top of page

Claude Louis-Combet, « entre le nid des entrailles et l’écume de la Voie lactée »


ree

Claude Louis-Combet, Cherbourg. 2012. Photo Tristan Jeanne-Valès


Figure majeure d’une littérature française habitée par le mythe, le souffle spirituel et l’exploration des profondeurs intimes, Claude-Louis Combet s’est éteint à 93 ans dans la nuit du 25 novembre. Écrivain, philosophe, traducteur et éditeur, il laisse une œuvre inclassable où la « langue des grands fonds » déploie ses résonances entre enfance, désir, imaginaire mystique et vertiges du verbe.


Je regarde l’œuvre derrière moi. Ce n'est pas un chemin parcouru. Ce n'est pas une avancée vers la connaissance. Mais plutôt un piétinement. Une obstination. L'épuisement d'une hallucination forcenée telle que les enfants la connaissent lorsqu'ils obligent leur rêve à prendre la place de la réalité car, sinon, c'est la mort. Il n'y a pas de progrès dans cette entreprise. Il n'y a pas non plus un surcroît de puissance. Depuis le temps qu'il écrit, l'homme qui écrit, s'il n'a pas peur de se regarder en face, peut se dire qu'il n'a encore rien écrit.


Il n'a pas encore commencé. Il n'est pas sorti de son balbutiement. Et vraiment comme les bébés qui s'enchantent de leurs lallations sans savoir sur quel abîme de conscience elles déboucheront un jour, lorsqu'ombre et lumière se seront disjointes, il s'était abandonné au jeu délicat et troublant de ses prédilections verbales. Il avait orchestré de son mieux quelques-unes parmi les variations inépuisables de l'Absence et de la Présence. Il avait cru s'insinuer au coeur des mots parce que ces mots-là s'étaient insinués dans son cœur. Et cela, longtemps, lui avait suffi. Et peut-être encore aujourd'hui.


Non, toutefois. La prédilection ne joue plus. Et la dilection encore moins. Les mots sont aplatis, cependant que, de degré en degré, monte l'horreur d'écrire. Sans doute faudrait-il, pour continuer ou plutôt pour commencer enfin, dans le creux le plus creux d'une passivité agissante, user des mots qui manquent et qui, toujours ont fait défaut : les murs hors-texte d'une existence sans écoute ni raison.

 

Claude Louis-Combet, extrait de Miroirs du texte, Deyrolle éditeur, 1995.


Écrivain, philosophe, traducteur et éditeur, Claude Louis-Combet s’est éteint à l’âge de 93 ans, dans la nuit du lundi 25 novembre 2025. Il laisse une empreinte profonde sur la littérature française contemporaine avec une œuvre singulière, où le récit mythique se mêle à la quête spirituelle et à l’exploration des profondeurs de l’imaginaire. Sa mort marque la perte d’une voix majeure de ce qu’il appelait la « langue des grands fonds ».

 

Né à Lyon en 1932, Claude Louis-Combet a vécu une enfance marquée par la disparition précoce de son père et une éducation religieuse intense, qui nourriront durablement son imaginaire. Après un passage dans les petits séminaires et trois années auprès des Pères du Saint-Esprit, il choisit de rompre avec la vie religieuse en 1953 pour embrasser une carrière philosophique. Étudiant à Lyon sous l’égide du phénoménologue Henri Maldiney, il consacra plusieurs décennies à l’enseignement de la philosophie à Besançon, de 1958 à 1992, tout en dirigeant un centre de formation d’instituteurs spécialisés.


Son premier roman, Infernaux Paluds, paraît en 1970 chez Flammarion. Conçu sur une longue période entre 1958 et 1967, le texte plonge dans les thèmes de l’enfance, de la quête identitaire et des abîmes de la psyché, mêlant réalité et rêves, souffrance et vacuité. Le style est dense, mêlant prose et poésie, et reflète déjà la préoccupation de Claude Louis-Combet pour une écriture qui soit une expérience existentielle, une errance intérieure détachée d’un but précis.


Auteur de  « mythobiographies »


Lui-même se définissait comme auteur de  « mythobiographies », une forme narrative originale mêlant figures historiques, mythiques ou mystiques à une plongée dans les zones profondes du désir, du corps, de l’imaginaire et du sacré. À travers des romans et récits tels que Le Roman de Mélusine ou Le Bœuf Nabu, il revisita autant la mythologie païenne que l’imaginaire chrétien, avec des œuvres comme Marinus et Marina, Mère des croyants ou Beatabeata. Son écriture, nourrie par des essais comme L’Enfance du verbe, Du sens de l’absence ou Le Péché d’écriture, explorait une langue enfouie, qu’il décrivait comme régnant  « entre le nid des entrailles et l’écume de la Voie lactée ». Nombre de ses textes ont été publiés chez José Corti, maison d’édition qui héberge une grande partie de son œuvre.


Sa production poétique, bien que moins médiatisée, occupe une place essentielle dans son œuvre. À travers des recueils tels que Le Petit œuvre poétique et Les Errances Druon, il a su exprimer l’intensité de ses visions intérieures, mêlant sensualité, spiritualité et mystère. Claude Louis-Combet fut en outre traducteur érudit, notamment de l’œuvre d’Anaïs Nin (La Maison de l’inceste) et d’Otto Rank (L’Art et l’artiste). Chez Jérôme Millon, éditeur qu'il a rejoint à Grenoble, Claude Louis-Combet a dirigé la collection Atopia à partir de 1990, une collection dédiée à des textes spirituels anciens, de tradition chrétienne, ainsi qu'à des écrits liés à la démonologie, témoignant ainsi d’une curiosité constante pour les expériences religieuses, les imaginaires marginaux et les marges littéraires. Son engagement éditorial témoignait d’une passion pour les formes déviantes de la littérature et pour des voix souvent oubliées. Le journaliste et écrivain François Angelier salue en Claude-Louis Combet un  « maître écrivain, homme des deux abîmes, céleste et infernal, entre visions mystiques et émois érotiques ».

Entendre la voix de Claude Louis-Combet, interrogé par Alain Veinstein sur France Culture ("Du jour au lendemain", 25 mai 2011) à l'occasion de la parution de Gorgô (Galilée), La sœur du petit Hans  (Galilée) et Des transes et des transis (Fata Morgana) :

Le voir et l'entendre lors de l'un de ses très rares (pour ne pas dire unique) passages à la télévision publique, sur France 2 (interrogé par Philippe Lefait, "Des mots de minuit", 15 septembre 2010.



Claude Louis-Combet et la danse


Terpsichore. Après Philippe Soupault (1928), Claude Louis-Combet a lui aussi évoqué la muse grecque de la danse et du chant lyrique. Mais sa Terpsichore à lui dépasse la fonction de Muse de la danse que lui attribue la mythologie. Elle a une force autonome qui la fait se détacher de la terre :

"Elle n’est pas née encore, elle se prépare, mais déjà son nom existe, plein de souffle et d’éclat, dans la pensée du dieu : Terpsichore.Elle n’est nulle part ailleurs qu’en son lieu d’origine : la terre insondable, l’humidité douce et ténébreuse du dedans.Elle se tient toute, et pleinement, dans sa graine seule, promesse de toutes les promesses".

Terpsichore est indissociablement femme et puissance végétale marquée par le temps :

"Laisser le temps mûrir – c’est avant l’histoire –, laisser la vie entre tant de formes possibles, chercher forme de femme. La graine est donnée. Laisser alors les sucs de la terre affluer à travers la peau initiale, et la ténèbre – matérielle, maternelle – muer en chair laiteuse et candeur d’âme, ô douce et première clarté, à peine distincte de la nuit du sein : un pur rêve évadé de la masse – un globe oculaire chu de son orbite et scrutant la seule lumière du dedans, sans autre horizon : voilà pour l’âme en gestation."

« Terpsichore est la muse de la danse. Cette figure, remontée de la mythologie classique, s'est imposée à moi lorsque la chorégraphe Francesca Lattuada m'a suggéré d'écrire un texte sur la naissance de la danse, dans la perspective d'un spectacle qu'elle voulait créer », confiait Claude Louis-Combet. «  En même temps, j'ai songé à Malkovsky, disciple d'Isadora Duncan, et père fondateur de la danse libre [sur Malkowsky, Claude Louis-Combet a écrit un premier texte pour le programme d'un gala de danse à Dijon, en 1992. NDLR]. Sur une plage déserte, en Corse à quatre-vingt-dix ans, dans la nudité de son corps, chaque matin, il saluait en dansant le lever du soleil. Le poème que j'ai écrit à l'intention de Francesca Lattuada ["Ce qui reste du sacré après sa ruine", juin 1999, NDLR] cherche à dire cette approximation infinie de l'unité, que la danse nous laisse percevoir lorsqu'elle associe, par la grâce du rythme, l'homme et le cosmos, le corps et l'infini, le temps du désir et l'éternité de l'esprit. Les mains de Terpsichore tendent vers la première lumière leurs doigts de rose comme pour cueillir l'éternelle beauté que la femme apportera à la terre ».


ree

Claude Louis-Combet entrelace deux champs lexicaux, celui du végétal et celui de la physiologie humaine : « Laisser, dès lors, la puissance sans origine modeler la forme du corps, tirer les membres en pétales, les disposer en corolle avec, pour centre, un sombre nid de plis compliqué de replis. » C'est alors tout naturellement qu'il rencontre à Besançon Valentine Verhaeghe, artiste intermedia, chorégraphe et performeuse, éditrice avec Michel Collet de la revue Mobile, aujourd'hui membre du laboratoire de recherche "Logiques de l’agir", dont le travail créatif, avec le collectif d'artistes Montagne Froide (ICI) mêle performance, danse, art visuel et poésie, avec une exploration des possibilités de la vie quotidienne à travers des formes artistiques variées telles que le jeu, les performances et les livres d'artiste. En écho à la présentation d’un dispositif chorégraphique de Valentine Verhaeghe intitulé L’inquiète quiétude d’une écriture, Claude Louis-Combet a écrit en 2001 Danser au-dedans, qui évoque « dans un registre sans écart ni effet, proche du récitatif » la construction d’une forme dansée comme « terrain d’emprunt, provisoire et aléatoire ». Le texte a été discrètement publié par Montagne froide en 2003 (ICI).


Bernard Noël, "Le texte au-dedans"


L'un des plus beaux textes sur Claude Louis-Combet, d'une brièveté ciselée, est dû à Bernard Noël, qui le fit paraître en 1982, dans le tout premier numéro de la revue Skôria, aux éditions Spectres familiers : « (...) Toujours, nous allons à ce qui nous manque. Ainsi fait l'écriture : elle exige le sens, mais rencontre le vide. Et ce qu'elle bâtit là, dans l'invisible désert, n'est que le détournement de sa propre lancée : elle visait le tout, elle farde son contraire ; elle voulait la présence réelle, et c'est l'absence qu'elle développe. (...) »


ree

Aujourd'hui, une disparition. Dire l'absence ?

L'absence n'est pas le contraire de la présence. C'est un contre-espace (Raoul Ubac), un espace tout-contre, qui borde la présence, danse avec elle, il faut que ce manque danse en nous plutôt que de l'assigner à résidence dans quelque cave ou grenier de ressentiment, puisque toujours il manquera à dire, qu'il n'y a pas lieu de vouloir combler ce manque, puisque ce manque, déjà, nous remplit... 


« Quand bien même nous possèderions, présents à l'esprit, la totalité des mots en usage dans notre langue, nous ne cesserions pas, pour autant, d'éprouver le sentiment qu'il en manque un, entre tous -- en sorte que la collection tout entière paraîtrait frappée d'inanité. Et nous pourrions interroger en vain tous les lexiques et tous les dictionnaires de toutes les langues mortes ou vivantes, le nom que nous cherchons n'appartient pas à ce monde et il n'entrera jamais dans une nomenclature -- bien qu'il soit le seul nom nécessaire, le seul dont nous ne puissions nous passer, le seul aussi dont l'absence nous remplisse. »


Claude Louis-Combet, Du sens de l'absence, éd. Lettres Vives, 1985.


ree

« Nous travaillons ensemble, ignorants et poètes »


Conjuguer la présence et l'absence, les danseurs savent cela. Et "savoir" est parfois synonyme de "ne pas savoir"... Les danseurs, Tristan Jeanne-Valès (photographe permanent de la Comédie de Caen de 1980 à 2017) les a magnifiquement photographiés. De Claude Louis-Combet, c'est un portrait de Tristan Jeanne-Valès que l'on a choisi de placer en tête de cette publication-hommage. Laissons-le raconter :


«  Son trait velouté, anguleux parfois, caresse le papier blanc : chez Claude Louis-Combet, tout passe par la main. Pas d’ordinateur, pas d’e-mails, quelques discussions au téléphone, nos échanges se font par la poste. Petit à petit, régulièrement. Par la poste. Au fil des mois.

Les beaux chevaux lusitaniens : photographies normandes puis portugaises de mon côté, haïkus manuscrits pour lui. Mes cadrages serrés, graphismes sur corps animal et, au plus près de l’image, la pâte noire et luisante de son écriture généreuse. Il ne connaît rien aux chevaux, moi non plus. Nous travaillons ensemble, ignorants et poètes.

J’ai rencontré Claude Louis-Combet à deux reprises : la première fois à Cherbourg, au bout de l’hiver, le temps du portrait ; la seconde à Paris, rue du pont Louis-Philippe, pour une fête en son honneur, ses quatre-vingts ans. A son bras, Charlotte Rampling, émue, y lut de ses yeux gris un poème.

Notre correspondance postale continuait, courrier après courrier, grandes enveloppes kraft, mes photographies carrées, ses phrases courtes. Une certaine douceur s’installa : le temps de l’échange dans l’attente.

Un livre verra le jour.

Peut-être. »


ree

Photographie Tristan Jeanne-Valès


Le livre n'a pas vu le jour. Mais une exposition, oui. A la Grange aux dîmes, à Trots (Calvados), en octobre 2022 : trente et une photographies de Lusitaniens, chevaux d’origine portugaise, accompagnés de textes de Claude Louis-Combet. Emporté par la maladie quelques semaines plus tôt, Tristan Jeanne-Valès n'a pu voir l'exposition conçue. Mais « l'amant qui croit aux miracles scrute le sommeil du désir » (Claude Louis-Combet).


Jean-Marc Adolphe

 DONS DÉFISCALISABLES JUSQU'AU 31/12/2025  Rappel. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements ICI

Et pour recevoir notre infolettre : https://www.leshumanites-media.com/info-lettre 


Commentaires


nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page