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Reconstruction à Mayotte : ces solutions que Lecornu s’obstine à refuser

il y a 26 minutes
11 min de lecture

Photo Mayotte hebdo


Des promesses chiffrées, un nouveau comité, mais une reconstruction dont le gouvernement peine à rendre compte. À Mayotte, Sébastien Lecornu prône la standardisation quand des architectes, des artisans et des collectivités explorent d’autres voies : terre crue, formation sur les chantiers, aménagement des quartiers avec leurs habitants. Des solutions déjà là, qui demandent des moyens — et un partage du pouvoir de décider.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer. Lors d’une conférence de presse, le 26 octobre dernier, Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, annonçait un certain nombre de mesures en réponse au mouvement lycéen et étudiant. Et il ajoutait, le cœur sur la main – sur le portefeuille, plutôt – : « Aucune des décisions que nous prenons n’est une promesse en l’air. Tout ce que nous disons sera fait et sera respecté dans des délais précis et de manière chiffrée. ». Non sans préciser, tout de même, que le remplacement de Parcoursup exigera une loi – -avec une échéance postérieure à la présidentielle de 2027 –, et que les engagements annoncés dépendront pour beaucoup du bon vouloir du vote budgétaire -qui ne semble pas très bien engagé, c’est le moins qu’on puisse dire.

 

Entre deux manifestations, profitant des vacances de Toussaint, les lycéen.ne.s seraient fort inspirés de s’instruire sur… Mayotte. Pour mémoire : les 26 et 27 août derniers, Sébastien Lecornu poudre-aux-yeux, comme nous l’avions alors qualifié, débarquait sur l’archipel, flanqué d’une escouade de ministres. Il s’agissait avant tout d’afficher, à destination de l’Hexagone, la fermeté gouvernementale en matière de « lutte migratoire » ; et accessoirement, vingt mois après le cyclone Chido, de « reprendre la main » sur la reconstruction de l’archipel. Le bilan, il est vrai, n’était guère glorieux. En août 2026, à peine 12 % des 4 milliards d'euros inscrits dans le plan quinquennal de refondation, adopté un an plus tôt, avaient été engagés.

 

« Il faut se bouger », avait lancé le Premier ministre, confondant l’exercice gouvernement avec une séance de fitness. Décrétant l’inefficacité d’un « comité de suivi » auquel participaient des élus mahorais, et alors qu’existe parallèlement une « mission interministérielle » placée sous l’autorité du général Pascal Facon, ex-commandant de l’opération Barkhane au Sahel – et président d’une société de conseil qui a bêtement « oublié » de déposer ses comptes au greffe du Tribunal de commerce –, Sébastien Lecornu a annoncé la création d’un nouveau comité-bidule interministériel, placé sous son autorité. Un an plus tôt, en septembre 2025, le même Lecornu avait pourtant pondu un plan, baptisé « État efficace », qui devait « simplifier l’organisation administrative » et « supprimer les doublons ». Passons…

 

Le 9 septembre, le sénateur de Mayotte Saïd Omar Oili adressait un courrier au Premier ministre pour demander des précisions sur la future gouvernance de la reconstruction de l’île. Pas de réponse… En créant ce « comité interministériel » dédié à Mayotte, Lecornu promettait pourtant « une transparence totale sur les crédits engagés », avec publication mensuelle des « indicateurs de résultat ». Deux mois plus tard, nous n’avons retrouvé ni composition nominative du nouveau comité, ni compte rendu de ses réunions, ni tableau de résultats publié en son nom. Qui y siège ? Qui en assure le suivi opérationnel ? Quels blocages a-t-il levés ?

 

Peut-être sommes-nous trop impatients ? Le Premier ministre s’était engagé à « un premier comité de pilotage à Matignon avec l’ensemble des ministres en marge du congrès des maires ». Le prochain Congrès des maires et des présidents d’intercommunalité de France se tiendra du 24 au 26 novembre, et sera précédé, le 23 novembre, de la Rencontre des élus d’Outre-mer. Moins d’un mois avant cette date, à notre connaissance, aucun élu mahorais n’a reçu la moindre invitation spécifique.

 

Les élèves du lycée Younoussa Bamana à Mamoudzou, en manifestation le 5 octobre 2026. Photo Raphaël Cann/Mayotte la 1ère


Revenons à l’école. En août, Lecornu annonçait 308 classes supplémentaires dans le premier degré d’ici la rentrée 2027, dont 89 « sorties de terre » avant les vacances de la Toussaint. Combien sont achevées ? Combien ont été réceptionnées, équipées et ouvertes aux élèves ? Au 28 octobre, nous n’avons pas retrouvé de bilan public consolidé permettant de le vérifier. Pour les collèges et lycées, les objectifs sont plus lointains : 3 600 places supplémentaires dans les premiers et 6 400 dans les seconds à l’horizon 2030. Mais les 89 classes promises avant la Toussaint offrent, elles, un premier test immédiat. Des délais précis, des chiffres : exactement ce que le ministre de l’Éducation vient de promettre aux lycéens.

 

Sur les humanités, nous avons déjà consacré plusieurs articles à Mayotte et à sa reconstruction. Nous y revenons aujourd’hui, avec un article d'Isabelle Favre, qui distingue un "art de faire"... dont M. Lecornu ne veut pas entendre paler.


Jean-Marc Adolphe

À Mayotte, reconstruire vite n’oblige pas à construire partout de la même manière. Terre crue, formation sur les chantiers, aménagement des quartiers avec leurs habitants : des architectes, des artisans et des collectivités expérimentent déjà d’autres voies. Leur point commun : partir des ressources et des besoins du territoire, plutôt que d’un modèle à lui imposer.


Par Isabelle Favre


« Si chacun veut son prix d’architecture, c’est plus cher et c’est dix ans de plus. Si on prend un bon standard de construction, y compris sur les sujets environnementaux et énergétiques, et de résilience aux catastrophes climatiques, il faut industrialiser. » Ainsi parlait Sébastien Lecornu lors de sa visite à Mayotte, en août dernier.


L’opposition est commode : d’un côté, les architectes et leurs supposées coquetteries ; de l’autre, l’efficacité d’un modèle reproductible. Mais un projet architectural n’est pas un supplément décoratif. Il organise la réponse à des besoins, sur un terrain donné, dans un climat et un paysage particuliers. Concevoir une école, un collège ou des logements suppose de regarder où, comment et pour qui l’on construit.


À Mayotte, cette attention n’a rien d’un luxe. Ventilation naturelle, ombrage, stabilité des sols, écoulement des eaux : chaque implantation demande des réponses adaptées. Sur Grande-Terre, près des deux tiers de la surface présentent une pente supérieure à 15%. Une grande partie de la population se concentre sur l’étroite bande littorale, exposée aux inondations et à la montée des eaux. Les mangroves, parfois grignotées par les constructions, contribuent pourtant à protéger les terres en atténuant l’énergie des vagues. Construire, et habiter suppose une région où vivre, un milieu « tout à la fois physique, biologique, social, géographique et finalement technique » : comme l’écrit le philosophe Victor Petit (1), pour un architecte, il s'agit de « penser par le milieu », et de refuser le tiers exclu comme principe incontournable,


Dans une mangrove à Mayotte, plantation pour limiter le front d’érosion. Photo DR


La question n’est donc pas de choisir entre la lenteur d’un projet singulier et la rapidité d’un bâtiment standard. Elle est de construire vite sans fabriquer de nouvelles vulnérabilités. Et, pour cela, de partir du milieu : ses contraintes, mais aussi ses ressources.

La terre de Mayotte, une ressource déjà éprouvée

Industrialiser ne signifie d’ailleurs pas nécessairement importer des matériaux et reproduire les mêmes bâtiments. On peut aussi développer une filière locale. Celle de la brique de terre comprimée, ou BTC, en offre un exemple (2). L’entreprise Terre & Eau participe à cette relance, notamment dans la rénovation urbaine de Kawéni. Pour répondre aux besoins, une partie de la production artisanale est automatisée. L’enjeu n’est pas seulement technique : construire avec la terre de Mayotte peut réduire la dépendance aux matériaux importés, soutenir l’emploi et transmettre des savoir-faire.


Ce n’est pas une innovation surgie après Chido. Entre les années 1980 et 2000, la Société immobilière de Mayotte et le centre international de la construction en terre, CRAterre, ont contribué au développement de cette filière, notamment pour les « cases SIM ». Les artisans mahorais se sont approprié les techniques et les ont diffusées.


En 1999, le guide Mayotte, filière Blocs de terre comprimée soulignait déjà que ces artisans avaient fait de la filière « un véritable fait culturel et un atout pour Mayotte ». Il saluait à la fois la qualité architecturale des bâtiments et une méthode de développement qui devait être considérée dans son ensemble : production, construction, formation et économie locale.


Dans les années 2000, le béton et le parpaing ont pris le dessus. La terre, associée à tort à la précarité, a perdu du terrain. Sa relance actuelle ne consiste donc pas à revenir à un passé idéalisé, mais à actualiser une expérience éprouvée. Avant de chercher ailleurs un modèle, encore faudrait-il reconnaître ce que Mayotte a déjà su construire.

À Dembéni, concevoir avec les habitants

Cette reconnaissance des ressources locales ne concerne pas seulement les matériaux. Elle transforme aussi la manière de concevoir les projets.


A Madrid en octobre 2024, le Maire de Dembeni présente le projet de sa ville, retenu par le concours Europan. Photo DR


À Dembéni, le concours européen d’idées Europan a fait émerger Racines et horizons, une proposition qui place l’observation et la coopération au cœur de l’aménagement. Son équipe explique recourir à « l’observation participante » pour identifier les besoins, engager des premières actions et instaurer la confiance. L’objectif : aboutir à des « solutions appropriées par les usagers », en réunissant habitants, acteurs locaux et experts autour de la gestion des biens communs.


Les concepteurs se réclament notamment de la Poétique de la relation d’Édouard Glissant et de la « mangrove urbaine » de Serge Letchimy (3). Cette dernière image invite à regarder autrement les quartiers populaires : non comme un désordre à effacer, mais comme un ensemble vivant de relations, d’usages et de solidarités.


Cela ne revient pas à nier la précarité ni les risques. Cela oblige à comprendre ce qui fait tenir un quartier avant de prétendre le transformer. Et à ne pas confondre amélioration des conditions de vie et disparition de ce qui existe.

À Longoni, le chantier devient une école

Au futur lycée des métiers du bâtiment de Longoni, cette attention au territoire rejoint la formation de ceux qui construiront demain.


Dès l’appel d’offres, le rectorat demandait une « architecture frugale », écoresponsable et recourant aux matériaux locaux. Le projet devait composer avec un site contraint : une butte, des ravines, les vestiges d’une ancienne usine sucrière et une gestion complexe de l’eau.


Le chantier lui-même devient un lieu d’apprentissage. Des élèves en maçonnerie y travaillent la brique de terre comprimée, comme nous l’avions montré dans une précédente publication. Le projet éducatif vise à « exposer à l’échelle 1 un vrai panel de modes constructifs qui s’offrent aux élèves, futurs acteurs de la construction » (4).


Construire un lycée et former ses futurs bâtisseurs ne sont plus deux opérations séparées. Le bâtiment montre comment il est fait ; le chantier transmet les gestes et les connaissances. La reconstruction peut ainsi produire autre chose que des mètres carrés : des compétences, de l’autonomie et une capacité locale à entretenir et à transformer les ouvrages.

Réduire les risques sans faire table rase

Comment prolonger cette démarche dans les quartiers où les logements sont précaires, les réseaux insuffisants et les habitants particulièrement exposés aux catastrophes ?


Illustration Actes et Cités. Exposition DSA Risques Majeur, 2026


L’exposition L’architecture au temps des dérèglements, présentée en avril 2026 à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville, apportait plusieurs pistes. Elle réunissait notamment les travaux du diplôme de spécialisation et d’approfondissement « Architecture et risques majeurs », ainsi que des projets de jeunes architectes pour Mayotte.


Leur principe : placer les habitants au cœur de la transformation. Dans les quartiers dits informels — souvent bâtis avec des matériaux de récupération, sur des terrains non viabilisés et sans titre de propriété —, l’amélioration peut commencer par les cheminements, l’assainissement, l’accès à l’eau ou à l’électricité. Pas nécessairement par la démolition. « Depuis 2018, les initiatives portées par le DSA ARM placent l’habitant au cœur de la transformation urbaine et esquissent une voie alternative : celle d’une architecture engagée dans une solidarité active, où la précarité n’est plus subie mais combattue par l’innovation sociale et la participation citoyenne. L’enjeu ne se limite plus à loger ; il s’agit de construire, avec et pour les Mahorais, un territoire où la dignité n’est plus un privilège, mais un droit effectif à la ville pour tous. » (5)


Cyclones, inondations, glissements de terrain, séismes : les risques se combinent avec la pauvreté et la fragilité des constructions. Pour les réduire, il faut les rendre compréhensibles et repérer les possibilités d’action. Les travaux présentés associaient ainsi cartes, coupes de terrain, dessins de logements et portraits d’habitants. Le relevé technique ne faisait pas disparaître les personnes derrière les zones de danger.


Un cheminement peut devenir une voie d’évacuation. Un espace dégagé, un refuge. Une ravine, plutôt qu’un obstacle ignoré, peut structurer un aménagement paysager. Mais ces transformations supposent une connaissance fine des usages et des échanges patients avec ceux qui vivent là.


Illustrations : Chauvet Valentine, Issa Lili, Marie Le Gall, Farouk Farouk

À Mahabourini, partir des espaces communs

Auteur de La Ville accueillante (6), l’architecte Cyrille Hanappe, cofondateur de l’association Actes et Cités, décrit une telle démarche à Mahabourini, dans le secteur de Kawéni, à Mamoudzou. L’intervention porte d’abord sur les espaces publics, sans entrer dans les domiciles. Un système de cheminements et d’escaliers doit permettre d’organiser les déplacements et de servir de support aux réseaux manquants : eau, électricité, évacuation des eaux usées, éclairage.


Ces parcours ménagent aussi des espaces de stabilité à proximité des maisons en cas de catastrophe. Ils dégagent des lieux collectifs susceptibles d’accueillir de petites halles, inspirées des « sénats » des quartiers traditionnels, où l’on se réunit et où l’on échange. Ces halles sont également pensées pour pouvoir servir d’abris anticycloniques.


Le même aménagement répond ainsi à plusieurs besoins : circuler, accéder aux services, se rencontrer, se protéger. L’efficacité ne réside pas dans la répétition d’un modèle, mais dans la capacité à relier les fonctions et à s’appuyer sur la vie du quartier.

Une autre culture de la reconstruction

Ces expériences ne suppriment ni les contraintes financières ni les risques naturels. Elles ne dispensent pas davantage de règles de construction et de contrôle. Elles proposent une autre manière de faire : reconnaître les compétences présentes, adapter les techniques aux lieux, associer les habitants aux décisions qui engagent leur quotidien.

Illustration : Elia Enrech Perez, Issa Lili, Villarreal Carina


C’est ce qu’Actes et Cités résume par la volonté de « faire pour la dignité par le cadre de vie ». Non pas parachuter une solution supposée efficace, puis demander aux habitants de s’y adapter. Mais construire avec eux des réponses qui améliorent leur sécurité et renforcent leur capacité d’action.


À Mayotte, les ressources ne manquent donc pas toutes : des matériaux, des savoir-faire et des méthodes existent. La reconstruction devrait leur donner les moyens de changer d’échelle. Mais cela suppose de reconnaître aux habitants, aux artisans, aux architectes et aux élus locaux autre chose qu’un rôle d’exécutants.


C’est là que se situe le refus gouvernemental : non dans le rejet explicite de chaque initiative, mais dans l’obstination à vouloir imposer d’en haut ce qui devrait se construire avec ceux d’en bas. Les solutions décrites ici ne réclament ni un nouveau comité ni un modèle unique. Elles demandent des moyens, de la confiance et du pouvoir d’agir. Reconstruire Mayotte, oui. Mais pas sans les Mahorais.


Isabelle Favre

 

Notes


(1). Victor Petit, L'écologie contre l'environnement. Pour une politique du milieu, Coll. L’écologie en question, PUF, 2026. A retrouver dans une prochaine Chronique des paysactes autour de la pensée heureuse de Victor Petit.


(2). Établissement public de reconstruction et de développement) créé en 2025 (après le cyclone Chido) et assemblant de nombreuses compétences. Il remplace l’EPFAM créé en 2017 (Établissement public foncier et d’aménagement de Mayotte) https://www.eprdm.fr.


(3). Ancien maire de Fort-de-France, Serge Letchimy compare les quartiers populaires et l'habitat spontané à une mangrove naturelle. Loin d'être un simple bidonville désordonné, c'est un organisme vivant qui s'équilibre, s'adapte et fonctionne de manière solidaire face aux contraintes.


(4). Chaque semestre se clôt pour les étudiants par un prototype construit à l'échelle 1:1, passage obligé de l'analyse au geste concret.


(5). Approche inspirée de modèles africains ou sud-américains. Ces questions de vulnérabilité et d’informalité traversent les territoires du « Sud global », malgré des contextes et des formes urbaines très différents. Elles étaient l’objet de la 2e édition du Southern Urbanism Co-Net (Southern Urbanism Collaborative Network) en 2026, à l’université de Lagos au Nigéria. La conférence s’est achevée par l’adoption de la Déclaration des Urbanismes Indigènes.  Elle met en question « les théories urbaines traditionnelles issues du Nord global pour penser des modèles adaptés aux réalités locales (inégalités spatiales, urbanisation rapide, économie informelle, résilience climatique) ».


(6). Cyrille Hanappe, La ville accueillante. Accueillir à Grande-Synthe : questions théoriques et pratiques sur les exilés, l'architecture et la ville, PUCA Ed., 2018. Cyrille Hanappe est architecte et Ingénieur, Directeur Scientifique du DSA Risques Majeurs à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture Paris Belleville, architecte associé dans l'agence AIR Architecture. Il est cofondateur d’Actes et cités : actesetcites.org


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