Aux Utopiales de Nantes, l’avenir en perspectives

Ambrosius Holbein, L’île d’Utopie, gravure sur bois illustrant une édition de 1518 d’Utopia, de Thomas More.
Il y a cinq siècles, cette île imaginaire permettait déjà d’interroger l’ordre social européen. Des utopies de la Renaissance
aux mondes possibles de la science-fiction, un même geste traverse le temps : déplacer le regard pour questionner
ce qui semble aller de soi et imaginer d’autres façons de vivre ensemble. Wikimedia Commons.
Du 29 octobre au 1er novembre, le festival international de science-fiction Utopiales fait de Nantes un laboratoire des mondes possibles. Autour du thème « Perspectives », écrivains, scientifiques et artistes croisent leurs regards : non pour prédire l’avenir, mais pour bousculer nos certitudes et rouvrir l’horizon.
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Et si l’avenir commençait par un déplacement du regard ? Du 29 octobre au 1er novembre 2026, les Utopiales réunissent à la Cité des congrès de Nantes écrivains, scientifiques, cinéastes, dessinateurs et joueurs autour du thème « Perspectives » : à la fois points de vue, techniques de représentation et possibilités d’avenir. Pour cette 27e édition nantaise, la science-fiction n’est pas convoquée pour livrer les plans d’un futur qui serait prêt à construire. Elle invite plutôt à déranger nos évidences et , à examiner les imaginaires en multipliant les points de vue. Littérature, sciences, cinéma, bande dessinée et arts visuels se rencontrent dans le laboratoire des mondes possibles, pour se demander qu’est-ce qui fait que nous avançons, si les certitudes ou notre capacité à douter.
D’un linguiste aux architectes d’autres mondes
À l’origine du festival, l’écrivain Bruno della Chiesa, un homme habitué à passer les frontières. Linguiste de formation, il a enseigné au Caire, travaillé à la formation des enseignants au Mexique et dirigé l’Institut français de Graz, en Autriche. Il rejoindra ensuite l’OCDE pour y conduire des recherches sur le cerveau et l’apprentissage, avant d’enseigner à Harvard. Entre langues et sciences, son parcours dessine une même curiosité pour les façons dont nous apprenons à comprendre le monde. La science-fiction constitue un autre terrain de cette exploration.
Passionné de Philip K. Dick, Ursula K. Le Guin ou Christopher Priest, il s’intéresse particulièrement à la dimension philosophique du genre. Il lance en 1998, au Futuroscope de Poitiers, un festival baptisé Utopia. La manifestation rejoint Nantes en 2000, sous la présidence de Mireille Rivalland, éditrice à L’Atalante, avant de prendre le nom d’Utopiales en 2001. Della Chiesa en assure la première direction artistique. Son ambition internationale se prolonge dans les anthologies Utopiae : les sept volumes qu’il dirige entre 2000 et 2006 rassemblent 70 auteurs de 40 pays, dont les textes ont été écrits dans 22 langues. De quoi desserrer l’emprise des seuls imaginaires anglophones et faire entendre d’autres manières d’inventer l’avenir.
Ces autres mondes ont aussi leurs architectes visuels. Enki Bilal signe l’affiche de 2000, Mœbius celle de 2005, Philippe Druillet celle de 2010 : des futurs hantés par l’histoire, des paysages oniriques ou des vertiges cosmiques, ce sont trois façons de faire déborder le réel. En 2026, l’autrice de bande dessinée Léa Murawiec prend le relais et donne son visage à cette édition consacrée aux « Perspectives ». L’affiche n’est pas seulement un signal publicitaire : elle ouvre déjà une porte. Avant même les premières rencontres, le regard est invité à quitter ses habitudes.
« Perspectives » : apprendre à voir autrement
Cette année, le mot se déplie dans plusieurs directions. La perspective est une technique pour représenter l’espace, une façon de composer un paysage, mais aussi un horizon d’événements possibles. Surtout, rappelle le texte de présentation du festival, elle constitue « un prisme de recomposition du réel ». Observer ne suffit pas : encore faut-il savoir d’où l’on regarde, avec quels instruments, et ce que notre position nous empêche de voir. Quatre fils organisent ainsi la réflexion : observation, illusion, plan et vertige.
La science-fiction possède depuis longtemps les outils de ce décentrement. Le festival cite Libration, de Becky Chambers, et Aatea, d’Anouck Faure, pour leur manière de faire des espaces et des paysages des protagonistes actifs. Avec les géométries inquiétantes de Lovecraft ou les changements de dimension de Flatland, d’Edwin Abbott Abbott, c’est notre perception elle-même qui perd ses assurances. Le décor n’est plus qu’un fond de scène, mais il transforme les êtres et leurs relations.
Quand l’imagination bute, un changement de perspective peut parfois se révéler salvateur. C’est le fil conducteur de cette édition, qui invite à reconsidérer les regards qu’on porte sur l’avenir en cultivant le plaisir du doute et de la remise en question. Est-on sûr que le futur est vraiment celui qu’on veut nous faire croire ? En ces temps de fuites en avant technologiques, revendiquer d’autres possibles aussi pour l’imaginaire devient un exercice philosophique et existentiel, qui interroge frontalement les choix collectifs, en rappelant les effets qu’elles peuvent avoir sur notre manière de se relationner au monde.
La programmation traduit ces interrogations en débats concrets. Le 29 octobre, « L’imaginaire, un bien public ? » accueille notamment Ketty Steward, écrivaine et psychologue clinicienne, autrice de l’essai Le Futur au pluriel : réparer la science-fiction, qui défend une diversité de récits et de représentations. La rencontre voisine avec « Militantisme & futurs désirables ». Le lendemain, « Que change le pronom ? » explore ce que les choix de langue font au récit et à ses points de vue, tandis qu’« Énergies & illusions de puissance » interroge la promesse d’une maîtrise technologique de l’environnement : comment résister aux discours qui prétendent résoudre, par de nouvelles techniques, les problèmes que celles-ci ont contribué à créer ? Qui raconte ? Qui peut se reconnaître dans l’histoire ? Qui dispose du pouvoir de proposer un futur – et à quel au prix ? Sous leurs formes littéraires et scientifiques, ces questions touchent directement à la vie collective.
On peut aller aux Utopiales pour rencontrer des créatures et des mondes impossibles. On peut aussi en revenir avec une question très terrestre : pourquoi acceptons-nous certaines organisations de la société comme si elles étaient les seules possibles ? L’ailleurs sert alors à rendre visible ce que l’habitude efface.
Anna Never
Festival Les Utopiales, à la Cité des congrès de Nantes, du 29 octobre au 1er novembre : www.utopiales.org






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