António Lobo Antunes, la langue au cœur
- La rédaction
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António Lobo Antunes en 2018. Photo Leonardo Cendamo/Getty Images
Une archive pour rendre hommage à António Lobo Antunes, mort à Lisbonne le 5 mars dernier. En 2010, l'écrivain portugais avait reçu chez lui, à Lisbonne, Catherine Bédarida, pour la revue Mouvement. Un entretien rare où Lobo Antunes parle de la guerre en Angola, de la solitude nécessaire à l’écriture, de la musique des phrases et de cette inquiétude qui accompagne chaque livre. Un dialogue libre, où l’écrivain portugais confiait à quel point la littérature restait pour lui une énigme — et une obsession.

Son décès à Lisbonne le 5 mars dernier, à 83 ans, a d’ores et déjà donné lieu à de nombreux hommages. On peut lire l’œuvre d’António Lobo Antunes comme un immense roman de la mémoire portugaise, écrite depuis la guerre coloniale et les ruines de l’Empire jusqu’aux névroses de la bourgeoisie lisboète. Psychiatre de formation, il a transplanté dans le roman les voix intérieures, les obsessions, les délires contrôlés, en brisant la linéarité du récit pour laisser affleurer un flux de conscience polyphonique. D’un livre à l’autre, il radiographie les traumatismes de la guerre d’Angola, la mauvaise conscience coloniale, la violence intime des familles et la mélancolie d’un pays prisonnier de ses fantômes. Son écriture baroque, saturée de réminiscences, aura fait de lui l’un des grands continuateurs européens de Faulkner, mais au service d’un chantier obstiné : explorer, jusqu’à l’épuisement, ce que l’Histoire fait aux corps et aux langues.
A l’automne-hiver 2010, António Lobo Antunes avait accordé à Catherine Bédarida, pour la revue Mouvement, un long entretien que nous exhumons de l’archive. Alors qu’était sur le point de paraître en français, chez Christian Bourgois, Mon nom est légion, situé dans un quartier populaire et immigré de Lisbonne, la Maison de la culture de Bobigny (MC93), alors dirigée par Patrick Sommier, lui consacrait une saison de spectacles, lectures et concerts (de janvier à juin 2011).
Né en 1942 à Benfica, dans la banlieue de Lisbonne, António Lobo Antunes, est issu d’une famille bourgeoise qui compte de nombreux médecins. Ses parents lui font lire dès l’enfance les grands classiques de la littérature mondiale. Il dit avoir commencé à écrire à l’âge de 5 ans. A 12 ans, il est abonné à la revue française Les Nouvelles littéraires. Médecin, il choisit la psychiatrie, qu’il exercera dans un hôpital public jusqu’en 1985, puis se consacrera exclusivement à l’écriture.
De 1971 à 1973, il sert en Angola, au cours de la guerre d’indépendance. Cette expérience nourrit ses trois premiers romans, Mémoire d’éléphant, Le Cul de Judas, Connaissance de l’enfer. L’écrivain devient rapidement célèbre. En France, il est publié presque exclusivement par Christian Bourgois, qu’il qualifie de « frère ». Au fil d’une trentaine de livres, dont L’Ordre naturel des choses, La Splendeur du Portugal, N’entre pas si vite dans cette nuit noire, il fouille la part obscure des êtres, les failles émotionnelles issues de l’enfance, les blessures léguées par le passé colonial et la dictature.
Au fil des années 2000 et 2010, son œuvre s’est encore amplifiée, avec des romans comme La Nébuleuse de l’insomnie, Au bord des fleuves qui vont ou De la nature des dieux, qui approfondissent sa méditation sur la mémoire, la guerre coloniale et les fantômes de la dictature. Plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel, il reçoit notamment le prix Camões en 2007, consacrant l’ensemble de son travail dans l’espace lusophone. Jusqu’à la fin, il écrit presque un roman par an, devenant l’une des voix les plus traduites de la littérature portugaise contemporaine. António Lobo Antunes est mort à Lisbonne le 5 mars 2026, à l’âge de 83 ans.
Des milliers de livres tapissent l’appartement de l’écrivain portugais António Lobo Antunes. Les pièces lumineuses de cet ancien atelier d’artiste, dans un quartier populaire de Lisbonne, ne suffisent pas à ce grand lecteur. Il a acquis un deuxième appartement pour entreposer le reste de sa bibliothèque qui comporte, outre les classiques du monde (américains, russes, français, latino-américains…), des rayonnages de romans noirs et d’ouvrages populaires. C’est là, dans ce sanctuaire littéraire, en présence des voix d’écrivains qui l’ont précédé, que l’auteur de La Spendeur du Portugal compose une œuvre qui brasse des thèmes universels – la guerre, la pauvreté, le dénuement, la solitude – et impose un monde de pauvres types mélancoliques, jouets de régimes politiques absurdes et de sociétés enkystées.
Son écriture mêle plusieurs temps et plusieurs niveaux de conscience, favorisant le monologue intérieur, progressant de digressions en digressions. António Lobo Antunes travaille la langue, construit de longues phrases, éclatées, déstructurées, traversées de pensées, de bribes de souvenirs, de mots anciens qui résonnent dans le présent. Comme Nathalie Sarraute, qui déplie les mots jusqu’à ce qu’ils libèrent leur puissance de déflagration, António Lobo Antunes fait sonner toute la vibration d’une parole reçue – un mot d’enfance, une sentence de la femme aimée – pour lui donner la force qui vrille, déchiquette le cœur et atteint la part la plus fragile de chacun.
Son style est marqué par les explorations de la poésie du XXe siècle, les suspens qui ménagent une pause dans la phrase, décalent la réalité, assurent une remontée explosive des émotions, les répétitions qui révèlent la densité du mot, les inserts de pensées latérales, les jeux de ponctuation et de typographie, ces parenthèses ou tirets qui introduisent plusieurs plans simultanés et créent un rythme musical. Tous ces différents flux évoquent le cheminement de l’inconscient qui, comme dans les rêves, procède par associations d’images, de temporalités, de sensations, plus que par progression logique ou narrative. La langue qui en résulte a pour effet de captiver, fasciner le lecteur et de rendre haletante la lecture de ces plongées dans les méandres somptueux de l’âme.
Catherine Bédarida (décembre 2010)
GRAND ENTRETIEN
Pour la première fois, un grand nombre de vos textes vont être lus et entendus pendant six mois à la MC 93. Le fait que vos écrits sortent de la lecture silencieuse pour aller sur un plateau, est-ce une expérience qui vous intéresse ?
António Lobo Antunes : J’ai été l’invité d’honneur au festival de musique de Salzbourg il y a quelques années. Tous les jours, il y avait des lectures, des adaptations. J’en ai vu une seule, j’ai ensuite passé le reste du temps à me balader.
Dans la lecture sur scène, le texte passe par la voix, par le corps de l’acteur. Est-ce que cela apporte quelque chose de plus ou, au contraire, seule la lecture silencieuse personnelle peut révéler la richesse d’un texte, sa complexité, sa polysémie ?
António Lobo Antunes : Je ne sais même pas si c’est en portugais que j’écris. J’ai dit à l’équipe de Bobigny : vous faites comme vous voulez mais la seule chose que je vous demande, c’est de ne pas me poser de questions et de ne pas m’obliger à voir les spectacles.
Plusieurs de vos livres évoquent la guerre coloniale en Angola, à laquelle vous avez participé en tant que médecin militaire. Quelle trace a-t-elle laissée en vous ?
António Lobo Antunes : J’ai rarement vu un pays aussi beau – les paysages, les odeurs, l’exaltation permanente des sens – mais je n’ai pas écrit sur l’Angola. Pour écrire, il faut se créer un territoire fictionnel. De même, quand je dis que c’est Lisbonne, c’est une Lisbonne inventée, à l’instar du Chicago de Hemingway ou du comté de Yoknapatawpha de Faulkner.
Je n’ai jamais écrit sur la guerre car on ne parle de la guerre qu’avec ceux qui l’ont faite. Il y a quelques années, juste avant sa mort, j’ai posé à mon capitaine une question qui me taraudait : Pourquoi ne ressentons-nous pas de culpabilité ? Il m’a répondu : “Je ne sais pas.”
C’était le seul officier de carrière présent à cet endroit du front : hostile à la dictature de Salazar, il avait été envoyé là comme punition. En arrivant, il avait affirmé : “Je suis contre la guerre, on ne fera pas d’opérations.” Il s’était juré de ramener tous les gars vivants. Quand le premier soldat est mort, il m’a regardé et il a dit : “Il faut venger cette mort.” Il l’a fait pour des raisons personnelles, parce que ce garçon était mort.
Tout cela était atroce, misérable. Peut-être qu’il y a encore des dizaines de milliers de gens dans les hôpitaux psychiatriques qui souffrent de stress post-traumatique. Bien des anciens soldats que je revois ont eu leur vie détruite par ces périodes trop longues passées à l’armée. Peut-être qu’il existe une culpabilité et qu’elle n’est pas consciente. Ou peut-être qu’on est conscient d’avoir payé un prix trop lourd, car ça a gâché notre jeunesse, notre âge mûr, notre vieillesse. Je ne rêve pas de la guerre mais je suis sûr qu’elle est toujours là, quelque part à l’intérieur de moi.
Vous écrivez un livre par an, vous ressentez un besoin permanent d’écrire ?
António Lobo Antunes : Je ne fais rien d’autre. Je travaille du matin au soir. Je ne suis jamais beaucoup sorti. Pour quoi faire ? Je n’ai pas de vie sociale et c’est bien ainsi. Mes frères et moi, nous avons hérité de mon père sur ce point. J’aime vivre ici : c’est un quartier pauvre, avec beaucoup de prostitution, où il reste des petites épiceries, des petits magasins. J’adore ça.
Je ne vis pas en prison mais je n’aime pas sortir. Parmi ces publications annuelles, il y a aussi les livres de petits articles…
Les quatre Livre de chroniques ?
António Lobo Antunes : Oui, ça ne vaut rien. C’est comme des piscines pour enfants. Vous ne risquez pas de vous noyer. Je le fais parce que c’est bien payé. Comme c’est très difficile de changer de rythme quand vous êtes dans un livre et de passer au galop pour écrire ces petits textes, je fais seize ou dix-huit articles d’avance avant de commencer un livre. Ça s’écrit tout seul, je ne les travaille pas comme les livres.
Vous avez déjà une œuvre abondante. Au fur et à mesure que vous écrivez, vous avez l’impression que vous approchez de l’essentiel ou, au contraire, qu’un noyau dur reste indicible ?
António Lobo Antunes : J’ai la certitude que je n’arriverai jamais à faire ce que je voudrais. C’est comme si chaque livre tentait de corriger le précédent, d’aller un peu plus loin.
Quand un manuscrit est fini, je suis très content. Un mois après, je commence à penser : c’est pas encore ça, c’est pas encore ça. Quand je finis un livre, je n’ai rien, et je commence à avoir peur : est-ce que je vais pouvoir continuer à écrire ? Pendant trois, quatre, cinq mois, je n’ai rien. Puis, petit à petit, quelque chose commence à venir, des filaments, des sons, des bouts de phrase.
J’écris très lentement, ce qui n’est pas une vertu : Stendhal a dicté La Chartreuse de Parme en cinquante-sept jours. Alors, parce que j’ai peur, je me dis aléatoirement que le 23 mars ou le 2 décembre ou le 18 septembre, je vais commencer à écrire. Ce jour-là, je commence même si je n’ai rien. J’écris un premier brouillon. Parfois ce sont de faux départs.
Il y a des moments de joie, avec l’impression, l’illusion ou la prétention d’avoir écrit le mot juste. La plupart du temps, c’est un travail de patience, et l’angoisse est là. Il y a des moments où je pense que je suis le meilleur et des moments où je pense que je suis une merde. Il y a tellement de versions pour chaque livre, tellement de corrections. Je travaille avec des feuilles saturées de corrections.
Comme Proust, dont vous dites qu’avec Céline il est le seul écrivain français du XXe siècle qui restera ?
António Lobo Antunes : Comme tout le monde. J’ai ici les photocopies de manuscrits de nombreux écrivains. Chez Tolstoï ou Tchekhov, par exemple, il n’y a pas une ligne qui ne soit raturée, réécrite. Proust procédait par rajouts. Moi, j’appartiens à la race plus fréquente de ceux qui coupent. Il faut ôter la graisse. Car le portugais est une langue très riche, très malléable ; elle a les défauts de ses qualités. Je dois lutter contre. Le lyrisme des poètes portugais ou espagnols est dionysiaque, alors que celui des français serait plutôt discursif.
"Je ne peux pas parler de mes livres, ça me fait peur. Je me sens comme un mari cocu qui préfère ne pas savoir"
Vous vous considérez comme un écrivain lyrique ?
António Lobo Antunes : Quand vous êtes autant occupé à résoudre les problèmes techniques de l’écriture, vous ne vous posez pas ce genre de questions. Je ne peux pas parler de mes livres, ça me fait peur. Je me sens comme une poule qui doit protéger ses œufs ou comme un mari cocu qui préfère ne pas savoir, ne pas comprendre certaines choses. J’ai très peur d’une rationalisation excessive. J’ai inscrit au mur de mon appartement quelques phrases que j’aime bien, comme celle de Karl Kraus : “Je n’aime pas me mêler de mes affaires privées.”
J’ai découvert cet auteur récemment et c’est une pure merveille de rencontrer soudain une telle ½uvre. J’ai aussi copié cette phrase magnifique de René Char : “N’est pas minuit qui veut.” J’aimerais faire quelque chose avec elle, je ne sais pas encore quoi.
Dans vos livres, ce travail sur l’écriture amène une grande force émotionnelle…
António Lobo Antunes : Ma mère disait : “J’ai essayé de lire un de tes livres mais je ne comprends rien, c’est confus, je ne sais jamais qui parle.” Pour moi, c’est tellement évident, tellement clair. C’est toujours la même voix qui va, qui vient, qui change. Je ne vois pas les personnages, le scénario. Ce qu’on appelle les personnages, l’intrigue, l’histoire, ce sont des appâts pour amener le lecteur à une vérité plus profonde. En ce sens, je suis un écrivain symboliste. Il existe des conteurs d’histoire sublimes, comme Georges Simenon ou Gabriel Garcia Marquez. J’aime lire leurs livres mais je n’aurais pas aimé les écrire. Ça ne m’intéresse pas d’écrire des histoires.
Ces émotions présentes dans vos livres sont issues de l’enfance : besoin d’amour, recherche de consolation, peur d’être seul...
António Lobo Antunes : Je ne sais pas. Je voulais mettre toute la vie entre les deux couvertures d’un livre. Il y a quelques mois, en Belgique, j’ai assisté à une lecture de mon livre Je ne t’ai pas vu hier dans Babylone. J’ai trouvé ça beau, je me suis dit : merde, c’est moi qui ai écrit ça ! Peut-être que vous écrivez mieux que ce que vous écrivez. Je ne me relis jamais, je ne relis même pas les épreuves. Quand je donne mon manuscrit, pour moi, c’est fini. Ce qui est assez paradoxal car, au fond, vous écrivez les livres que vous aimeriez lire et que vous ne lisez pas. J’ai tellement travaillé sur un livre que je n’ai plus envie de le lire.
Parfois les critiques positives m’inquiètent car, comme disait Gide, une œuvre qui apporte quelque chose, c’est une œuvre qui est en avance sur son temps et qui dérange. Le Mexicain Juan Rulfo a écrit à 35 ans ce livre magnifique, Pedro Paramo, apparemment simple mais très élaboré, puis il n’a rien écrit du restant de sa vie. Quand je l’ai lu, je me suis senti jaloux, et c’est bon de se sentir jaloux de grands écrivains. Je comprends qu’il ait arrêté après ce livre : j’ai toujours envie d’arrêter d’écrire. Je continue parce que je me sens sans rien. Je ne sais pas quoi faire d’autre : je ne vais pas rester ici à regarder le plafond, pendant que tout le monde travaille. Mais l’envie d’arrêter est tout le temps présente.
"Dans les grands moments, vous écrivez sous une forme de dictée. A quel point en êtes-vous l’auteur ?"
Avez-vous le sentiment d’être relié à la longue chaîne des écrivains qui sont venus avant vous et qui viendront après ?
António Lobo Antunes : Cette conscience m’habite constamment. Peut-être que tous les livres publiés ont été écrits par une seule et même main. Scott Fitzgerald disait qu’on ne peut pas écrire la biographie d’un écrivain, car il y a trop de mondes à l’intérieur de lui. De Horace à Shakespeare, les mêmes lieux communs sont traités et organisés par le travail de l’écriture. Je suis pénétré de toutes mes lectures. Par exemple, j’ai lu Apollinaire à 13 ans et son traitement de la ponctuation m’a marqué. Qui a écrit ce que vous signez ? Je ne sais pas. Dans les grands moments, vous écrivez sous une forme de dictée. A quel point en êtes-vous l’auteur ?
Est-ce : qui est l’auteur ? Ou est-ce : quelle part de moi ou quelle part du passage des écrivains venus avant moi ?
António Lobo Antunes : Quand je lis un livre que j’aime, parfois, je crois que c’est moi, lecteur, qui parle avec lui. Je me demande si ce livre n’est pas une oreille qui m’écoute, moi. Ou j’ai la sensation qu’il a été écrit seulement pour moi. Les Hauts de Hurlevent, d’Emily Brontë, c’est un livre incroyable. Je voulais penser qu’il avait été écrit seulement pour moi. Emily Brontë serait vivante, je tomberais amoureux d’elle et je vivrais avec elle. Elle me connaît tellement bien.
Vous demandez qui a écrit ce que vous signez et, plusieurs fois, vous avez parlé du rêve, de cet état où, par grande fatigue, par relâchement, vous pouvez provoquer l’écriture et arriver à échapper au contrôle habituel…
António Lobo Antunes : Oui, c’est vrai. Mais il faut vous méfier de ce que je dis dans les entretiens et les conférences, car je dis n’importe quoi pour qu’on me fiche la paix. Au fond, je n’ai rien à dire. Il y a les livres, c’est tout.
L’autre jour, j’ai ouvert un livre de Dickens, Notre ami commun. Un homme va rendre visite à sa vieille mère qui est en train de mourir et lui demande si elle a mal. Elle répond quelque chose comme : “J’ai l’impression qu’il y a une douleur dans la chambre, mais je ne sais pas si elle m’appartient.” Il réussit à exprimer ce que j’ai ressenti pendant des moments douloureux de ma vie, et que je n’étais pas capable d’exprimer. C’est comme ça avec les livres. Comme quand on cherche quelque chose sur le haut de l’armoire. Vous tâtonnez avec la main, parfois il y a juste de la poussière, parfois il y a un livre qui flotte.
Dans vos livres, vous explorez une forme d’écriture avec des phrases qui s’interrompent, se suspendent, se reprennent, avec des mots entre parenthèses comme pour dire à voix basse ce qu’on ne dit pas à voix haute…
António Lobo Antunes : Les parenthèses, c’est fini.
C’est fini ?
António Lobo Antunes : Je n’en ai plus besoin. Pourquoi ? Parce que le livre le veut. Je ne sais pas répondre. C’est comme lorsque Montaigne essaie d’expliquer l’amitié, il réussit simplement à dire : “Parce c’était lui ; parce que c’était moi.”
"J’ai beaucoup appris à construire des phrases avec les grands saxophonistes de jazz".
Cette façon de travailler la phrase, avec des aspects presque typographiques tels qu’aller à la ligne avant la fin, interrompre avec des tirets, insérer des répétitions, vous rapproche-t-elle de la poésie ?
António Lobo Antunes : C’est un travail sur les mots, sur la musique de la phrase. Je trouve obscène qu’on fasse une distinction entre poésie et prose. Par exemple, Les Ménines de Velázquez, est-ce un poème, un roman, une symphonie ? Les Impromptus pour piano de Schubert sont plein de silence et, soudain, quand le silence est insupportable, il vous sauve avec une note. J’ai aussi beaucoup appris à construire des phrases avec les grands saxophonistes de jazz.
Avec les suspens, les contretemps ?
António Lobo Antunes : Vous pouvez aussi utiliser les voix comme des instruments d’orchestre, les cordes, les métaux, les vents. J’apprends aussi en lisant des mauvais livres. Il faut lire un livre trois ou quatre fois pour comprendre comment l’auteur a hésité, comment il a résolu un problème technique. Ce qu’on nomme qualités, ce sont en général des défauts déguisés. Vous avec un problème, vous ne savez pas comment le résoudre, vous le contournez et ça devient une découverte.
Les romans policiers, c’est une écriture qui vous intéresse ?
António Lobo Antunes : Du point de vue technique, c’est important. Ça aide à retenir l’information, à ne la donner que d’une façon latérale. Pendant des années, j’étais pédant et j’y voyais une littérature mineure. C’est idiot. Il y a de très grands écrivains, Dashiel Hammett, Raymond Chandler… J’aime beaucoup les romans policiers, comme j’aime beaucoup la littérature populaire. Peut-être que tous les livres sont des romans policiers. Prenez L’Odyssée. Le titre pourrait être Ma femme m’attend ou Les Trucs que je trouve pour ne pas rentrer.
Vous êtes psychiatre de formation. Est-ce que l’écriture a un rapport avec la folie ? Est-ce qu’un livre est une forme de délire ? Est-ce que la psychiatrie vous a donné cette intériorité que l’on retrouve dans vos livres, ces associations souples d’idées, d’émotions, cette connaissance des mécanismes inconscients de l’âme humaine ?
António Lobo Antunes : Non, il n’y a aucun rapport. Dès que j’ai pu vivre de mes livres, j’ai arrêté la psychiatrie. Au départ, je voulais faire de la chirurgie, mais c’était très compétitif, il fallait se faire la main en opérant beaucoup. J’ai envisagé la dermatologie puis j’ai choisi la psychiatrie : je voulais une spécialité plus spéculative qui me laisse du temps pour écrire. J’ai fait une psychanalyse freudienne. Pour un jeune homme de 25 ans, c’était très séduisant. Tout ça est fini, périmé. Aujourd’hui, les neurosciences et la biologie génétique vont balayer la psychiatrie.
Virginia Woolf a écrit la Lettre à un jeune poète, auriez-vous des conseils à donner à un ou une jeune ?
António Lobo Antunes : Comme Mozart, je dirais : commencez par écrire des trios, des sonates, et travaillez encore et encore. Mais, au fond, quelqu’un qui veut vraiment écrire n’a pas besoin de conseils. Il écrira, contre vents et marées.
Votre mère a-t-elle fini par apprécier vos livres ?
António Lobo Antunes : Récemment, elle a dit à mon frère en parlant de moi : “Puisqu’il paraît que c’est un génie…” Quand je lui avais montré mes premiers poèmes, à 12 ans, elle qui avait lu trois fois La Recherche du temps perdu, m’avait dit : “Tu ne feras jamais rien de bon.” Ça m’a beaucoup encouragé, je me suis dit : je vais écrire contre toi, je vais écrire contre mon père. »
Propos recueillis par Catherine Bédarida,
à Lisbonne, en novembre 2010
Entretien paru dans la revue Mouvement, n° 58, janvier-mars 2011


