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Raymond Queneau, encyclopédiste des savoirs déraillés

il y a 58 minutes
6 min de lecture

Raymond Queneau. Photo LIMOT


Zazie est-elle toujours dans le métro ? En tout cas, le cinquantième anniversaire de la disparition de Raymond Queneau semble passer aux pertes et profits. Même le ministère de la Culture, si prompt à commémorer ceci ou cela, a visiblement d'autres chats à fouetter. Heureusement, aux humanités, ministère de la mémoire oblige, on n'oublie pas...

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 



Le 25 octobre 1976 mourait Raymond Queneau. Cinquante ans plus tard, l’auteur de Zazie dans le métro reste volontiers cantonné au rôle d’amuseur virtuose. Mais derrière les mots qui dérapent, les histoires à transformations et les poèmes à combiner, un même chantier se poursuit : soustraire la littérature aux automatismes, explorer les marges du savoir et rendre à l’écrit la vitalité de la parole.


« Doukipudonktan » : il suffit d’un mot pour que le français perde sa tenue de cérémonie. À l’ouverture de Zazie dans le métro, en 1959, Queneau fait entrer la voix dans la typographie, avec ses raccourcis, ses collisions, son insolence. Le roman, porté à l’écran par Louis Malle l’année suivante, lui apporte une célébrité débordant largement le cercle de ses premiers lecteurs. Les Exercices de style, publiés en 1947, avaient déjà montré qu’une anecdote minuscule pouvait devenir une réserve de récits : changer la manière de raconter, c’est changer ce que l’on voit.


Ce serait pourtant mal lire Queneau que de prendre cette désinvolture pour une absence de méthode. Né au Havre en 1903, étudiant en philosophie, lecteur de Hegel et passionné de mathématiques, il appartient à la famille des constructeurs. Chez lui, le rire ne dispense pas de penser ; il complique heureusement les choses. Derrière l’allure vagabonde d’un roman se dissimulent une architecture, des symétries, des calculs. L’écrivain ne se contente pas d’attendre que l’inspiration frappe : il lui prépare des passages.


Raymond Queneau

Avec les « fous littéraires »

Après sa rupture avec le surréalisme, en 1930, Queneau entreprend une recherche singulière à la Bibliothèque nationale. Il dépouille les écrits de ceux que l’on appelle les « fous littéraires » : auteurs de systèmes sans disciples, inventeurs de théories que personne ne reconnaît, obstinés dont les livres demeurent aux frontières du savoir institué.


De cette exploration naît un projet d’Encyclopédie des sciences inexactes. Gallimard et Denoël refusent le manuscrit en juin 1934. Queneau ne jette rien : il transporte une partie de ses trouvailles dans Les Enfants du limon, publié en 1938, où un personnage travaille lui-même à une encyclopédie de ces productions hétéroclites. La documentation devient matière romanesque ; le livre refusé trouve une autre manière d’exister.


L’entreprise ne relève pas seulement du cabinet de curiosités. Ces systèmes solitaires permettent aussi d’interroger la volonté de tout expliquer, l’autorité dont se pare un discours, les frontières entre invention et connaissance. Queneau recueille une cinquantaine de ces auteurs oubliés. Ses recherches paraîtront finalement en 2002 sous le titre Aux confins des ténèbres. Les fous littéraires français du XIXe siècle. Entre-temps, l’explorateur des sciences inexactes sera devenu directeur de l’Encyclopédie de la Pléiade. Deux versants d’une même curiosité, plutôt que deux carrières étrangères.

Faire entendre une langue vivante

Un autre déplacement nourrit son œuvre. Son service militaire en Algérie et au Maroc, de 1925 à 1927, lui donne l’occasion de s’initier à l’arabe. Puis, en Grèce en 1932, la distance entre langue savante et langue courante l’aide à penser le décalage français entre ce qui s’écrit et ce qui se parle. Comment une littérature pourrait-elle rester vivante en tenant à distance la langue de ses contemporains ?


Son projet de « néo-français » ne consiste donc pas à saupoudrer les romans d’argot. Il touche au vocabulaire, mais surtout à la syntaxe, au rythme et à l’orthographe. Queneau veut accueillir les constructions de l’oral, rendre visibles les sons que l’écriture traditionnelle masque, travailler une langue qui retrouve sa dimension musicale. « Doukipudonktan » n’est pas seulement un gag : c’est une petite déclaration de guerre à l’écart entre la bouche et la page.


Il reconnaîtra que cette transformation générale du français écrit ne s’est pas imposée. Le paradoxe est savoureux : ce que l’écrivain envisageait comme une révolution linguistique a souvent été reçu comme sa signature comique personnelle. Mais l’échec du programme ne diminue pas la fécondité des œuvres. Sa langue continue de rappeler qu’une faute apparente peut être une trouvaille, et qu’une norme n’épuise jamais les possibilités de l’expression.

Cent mille milliards de portes ouvertes

En 1960, Queneau fonde avec François Le Lionnais l’Oulipo, l’Ouvroir de littérature potentielle. La contrainte y devient un instrument de découverte : non pas une clôture ajoutée au langage, mais une règle capable de faire surgir ce que l’écriture spontanée n’aurait pas rencontré.


L’année suivante paraît Cent mille milliards de poèmes, livre-objet mis en page par Massin. Dix sonnets, dont chaque page est découpée en quatorze languettes : le lecteur peut choisir le premier vers parmi dix, puis le deuxième parmi dix, et poursuivre jusqu’au dernier. Les correspondances de rimes et de construction permettent la combinaison. Cent quarante vers suffisent ainsi à produire dix puissance quatorze sonnets : cent mille milliards.



Queneau présente l’ouvrage comme une « sorte de machine à fabriquer des poèmes », offrant près de deux cents millions d’années de lecture continue. La plaisanterie arithmétique contient une proposition sérieuse : le livre n’est plus seulement un texte achevé, mais un dispositif que le lecteur active. Celui-ci ne reçoit pas une œuvre unique ; il parcourt ses possibles.


En ce cinquantenaire, l’Oulipo reprend justement ce chantier avec Cent (mille milliards de) poèmes. Une recréation raisonnée, paru chez Gallimard : ses membres recomposent les vers de Queneau selon de nouvelles contraintes. L’hommage lui ressemble. Plutôt que refermer l’œuvre sur son monument, remettre la machine en marche.


Dominique Vernis


Compléments vidéo


A la télévision, en 1962, Raymond Queneau compose un roman en direct

Extrait de l'émission "Lectures pour tous", avec Pierre Dumayet



Avec les Frères Jacques

Avec les Frères Jacques, les mots de Raymond Queneau trouvent un théâtre à quatre voix. André et Georges Bellec, François Soubeyran et Paul Tourenne ne se contentent pas de chanter : ils miment, dessinent des personnages, font du geste le prolongement du texte. Leur art, à la croisée du cabaret et de la comédie, offre un terrain de jeu à l’écrivain, amoureux des rythmes et des surprises du langage.


En novembre 1950, le quatuor enregistre « Si tu t’imagines », poème de Queneau mis en musique par Joseph Kosma, également interprété par Juliette Gréco. Le lien se prolonge avec les « Exercices de style », dont les Frères Jacques interprètent des extraits avec Yves Robert. Des enregistrements réalisés à la Rose Rouge en 1950-1951 témoignent de cette aventure. Chez Queneau comme chez ces chanteurs-comédiens, la manière de dire devient un spectacle : les voix donnent aux mots leur relief, et la littérature quitte la page pour entrer en scène.



Avec Juliette Gréco

Entre Raymond Queneau et Juliette Gréco, la rencontre se fait par les mots. En 1950, la chanteuse donne voix à « Si tu t’imagines », un poème de l’écrivain mis en musique par Joseph Kosma. Le texte devient l’une des chansons emblématiques de son répertoire. Sous ses airs de ritournelle, il rappelle que la jeunesse passe et invite à saisir l’amour avant que le temps ne l’emporte.


Chez l’auteur de « Zazie dans le métro », la langue se joue des convenances : elle emprunte à la conversation, bouscule les formes, mêle la fantaisie à la gravité. Gréco lui prête une présence et une voix qui font entendre, derrière la malice, l’inquiétude du temps qui fuit. « Si tu t’imagines » unit ainsi l’insolence du langage à une méditation sur la fragilité de l’existence.


Ci-dessous : à Tokyo, en 1961



La chanteuse interprète aussi « La Chanson de Gervaise », écrite par Queneau sur une musique de Georges Auric pour le film Gervaise de René Clément, sorti en 1956. « À quoi bon dormir / À quoi bon rêver » : l’interrogation remplace ici l’espièglerie. Deux chansons, deux climats, mais une même alliance entre poésie et voix. Queneau saluera Gréco comme la « rose noire des préaux », celle de « l’école des enfants pas sages ».




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1 commentaire


yanitz2018
yanitz2018
il y a 21 minutes

" Ministère de la culture mon cul !" dit Zazie.

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