Brésil, Serbie : les défaites de Trump et Poutine

Des partisans du président Luiz Inácio Lula da Silva célèbrent sa victoire au second tour de l’élection présidentielle,
à Rio de Janeiro, le dimanche 25 octobre 2026. Photo : Lucas Landau / AP
Au Brésil, Lula déjoue les pronostics et remporte un quatrième mandat. En Serbie, le mouvement étudiant met fin à quatorze ans de domination d’Aleksandar Vučić. Deux victoires portées par la mobilisation populaire, deux revers pour Donald Trump et Vladimir Poutine — sans que soient levés les obstacles qui attendent les vainqueurs.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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« Contre toute attente », dit ce matin la presse française. Au Brésil, le retournement est historique : jamais, depuis le retour de l’élection présidentielle au suffrage direct en 1989, un candidat devancé au premier tour n’avait remporté le second. Arrivé en tête avec 47,03% des voix, contre 45,16% à Lula, Flávio Bolsonaro comptait sur le ralliement de candidats de droite éliminés. Mais les reports ne sont pas des additions automatiques. Avec 51,8% des suffrages, Lula a renversé la table.
Le ressort de cette victoire est aussi populaire. O Globo, quotidien de centre droit, souligne le recul de l’abstention, passée de 21,08% à environ 19,21% entre les deux tours : près de trois millions d’électeurs supplémentaires se sont déplacés. Manifestations, porte-à-porte, mobilisation des proches : la gauche est allée chercher ceux qui avaient renoncé à voter. La victoire ne s’est pas seulement jouée entre les candidats, mais entre la résignation et la participation.
Un revers pour Trump et ses réseaux
C’est un revers pour Donald Trump, qui soutenait Flávio Bolsonaro. Les pressions commerciales et diplomatiques américaines n’ont pas imposé leur verdict ; elles ont aussi permis à Lula de placer la souveraineté au cœur de sa campagne. « Ce pays n’acceptera pas d’être l’arrière-cour de qui que ce soit », a-t-il lancé après sa victoire. Le Brésil déjoue ainsi la dynamique des droites alliées à Washington dans la région.
C’est aussi un échec pour les réseaux qui voudraient transformer la puissance numérique en pouvoir politique. Dans « Mercenaires digitaux », nous avons exploré le réseau de désinformation de l’extrême droite latino-américaine autour de Fernando Cerimedo. Et tout récemment, « Brésil : l’élection des géants de la tech » présentait l’analyse de Natalia Viana, d’Agência Pública, sur Meta et les réseaux conservateurs américains. Accusée de favoriser Bolsonaro par ses algorithmes, Meta a été au cœur de la bataille. La victoire de Lula ne règle pas le problème ; elle montre que cette puissance n’est pas irrésistible.
L’Amazonie gagne aussi un sursis
Un autre enjeu mérite davantage de lumière : la forêt. Selon les données de l’INPE, la déforestation en Amazonie brésilienne est tombée à 3 335 km² entre août 2025 et juillet 2026, soit une baisse proche de 42% en un an et son niveau le plus bas depuis le début des mesures, en 1988. La réélection de Lula préserve la possibilité de poursuivre cette politique : contrôles, sanctions et lutte contre les défrichements illégaux. Ce n’est pas une forêt sauvée, mais un sursis décisif.
Reste à gouverner. Comme le rappelait sur les humanités Anna Never dans « Brésil : au-delà du choc Lula-Bolsonaro, quels sont les enjeux du scrutin ? », le pouvoir se partage avec le Congrès et les États. Les nouveaux parlementaires entreront en fonctions en février 2027 : Lula devra composer avec une majorité conservatrice, où le Parti libéral de Bolsonaro est la première force. Il devra surtout répondre aux attentes sociales de la mobilisation qui l’a reconduit. La victoire est acquise dans les urnes ; mais la bataille politique continue.
En Serbie, les étudiants déjouent le pari de Vučić
À Belgrade aussi, les pronostics du pouvoir ont cédé devant les électeurs. « Il est clair que nous avons perdu ces élections », a reconnu Aleksandar Vučić, dimanche soir, une heure et demie après la fermeture des bureaux de vote. Selon les premières estimations, la liste soutenue par le mouvement étudiant obtiendrait entre 135 et 140 sièges sur les 250 du Parlement : une majorité absolue, face à quelque 105 élus pour le camp du dirigeant nationaliste. Dans les rues de la capitale, la reconnaissance de cette défaite a déclenché une explosion de joie.

Scènes de liesse à Belgrade, en Serbie, après qu’Aleksandar Vučić, dirigeant du Parti progressiste serbe (SNS, droite),
a reconnu sa défaite aux élections législatives, le dimanche 25 octobre 2026. Photo : Marko Drobnjakovic / AP
Le pari était pourtant calculé. Après quatorze années de domination politique, Vučić avait quitté la présidence en septembre pour tenter de redevenir Premier ministre à la faveur de législatives anticipées. Il pensait convertir son emprise sur l’appareil d’État et les médias en nouvelle légitimité électorale. Mais ce scrutin, présenté par les étudiants comme un « référendum anti-Vučić », s’est retourné contre lui. La participation approcherait 70%, selon les premières évaluations : là encore, la mobilisation a bousculé les équilibres installés.
Cette victoire ne surgit pas d’une campagne éclair. Elle prolonge près de deux années de manifestations contre la corruption et les dérives autoritaires, depuis la tragédie de la gare de Novi Sad. Les étudiants ont transformé la protestation en proposition électorale, sans se donner un chef providentiel : leurs candidats, sélectionnés dans le cadre de consultations étudiantes, viennent notamment des universités, de la médecine, des arts et du militantisme. La plupart des partis d’opposition ont soutenu cette liste commune. Face à la personnalisation du pouvoir, une organisation collective a fini par l’emporter. Une idée pour le mouvement lycéen et étudiant en France ?
Un allié de Moscou désavoué
Pour Vladimir Poutine, qui avait apporté son soutien à Vučić, le résultat constitue un revers. Le dirigeant serbe entretenait des liens étroits avec Moscou et dénonçait le mouvement étudiant comme une entreprise de déstabilisation pilotée de l’étranger. Au moment de reconnaître sa défaite, il a encore mis en cause les médias indépendants, des pays européens non nommés et un supposé « État profond américain ». Une manière de chercher ailleurs les raisons d’un désaveu venu de ses propres électeurs.
Il serait toutefois prématuré d’annoncer que la Serbie tourne définitivement le dos à la Russie. La coalition victorieuse rassemble des sensibilités différentes ; les liens historiques avec Moscou et les résistances aux sanctions contre le Kremlin ne disparaîtront pas avec une majorité parlementaire. Son premier mandat politique est intérieur : combattre la corruption et desserrer l’emprise du pouvoir sur les institutions. Sa cohésion, puis sa capacité à gouverner, restent à construire.
Du Brésil à la Serbie, les situations ne se confondent pas : ici, un président de gauche reconduit ; là, un mouvement citoyen qui impose l’alternance. Mais les deux scrutins rappellent une même limite aux stratégies de puissance : les soutiens internationaux et la domination médiatique ne suffisent pas toujours à verrouiller les urnes. Avant d’être les revers de Trump et de Poutine, ce sont des victoires conquises par des électeurs que d’autres croyaient avoir déjà comptés.
Dominique Vernis





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