine, qu’on cesse de me le présenter comme une maison dont tous les habitants seraient morts et dont les héritiers se disputeraient les clefs. Nous aussi, nous fûmes des contemporains inquiétants. Nos livres ne naquirent pas reliés dans les bibliothèques. Ils arrivèrent froissés, discutés, suspects. Honorer les audaces anciennes tout en poursuivant celles du jour est une façon bien mesquine de régler ses dettes.


À quoi sert donc la beauté ? Je reconnais cette question : on me la posait déjà. Elle sert mal les comptables de l’obéissance. Elle détourne l’œil, retarde le passant, lui fait manquer une affaire pour un reflet sur la Seine. Le voilà quelques instants occupé d’autre chose que d’acquérir, de craindre ou de haïr. Cela ne nourrit pas son homme, dites-vous. Sans doute. Mais votre homme est-il né seulement pour être nourri ?


Gardez vos querelles ; elles fournissent parfois de bons sujets aux feuilletonistes. Gardez même vos mauvais goûts, auxquels je suis attaché par principe autant que les miens. Seulement, laissez une porte ouverte à ce que vous n’attendiez pas.


Et si vous apercevez un jeune homme en gilet rouge devant un théâtre, ne lui demandez pas d’abord de quel côté il se range. Demandez-lui ce qu’il vient voir.


Théophile Gautier, 23 octobre 2026

(pour copie conforme, Tzotzil Trema)


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