“Unité ethnique” : Pékin légalise l’assimilation forcée des peuples tibétain et ouïghour
- Nadia Mevel

- il y a 1 jour
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Thinlay Chukki, représentante de l'Administration centrale tibétaine (à gauche)
et Dolkun Isa, président du Centre ouïghour pour la démocratie (à droite)
La nouvelle loi chinoise sur « l’unité ethnique et le progrès », qui entre en vigueur ce 1er juillet 2026, marque un tournant assumé vers l’assimilation forcée des minorités et l’extension extraterritoriale de la répression, au nom d’une « identité nationale partagée » forgée autour de la majorité han et du Parti communiste chinois.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Adoptée le 12 mars dernier par l’Assemblée nationale populaire – 2 756 voix pour, trois contre et trois abstentions –, la Loi sur la promotion de l’unité et du progrès ethniques s’impose comme texte fondamental des politiques envers les 56 groupes officiellement reconnus. Elle fixe pour objectif explicite de « forger une forte conscience de communauté de la nation chinoise » et d’unifier toutes les identités dans un récit de « grande renaissance » piloté par le Parti.
Dans la rhétorique officielle, il s’agit de consolider la cohésion nationale, de réduire les « obstacles » sociaux rencontrés par les minorités et de bannir toute discrimination. Mais cette promesse d’égalité se double d’un durcissement idéologique : l’« unité » devient l’axe structurant de la gouvernance, tandis que les aspirations à l’autonomie culturelle ou politique sont requalifiées en menaces séparatistes.
Mandarin obligatoire et effacement des langues minoritaires
La dimension la plus visible du texte concerne la langue : la loi impose le mandarin comme langue principale dans l’éducation et les affaires publiques, de la maternelle à la fin de la scolarité obligatoire. Les établissements doivent garantir que les élèves maîtrisent « au moins les bases » du mandarin, tandis que les langues et écritures minoritaires sont reléguées à un statut secondaire, toléré mais subordonné.
Dans l’espace public, les inscriptions en mandarin doivent désormais être « plus visibles » et hiérarchiquement prioritaires par rapport aux langues comme le ouïghour, le tibétain ou le mongol. Cette normalisation linguistique s’inscrit dans un continuum de mesures déjà mises en œuvre au Tibet, au Xinjiang ou en Mongolie intérieure, où les filières d’enseignement dans les langues locales ont été réduites ou transformées en classes bilingues à dominante mandarin.
Criminalisation de la différence et « sinisation » des religions
La loi ne crée pas de nouveau code pénal, mais renvoie aux dispositions existantes contre le « terrorisme violent », le « séparatisme ethnique » et « l’extrémisme religieux », ouvrant la voie à la criminalisation des revendications culturelles, linguistiques ou religieuses. Les organisateurs, planificateurs, instigateurs ou financeurs de ces activités peuvent être poursuivis, y compris lorsque leurs actions sont interprétées comme une atteinte à « l’unité ethnique » plutôt qu’à la sécurité au sens strict.
La « sinisation des religions » est rehaussée au rang d’obligation légale pour les organisations religieuses, les écoles et les lieux de culte, qui doivent aligner leurs pratiques sur les normes politiques et culturelles définies par l’État-parti. Dans ce cadre, les expressions religieuses et les symboles identitaires des communautés uyghures, tibétaines ou mongoles deviennent aisément assimilables à des formes d’« extrémisme » ou de « séparatisme » dès lors qu’ils s’écartent de la ligne officielle.
Unité nationale, mariage mixte et vie privée
Au-delà de la sphère publique, le texte s’attaque à la vie intime en interdisant toute « ingérence » dans les choix matrimoniaux fondée sur l’ethnicité, la coutume ou la religion, et en encourageant explicitement les mariages interethniques. L’objectif affiché est de « briser les barrières » entre groupes et de consolider une « identité chinoise commune » par la mixité, mais dans un contexte de forte asymétrie de pouvoir, où la norme han fait figure de modèle implicite.
L’intégration est également promue via des politiques de logement, de tourisme et de mobilité qui favorisent la dispersion des minorités et leur insertion dans des environnements majoritairement han. Ces orientations prolongent des stratégies déjà observées dans le Xinjiang – déplacements forcés de populations, industrialisation rapide, recomposition démographique – présentées comme vecteur de « développement » et de lutte contre le « séparatisme ».
Extraterritorialité et ciblage des diasporas
L’une des innovations les plus inquiétantes concerne l’extension explicite du champ d’application de la loi au-delà des frontières chinoises : les personnes et organisations situées à l’étranger peuvent être tenues pour responsables d’activités jugées nuisibles à « l’unité ethnique et au progrès » ou incitant au « séparatisme ». Pékin affirme avoir le « droit » de viser des individus outre-mer au nom de la protection de sa souveraineté et de sa sécurité, dans la continuité des textes de 2024 prévoyant de lourdes peines contre les militants dits « hardcore ».
À Taipei, des responsables avertissent que la loi offre un nouvel outil juridique pour poursuivre des Taïwanais accusés de séparatisme, en leur imposant non seulement de s’abstenir de soutenir l’indépendance, mais de « soutenir activement » l’unification. Les diasporas tibétaine, uyghure ou mongole déjà ciblées par des pressions consulaires, des menaces contre leurs familles restées au pays ou des campagnes de cyber-intimidation pourraient être davantage exposées, sous l’accusation de porter atteinte à « l’unité ethnique ». À ce titre, des figures comme Thinlay Chukki, représentante de l’Administration centrale tibétaine, et Dolkun Isa, président du Centre ouïghour pour la démocratie, sont particulièrement visées par ce nouveau cadre, qui renforce encore la vulnérabilité des mouvements de défense des droits des peuples concernés.
Alerte des ONG, de l’ONU et des institutions européennes
Huit experts de l’ONU ont adressé en avril une lettre au gouvernement chinois, estimant que la loi risque de « consacrer l’assimilation forcée » et d’aggraver la répression des minorités en matière de langue, de culture et de religion. Des organisations comme le World Uyghur Congress voient dans ce texte, combiné à la loi antiterroriste de 2016, un approfondissement du cadre légal des internements de masse et de la surveillance systématique au Xinjiang.
Au sein de l’Union européenne, un projet de résolution du Parlement dénonce une architecture « privilégiant la conformité idéologique et une identité nationale unifiée », au détriment de la protection des identités minoritaires et des engagements internationaux de la Chine en matière de droits humains. Des parlementaires et responsables américains, de leur côté, alertent sur les menaces que ce dispositif fait peser à la fois sur la liberté de religion, sur la diversité culturelle et sur les militants ouïghours, tibétains ou mongols installés à l’étranger.
Dans ce contexte, la loi sur « l’unité ethnique et le progrès » apparaît moins comme un outil de protection contre les discriminations que comme l’instrument juridique d’un projet de nation homogène, articulant nationalisme han, centralisme du Parti et capacité accrue à poursuivre toute altérité – sur le territoire chinois comme au-delà de ses frontières.
Nadia Mevel
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