Au secours ! Farandou a un plan

Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou. Photo Stéphane Audras/REA
Tandis que le ministre du Travail promet d’« acculturer » 30 millions de personnes à l’intelligence artificielle, la formation professionnelle, elle, apprend surtout à vivre avec moins : moins de budgets, moins de formateurs, moins de centres. À l’Afpa, les plans sociaux font déjà le travail de tri ; dans les CFA, les déficits se multiplient. Mais rassurons-nous : il y aura bientôt des plateformes, des task forces et une certification IA. Pour prendre le train du futur, encore faudrait-il ne pas avoir fermé la gare.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Jean-Pierre Farandou a de hautes ambitions. Peut-être l’ignoriez-vous, moi, oui. Il y a, en France, un ministre du Travail. Et il s’appelle, donc, Jean-Pierre Farandou. Né à Bordeaux, cet amateur de vins — de Bordeaux, forcément —, de rugby, de peinture et de musique classique, a fait quasiment toute sa carrière au sein de la SNCF, dont il a été le PDG de novembre 2019 à octobre 2025, avant de rejoindre le gouvernement de Sébastien Lecornu.
Ce n’est pas un macroniste intégriste. Par exemple, en juin dernier, en pleine canicule, s’il s’oppose à la définition d’une température maximale au travail, il n’est pas contre le port du bermuda. À certaines conditions, quand même : « Si c’est un joli bermuda bien coupé et une chemisette qui a de l’allure, avec des chaussures qui vont avec, je pense que c’est tout à fait possible. »
Aujourd’hui, Jean-Pierre Farandou a un plan. Il s’appelle « Impulsion IA 2027 ». Rien que le titre donne envie de remettre une pièce dans le juke-box de la start-up nation : Impulsion, c’est plus nerveux que « Plan pour ne pas trop rater le train », et IA 2027, plus futuriste que « On verra bien ». Pour plus de 80 millions d’euros, le ministre du Travail entend mettre le monde du travail à l’heure de l’intelligence artificielle, « accélérer son adoption », former et « acculturer » près de 30 millions de personnes. Pas moins. Autant dire la quasi-totalité des gens qui, en France, n’ont pas encore été remplacés par un QR code, un sous-traitant, ou un formulaire FranceConnect.
Le mot est lâché : acculturer. Ce n’est plus une politique de formation, c’est une opération de civilisation. Explore IA, future plateforme gratuite et ouverte à tous, devra permettre de s’initier aux usages de l’intelligence artificielle, mais aussi — précision rassurante — à ses limites. Les demandeurs d’emploi bénéficieront de parcours adaptés. Les apprentis recevront des parcours « clés en main ». Le CPF deviendra plus IA-compatible. Une certification d’État sera élaborée avec l’Afpa et l’ANSSI. Et 408 « Task Force Entreprises » de France Travail seront mobilisées auprès des TPE-PME. Il faut imaginer : des task forces, des plateformes, des certifications, des observatoires, des expérimentations. À défaut de savoir encore qui va faire quoi, on aura les mots pour l’expliquer.
Il faut dire que le gouvernement dispose d’un diagnostic frappant : seuls 21% des salariés ont reçu une formation à l’IA dans un cadre professionnel. Le chiffre est peut-être vrai ; il a surtout cette qualité gouvernementale de transformer l’évidence en marché. Les salariés n’ont pas tous été formés à l’IA ? Formons-les. Les petites entreprises sont à la traîne ? Accompagnons-les. Les métiers vont changer ? Créons un observatoire. Les partenaires sociaux ont leur mot à dire ? Dialoguons. Les chômeurs cherchent du travail ? Testons leur « maturité » numérique. Dans le monde merveilleux de l’action publique, il n’y a pas de problème que ne puisse résoudre un bon parcours personnalisé, à condition d’avoir encore un centre de formation au bout du chemin.
Et c’est précisément là que le tableau devient moins impressionniste. Le jour où le ministre annonce vouloir « acculturer » des dizaines de millions de personnes à l’IA, la formation professionnelle française, elle, vit une rentrée à faire pâlir un algorithme de prédiction. L’Afpa, l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes, prépare jusqu’à 867 suppressions de postes et la fermeture possible de 30 centres sur 142. Certes, 400 postes seraient créés : il faut toujours prévoir quelques personnes pour éteindre les lumières, vendre les bâtiments et expliquer la transformation.
À l’Afpa, le chiffre d’affaires a chuté de 25% entre 2021 et 2025, et le nombre de stagiaires formés de 39%. L’organisme, qui a accueilli plus de 100 000 personnes en 2025, est prié de se réinventer dans un paysage où la commande publique recule, où le financement se contracte, où l’immobilier pèse et où les appels d’offres ont remplacé l’idée même de continuité du service public. Mais ne nous attardons pas : il y a urgence à créer une certification nationale sur l’IA. Peut-être les futurs licenciés de l’Afpa pourront-ils la préparer sur leur téléphone, entre deux candidatures et trois relances de France Travail.
Le désastre ne concerne pas seulement l’Afpa. Les CFA, ces centres de formation d’apprentis que l’on a longtemps célébrés comme les temples de l’insertion, sont eux aussi en train de découvrir les charmes de la sobriété budgétaire. Selon la Fédération nationale des directeurs de CFA, 34% des établissements étaient déficitaires en 2024 ; ils seraient 41% en 2025 et 56% en 2026. Une progression remarquable, que l’on pourrait presque inscrire au palmarès de la « performance » si elle ne signifiait des formations réduites, des équipes fragilisées, des trésoreries à sec et, à la fin, des portes closes.
L’État a d’ailleurs trouvé une pédagogie budgétaire assez claire. Au printemps, les dotations aux régions destinées à aider les CFA ont été ramenées de 134 millions à 33 millions d’euros. C’est une manière très concrète d’enseigner l’agilité : avec moins d’argent, moins de formateurs et moins de marges, les centres devront apprendre à faire davantage. Ou alors à fermer avec élégance, idéalement dans un joli bermuda bien coupé.
Voici donc le grand écart Farandou : 80 millions pour l’intelligence artificielle, et, dans le même paysage, des centres qui n’ont déjà plus les moyens très humains de tenir debout. Il ne s’agit pas de soutenir que l’IA ne doit pas être enseignée. Évidemment qu’elle doit l’être : dans les ateliers, les bureaux, les hôpitaux, les rédactions, les services publics, les PME ; avec un esprit critique, du droit du travail, des règles de protection des données, une réflexion sur la qualité des emplois et l’organisation du travail. Mais pour former, encore faut-il des formateurs. Pour dialoguer, encore faut-il des collectifs de travail. Pour anticiper les transformations, encore faut-il des institutions qui ne soient pas elles-mêmes en cours de liquidation.
Le plan promet aussi un observatoire de l’impact de l’IA sur les métiers, les tâches, l’emploi et les conditions de travail. L’idée est bonne. On lui suggère un premier terrain d’enquête : la formation professionnelle. Il y observera comment la numérisation, présentée comme l’horizon indépassable de l’émancipation, peut servir à masquer l’effacement progressif des lieux, des équipements et des professionnels sans lesquels aucune montée en compétence n’est possible. Puis il produira un rapport. Il sera sans doute très bien mis en page, enrichi par une synthèse générée en quelques secondes.
Jean-Pierre Farandou connaît les trains. Il sait qu’une impulsion ne suffit pas à faire rouler un réseau. Il faut des gares, des rails, des agents, des ateliers, de la maintenance, des horaires et des voyageurs. Pour la formation professionnelle, c’est pareil. On peut annoncer la grande accélération vers 2027 ; si l’on continue à démonter les gares, les voyageurs risquent de rester sur le quai.
Tzotzil Trema






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