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Chili : la répression pour imposer un "état d'exception"

Répression. Santiago du Chili, le 3 septembre 2026. Photo Agencia UNO

Santiago du Chili, le 3 septembre 2026. Photo Agencia UNO


À Santiago, la contestation des réformes sécuritaires de José Antonio Kast a été violemment réprimée, au moment même où Javier Milei, après le Foro Madrid, était reçu à La Moneda. Gaz lacrymogènes, canons à eau, interpellations : derrière la mise en scène d’une alliance des droites radicales latino-américaines, le président chilien impose une politique d’ordre qui vise aussi l’école et les mouvements sociaux, sur fond d’économie grippée et de popularité en berne.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Des gaz lacrymogènes, des canons à eau, des barricades et plusieurs interpellations : jeudi 3 septembre, le centre de Santiago a retrouvé une scène devenue familière dans son histoire sociale. Partie vers 10 h 30 du secteur de la station de métro Baquedano, la manifestation étudiante devait emprunter l’Alameda vers l’ouest jusqu’à la place Los Héroes ; elle a été stoppée par les Carabineros devant l’Université catholique, bien avant son terme prévu -- et autorisé. La mobilisation visait à dénoncer un train de réformes promu par le président José Antonio Kast, fils d'un officier nazi réfugié au Chili. La police a dispersé le rassemblement après des heurts. Selon les premiers bilans de presse, quatre personnes ont été arrêtées, dont un mineur.


Vidéo publiée par Piensa Prensa sur X.

Piensa Prensa est un média chilien consacré notamment aux droits humains, à la politique et à la culture


Les slogans établissaient un lien direct entre l’actuel chef de l’État et Augusto Pinochet : « Kast es igual que Pinochet » (« Kast, c’est Pinochet »), scandait une partie du cortège. La formule, évidemment politique, renvoie à une inquiétude précise : un projet présidentiel qui vise à inscrire dans la Constitution un nouvel état d’exception pour motif de « sécurité publique ».

Un pouvoir d’exception renforcé

Présenté comme une réponse à l’essor du crime organisé, du narcotrafic et des violences liées aux groupes criminels, le texte fait partie de l’« Agenda contre le Crime Organisé et le Terrorisme ». Déposé au Sénat sous le numéro 18.597-07, il prévoit plusieurs modifications de la Constitution et cherche notamment à renforcer le Système national de sécurité publique.

Son point le plus controversé concerne la création d’un régime d’exception inédit. Dans sa version initiale, celui-ci permettrait au président de restreindre, dans les zones concernées, la liberté de circulation, de réunion et d’association, ainsi que d’autoriser l’interception de communications. Cet état d’exception pourrait durer jusqu’à 240 jours sans autorisation préalable du Congrès.

Le Chili connaît déjà des régimes constitutionnels d’exception. Mais les opposants au projet soulignent que celui envisagé par Kast serait applicable dans un champ très large, au nom d’une notion de sécurité publique dont les contours restent particulièrement flous. Ils redoutent qu’un dispositif théoriquement dirigé contre les réseaux criminels puisse affecter l’exercice des libertés civiques, les mobilisations sociales ou l’action syndicale.


José Antonio Kast lors de sa prise de fonction, le 11 mars 2026 à Valparaiso. Photo Gustavo Garello / AP.

José Antonio Kast lors de sa prise de fonction, le 11 mars 2026 à Valparaiso. Photo Gustavo Garello / AP.

Opposition au-delà de la gauche

L’exécutif a dû ralentir sa marche. Face au rejet des formations de gauche, mais aussi aux réserves exprimées dans des secteurs de la droite modérée, le gouvernement a retiré la suma urgencia — une procédure obligeant la chambre saisie à examiner et voter le texte en quinze jours —. Le projet demeure à l’ordre du jour, mais sous le régime moins contraignant de l’urgence simple, laissant davantage de temps aux négociations et aux amendements.


Cette résistance transpartisane est significative. Elle ne traduit pas nécessairement une divergence sur le constat sécuritaire : le sentiment d’insécurité et la criminalité organisée sont devenus des questions centrales dans le débat chilien. Elle porte plutôt sur les moyens institutionnels mobilisés et sur les contre-pouvoirs appelés à encadrer l’action de l’exécutif.


Human Rights Watch a appelé le Congrès chilien à rejeter la réforme, estimant qu’elle menacerait « un large éventail de droits humains ». L’organisation insiste sur le risque de banalisation des restrictions de libertés et sur l’insuffisance des garanties prévues pour prévenir les abus.

Des étudiants en première ligne

La mobilisation du 3 septembre ne se réduisait pas au rejet de la réforme constitutionnelle sur la sécurité. Convoquée par l’Assemblée coordinatrice des étudiants du secondaire, la Red de Solidaridad Estudiantil — collectif interuniversitaire de solidarité et de mobilisation — et la Confech — la Confédération des étudiants du Chili, principale coordination des fédérations universitaires — elle visait également la « megarreforma » récemment adoptée, la loi dite Escuelas Protegidas et, plus largement, une politique gouvernementale que les organisations étudiantes accusent de privilégier les coupes budgétaires et le contrôle sécuritaire au détriment de l’éducation publique et des conditions de vie.


Laura Mlynarz, présidente de la la Fédération des étudiants de l'Université du Chili. Photo DR

Laura Mlynarz, présidente de la la Fédération des étudiants de l'Université du Chili. Photo DR


Présidente de la Fédération des étudiants de l’Université du Chili, Laura Mlynarz (1) décrit un « gouvernement autoritaire », qui cherche à « ressembler aux temps dictatoriaux » du pays. Elle affirme que le défilé, autorisé par la délégation présidentielle entre Plaza Baquedano et Los Héroes, a été interrompu dès le secteur de l’Université catholique ; selon elle, des dizaines d’étudiants ont été interpellés et plus de 400 personnes affectées par les gaz.

 

La séquence ouvre ainsi un front social plus vaste pour le gouvernement Kast. La Confech a appelé à une journée de grève et de mobilisation le 1er octobre, au moment de la discussion du budget 2027, avec des revendications portant sur le financement de l’enseignement supérieur, le renforcement de l’éducation publique, la santé mentale, l’alimentation et les transports.

Javier Miei regrette Pinochet

La mobilisation a aussi coïncidé avec une séquence politique hautement symbolique : la visite à Santiago du président argentin Javier Milei, arrivé après son intervention au Forum de Madrid (2). Lors de ce rassemblement des droites radicales, Milei s’est félicité de l’élection de son « ami José Antonio Kast » et a présenté le Chili comme un cas « emblématique » de sa « bataille culturelle ». Il a fait l’éloge du coup d’État de 1973 qui a renversé Allende et de la dictature de Pinochet à laquelle il a attribué la stabilité et la prospérité économique ultérieure du pays, tout en décrivant le soulèvement social de 2019-2020 comme une « vague de violence gauchiste sans précédent ».


José Antonio Kast et Javier Milei à Santiago du Chili, le 3 septembre 2026. Photo La Tercera

José Antonio Kast et Javier Milei à Santiago du Chili, le 3 septembre 2026. Photo La Tercera


Le président argentin à rouflaquettes  a contesté que les inégalités aient été le moteur principal de la révolte d’octobre 2019. Selon lui, celle-ci découlait plutôt d’un abandon, au Chili, de la « bataille des idées », qui aurait laissé se diffuser les programmes progressistes dans la société, notamment par les médias et les universités. Allant plus loin, Milei a qualifié l’influence des courants de gauche en Amérique latine de « cancer » et appelé à combattre leur pénétration culturelle et politique, en faisant de la défense des libertés individuelles la condition du développement économique.


Cette intervention donne une portée régionale à la rencontre avec Kast. Elle nourrit, chez les adversaires du président chilien, l’idée d’une convergence idéologique entre un projet sécuritaire élargissant les pouvoirs de l’exécutif, une conception radicalement libérale de l’économie et une mise en cause des mouvements sociaux comme des institutions — universités et médias — où s’exerce la critique du pouvoir.


La rencontre avec Milei intervient au demeurant à un moment peu triomphal pour José Antonio Kast. Six mois après son investiture, le 11 mars, le président ne peut guère présenter le rétablissement rapide de l’ordre et de la prospérité promis pendant sa campagne. D’après le baromètre hebdomadaire Plaza Pública de l’institut privé Cadem, réalisé en ligne le 2 septembre, la popularité de Kast est tombée à 34%, contre 61% de jugements défavorables, soit son plus bas niveau depuis son arrivée à La Moneda.


Les difficultés sont aussi gouvernementales et économiques. Dès le 69e jour de son mandat, Kast avait dû procéder au remaniement le plus précoce depuis le retour à la démocratie, écartant à la fois sa ministre de la Sécurité publique, Trinidad Steinert, et sa porte-parole, Mara Sedini — signe d’une crise particulièrement embarrassante pour un pouvoir élu sur la promesse de restaurer l’autorité. Dans le même temps, l’activité économique a reculé de 1,5% en juillet sur un an, selon l’indice mensuel de la Banque centrale ; l’économie non minière a également baissé. Ce résultat rend plus difficile l’objectif de croissance de 1,8% fixé par le gouvernement, alors que les inquiétudes concernant l’emploi et le pouvoir d’achat nourrissent le mécontentement social.

L’épreuve parlementaire

Pour le président chilien, la bataille ne se jouera pas seulement dans les rues de Santiago, mais au Sénat. La réforme devra être examinée article par article, et son avenir dépendra de la capacité de l’exécutif à rassurer au-delà de son camp. Les discussions devraient porter sur la durée du régime d’exception, les conditions de son déclenchement, le contrôle parlementaire et judiciaire, ainsi que la protection effective des droits fondamentaux.

Le débat met à nu une tension qui traverse bien au-delà du Chili : comment combattre la criminalité organisée sans transformer durablement l’exception en mode ordinaire de gouvernement ? Dans un pays encore marqué par dix-sept années de dictature, cette question ne relève pas seulement de la technique juridique. Elle engage la mémoire politique et les limites que la démocratie entend fixer à son propre pouvoir.


Fernando Cerimedo, éminence grise de Javier Milei, arrété pour tentative de féminicide,

 par ailleurs suspecté de d’enrichissement illicite et de liens avec le trafic de drogue. Photo DR

Fernando Cerimedo, éminence grise de Javier Milei, arrété pour tentative de féminicide,

par ailleurs suspecté de d’enrichissement illicite et de liens avec le trafic de drogue. Photo DR


Et « l’autorité » de Kast est sérieusement entachée par le scandale Cerimedo. Éminence grise de Javier Milei, « consultant » des extrême droites en Amérique latine, Fernando Cerimedo a été arrêté le 18 août à Santa Cruz de la Sierra, en Bolivie, et placé en détention provisoire dans l’enquête pour tentative de féminicide de son ex-compagne, enceinte, l’avocate Nadia Beller. Une seconde mesure de détention provisoire, de six mois cette fois, a été prononcée le 29 août dans un dossier d’enrichissement illicite et liens présumés avec le trafic de drogue. A son domicile, les enquêteurs ont en outre découvert une petite usine de trolls. L’une des campagnes de désinformation orchestrée par Fernando Cerimedo aurait précisément ciblé l'ancienne candidate à la présidentielle de la droite traditionnelle chilienne, Evelyn Matthei, afin d’imposer José Antonio Kast au second tour. Exactement le même modus operandi qu’en Colombie.

 

Après avoir nié toute relation avec Cerimedo, une enquête journalistique (comme quoi, le journalisme ça sert encore) a contraint José Antonio Kast a reconnaître que oui, finalement, il le connaissait. Mais juste un peu : il n’aurait jamais travaillé avec lui. Tu parles, Charles ! Les journalistes d’investigation chiliens avec lesquels nous travaillons vont bientôt montrer que oui, Kast a fait appel à Fernando Cerimedo pour truquer l’élection chilienne. Il a même été plutôt bien payé pour le job.

 

Jean-Marc Adolphe, avec Dominique Vernis et Amalia Cárdenas au Chili


NOTES


(1). Laura Mlynarz est la présidente de la Fédération des étudiants de l’Université du Chili et l’une des porte-parole de la Confédération des étudiants du Chili (Confech). Étudiante en quatrième année d’ingénierie civile hydraulique à l’Université du Chili, elle a été élue en mai 2026 à la tête de la FECh avec la liste de gauche Conectemos la Chile, recueillant environ 60% des suffrages, après deux années durant lesquelles la fédération n’avait plus de direction élue faute de quorum. Militante des Jeunesses communistes chiliennes, Laura Mlynarz est la première étudiante issue de la faculté d’ingénierie de Beauchef à diriger cette organisation historique. Elle a fait de la défense de la gratuité, de l’enseignement public, de la santé mentale étudiante et de la reconstruction d’un mouvement universitaire capable de nouer des alliances sociales ses priorités.Fille d’Iván Mlynarz, lui-même ancien président de la FECh en 1999 et 2001, elle s’inscrit dans une tradition familiale du mouvement étudiant, tout en incarnant la nouvelle génération qui affronte aujourd’hui les politiques éducatives et sécuritaires du gouvernement Kast.


(2). Organisé à Santiago les 3 et 4 septembre par la Fondation Disenso, liée au parti espagnol Vox, le Vᵉ Foro Madrid a réuni autour de José Antonio Kast et Javier Milei des élus et intellectuels de la droite radicale latino-américaine, européenne et états-unienne. Parmi les participants figuraient des responsables de Vox, l’eurodéputée hongroise Kinga Gál, proche de Viktor Orbán, l’Autrichienne Barbara Kolm (FPÖ), le président de la Heritage Foundation Kevin Roberts, ainsi que Sarah B. Rogers et Brandon Judd, respectivement sous-secrétaire d’État et ambassadeur des États-Unis au Chili. Derrière les thèmes consensuels de la « démocratie », de la « liberté » ou de l’« État de droit », la programmation assumait une orientation idéologique très explicite : lutte contre le « socialisme appauvrissant » et le « mondialisme régulateur », dérégulation économique, combat contre le crime transnational et défense civilisationnelle de l’Occident.


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