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Colombie et fascisme new look : de la "guerre hybride" à la guerre totale

Le nouveau président colombien d'extême droite Abelardo De la Espriella (à droite) et son ministre de la Défense, Jorge Eduardo Mora López, lors de la cérémonie de présentation des nouveaux responsables des Forces armées et de la Police nationale, à l'École militaire des cadets « Général José María Córdova », à Bogotá. Photo El Espectador.


Abelardo de la Espriella doit-il sa présidence à une guerre hybride tissée par une internationale d'ultra-droite ? L'enquête se poursuit. Mais trois semaines après son investiture, la guerre, elle, est bien réelle : bombardements sur des enfants-soldats, alliance militaire avec Washington, offensive culturelle contre la Constitution de 1991, coupes dans l'environnement. Plongée dans les premiers pas d'un pouvoir qui ne masque plus ses fronts.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


La prudence s’impose, surtout venant d’un juriste qui est depuis 1996 magistrat / procureur de la Fiscalía General de la Nación (le ministère public colombien chargé des enquêtes pénales et des poursuites judiciaires — l'équivalent d'un parquet national). Mais dans une tribune publiée le 30 août dernier par La Nueva Prensa, Napoleón Botache Díaz écrit : « les résultats des élections de juin dernier ne semblent pas être le produit d’une décision libre et légitime du peuple colombien, mais correspondent à une stratégie coordonnée de guerre hybride menée par l’ultra-droite internationale ».


Juan Orlando Hernandez, alors président du Honduras, à Tegucigalpa (Honduras), le 24 août 2021. Photo Orlando Serra / AFP


Les preuves manquent encore, mais en plus de ce qu’on a déjà documenté et révélé sur les humanités, sur une élection « volée » par l’IA (lire notamment ICI), le processus qui a conduit la Colombie à élire un président fasciste ne doit pas tout à un gourou du marketing digital. En collaboration avec des journalistes colombiens et d’Amérique latine, l’enquête des humanités suit son cours. Parmi les instigateurs de cette guerre hybride, on devrait notamment retrouver l’ex-président salvadorien Juan Orlando Hernandez, gracié par Donald Trump au tout début de son second mandat. Hernandez ne purgeait aux États-Unis qu’une peine de quarante-cinq ans de prison, pour avoir facilité l’expédition aux États-Unis de plus de 500 tonnes de cocaïne. Une broutille… Libéré de sa geôle, l’impétrant a vite fondé une « unité de journalisme digital » basée aux États-Unis destinée à produire des fake news pour déstabiliser des gouvernements de gauche en Amérique latine, financée par « l’ami » Javier Milei à hauteur de 350 000 dollars.


Peter Thiel. Photo Bloomberg


Plus discret qu’Elon Musk mais non moins actif en coulisses, on devrait encore trouver Peter Thiel, le patron de Palantir qui vient de « s’exiler » en Argentine. Nostalgique du régime d’apartheid en Afrique du Sud où il a grandi (il a notamment fréquenté une école allemande à Swakopmund, ville alors connue pour des saluts nazis ouvertement pratiqués). « Je ne crois pas que liberté et démocratie soient compatibles », écrivait-il dans un essai publié par le Cato Institute en 2009. Le reste est à l’avenant. Regrettant l'extension du droit de vote aux femmes et l'essor des bénéficiaires de l'aide sociale depuis 1920, il critiquait encore, dans un ouvrage co-signé en 1996 avec David Sacks, le multiculturalisme sur le campus de Stanford et relativisait la définition du viol (évoquant des « séductions regrettées »). Proche de Kevin DeAnna, militant suprémaciste blanc fondateur de « Youth for Western Civilization » et défenseur explicite d'un « ethno-État blanc », Peter Thiel est en outre fasciné par le juriste nazi Carl Schmitt, théoricien de l'état d'exception. Soutien de la première heure de Donald Trump (dès les primaires républicaines de 2016), Peter Thiel jouit aujourd’hui d’une fortune estimée à 32,8 milliards de dollars (au 1er septembre 2026, selon le classement en temps réel de Forbes), et il dispose avec Palantir d’une « force de frappe » considérable : début septembre 2026, l’entreprise qu’il dirige affiche une capitalisation boursière d'environ 432 à 448 milliards de dollars. Un essor qui doit beaucoup à l’administration Trump : Palantir est devenue en 2025-2026 l'un des principaux bénéficiaires de contrats publics américains -- outils de surveillance et de renseignement : plateforme de ciblage par IA « Maven », ou encore « ImmigrationOS » avec l’ICE, un système destiné à identifier, suivre et prioriser les personnes sans papiers en vue de leur expulsion.


Dans la constellation de cette guerre hybride, on trouvera encore certaines officines israéliennes – curieusement alliées à des réseaux créés par d’anciens nazis exilés en Amérique latine --, et d’autres acteurs de second rang, parfois liés à la mafia et au narcotrafic.


Annonce de l'armée après l'opération militaire dans le Guaviare (capture d'écran)


Le narcotrafic, parlons-en. Officiellement, c’est pour lutter contre ce fléau qu’Abelardo De la Espriella, le président fasciste fraîchement élu en Colombie, vient d’ordonner une opération militaire, le 27 août dernier, dans le département du Guaviare, près du fleuve Inírida, dans la municipalité d'El Retorno. Baptisée « opération Amon », elle visait une structure du Bloc Jorge Suárez Briceño — une dissidence des FARC commandée par un certain alias « Cotiz », sous l'autorité du chef de guerre alias « Calarcá ». Bilan officiel : dix morts, présentés en bloc par le ministre de la Défense, le général à la retraite Jorge Mora, comme « tous des combattants ». Parmi eux, trois mineurs — deux âgés de 15 ans, un de 16 — que le ministre a qualifiés de « combattants illégaux participant de manière continue aux combats ». De la Espriella a apporté « tout [son] soutien » à l'opération, promettant que « les bandits qui, pendant des décennies, ont recruté des mineurs pour en faire des combattants ou des boucliers humains doivent payer pour ces crimes ».


En un peu plus de trois semaines de mandat, ce sont déjà deux bombardements que le nouveau gouvernement a ordonnés — avec au total quatre mineurs tués, systématiquement requalifiés en « combattants » par le ministère de la Défense. Les spécialistes de l'enfance et du droit humanitaire rappellent pourtant, de manière unanime, qu'un enfant enrôlé de force par un groupe armé reste avant tout une victime de son recrutement, jamais un coupable — un point sur lequel le ministre lui-même, curieusement, ne dit pas autre chose quand il évoque le « recrutement d'enfants » comme un « crime de guerre » imputable aux groupes armés. Reste que la ligne entre punir les recruteurs et bombarder les enrôlés semble, dans les faits, singulièrement poreuse.


Le général Francis L. Donovan, chef du Commandement Sud des États-Unis, dépêché par Donald Trump

pour mener des opérations militaires américaines en Colombie.


Cette offensive militaire ne se joue pas en vase clos. Deux semaines après l'intégration du gouvernement De la Espriella au « Bouclier des Amériques », la coalition antinarcotrafic lancée par Donald Trump, le général Francis L. Donovan, chef du Commandement Sud des États-Unis (SOUTHCOM), s'est rendu en Colombie pour formaliser la relance d'une coopération militaire que l'administration Petro avait considérablement refroidie. Étapes du voyage : Tumaco, sur la côte pacifique, plaque tournante du narcotrafic tenue par l'ELN, le Clan del Golfo et les dissidences des FARC ; San Lorenzo, en Équateur, pour une réunion trilatérale évoquant jusqu'à la création d'une base binationale ; puis le fort de Tolemaida, où a été abordée la réhabilitation d'une flotte aérienne dont 11 des 19 hélicoptères MI-17 sont hors service. Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, est allé jusqu'à affirmer que De la Espriella aurait autorisé des opérations militaires américaines conjointes sur le sol colombien — une décision que les autorités colombiennes n'ont, à ce stade, ni confirmée ni démentie. Sur un an, les forces américaines revendiquent 68 frappes contre de présumées « narcolanchas », faisant 227 morts selon le décompte du New York Times — des opérations que plusieurs organisations de défense des droits humains qualifient sans détour d'« exécutions extrajudiciaires ».


Et sous couvert de la lutte contre le narcotrafic, il s'agit surtout d'une guerre menée contre les paysans et les communautés autochtones qui luttent pour ne pas être expropriées de leurs terres, objet de convoitise des multinationales extractivistes et des clans politico-mafieux qui leur sont liés. Les méchantes "guérillas", dans cette histoire, servent surtout d'épouvantail...

La bataille culturelle, prise sur le vif

Dans le viseur des fascistes, narco-trafiquants et politiciens corrompus qui ont porté la campagne d'Abelardo de la Espriella, rien de moins que la Constitution de 1991, issue d'une vague de violence politique inédite (assassinats de candidats, narcoterrorisme, extermination de l'Union Patriótica). Une Assemblée constituante de 70 délégués, incluant d'anciens guérilleros démobilisés du M-19, avait siégé du 5 février au 4 juillet 1991 et remplacé la Constitution centenaire de 1886, proclamant un État social de droit, démocratique, participatif et pluraliste, créant l'action de tutela, la Cour constitutionnelle, la Défenseure du peuple et la Fiscalía, et reconnaissait pour la première fois la diversité ethnique du pays — d'où son surnom de « Constitution des droits ». Des mots que Trump, Pieter Thiel et consorts, ne veulent plus entendre.


Dans une tribune publiée le 1er septembre 2026 dans El Espectador, Julián de Zubiría Samper, directeur de l'Institut Alberto Merani (un centre pédagogique colombien réputé), soutient que la « bataille culturelle » revendiquée par le nouveau gouvernement colombien est une bataille politique qui vise cette Constitution de 1991, l'éducation publique laïque, l'autonomie scolaire et des droits déjà acquis — notamment ceux des femmes et de la communauté LGBTI, et des peuples autochtones.


Pour l'extrême droitière Carolina Restrepo Cañavera, nommée à la tête de l'institut colombien chargé de la protection de l'enfance, il ne faut plus qualifier de « niñas » les petites filles, lesquelles ne devraient pas « résister » lorsqu'elles sont victimes de viol.


Si cette « bataille culturelle » dénoncée par Julián de Zubiría Samper dans sa tribune reste théorique dans son argumentaire, elle a déjà, sur le terrain, un visage très concret : celui de Carolina Restrepo Cañavera, avocate fiscaliste et ex-candidate des partis Salvación Nacional (extrême droite) puis Centro Democrático (uribiste), nommée à la tête de l'ICBF (l'institut colombien chargé de la protection de l'enfance). Dès la mi-août, une note interne signée par un cadre régional de l'institut demandait de bannir le mot « niñas » (filles) au profit du seul « niños y adolescentes », avant que Restrepo n'impose le terme prétendument neutre de « niñez ».


Elle s'en est aussi prise à une fresque murale portant le message « resistencia chiquita », y voyant une instrumentalisation politique des enfants — sans savoir, semble-t-il, qu'il s'agissait du nom d'un collectif de jeunes filles né après l'assassinat, en 2016, de la petite Yuliana Samboní, 7 ans. Au même moment, la ministre de l'Éducation Viviane Morales — ex-procureure générale devenue figure évangélique — dénonçait devant la presse « une campagne woke » ayant « introduit quantité de mouvements subtils pour s'emparer de l'enseignement et de l'éducation des enfants », important dans le débat colombien un vocabulaire directement calqué sur la droite culturelle nord-américaine. C'est vrai quoi, pour cette catholique bon teint (surtout fond de teint) qu'est Carolina Restrepo Cañavera, les petites filles de 7 ans ne devraient pas "résister" à une tenative de viol. Surtout si elles sont amérindiennes...


La riposte n'a pas tardé. Dans El Espectador, la chroniqueuse María Alejandra Medina Cartagena a rappelé que si la RAE déconseille en effet les doublons comme « los niños y las niñas » au nom de l'économie de langage, l'Académie elle-même reconnaît que le masculin générique peut s'avérer insuffisant lorsque le sujet l'exige — et cite en exemple les testaments, où il a longtemps fallu préciser « los hijos y las hijas » tant que les femmes ne bénéficiaient pas de l'égalité successorale. Or, en Colombie, 80 % des mineurs victimes de violences sont des filles ou des adolescentes ; les rendre invisibles dans le langage institutionnel n'a, selon elle, rien d'anodin. C'est très exactement le fil que tire Julián de Zubiría Samper lorsqu'il pointe, dans sa tribune, une stratégie visant à « redonner du pouvoir aux hommes » en limitant des droits acquis — la « bataille culturelle » se jouant, selon lui, sur les réseaux sociaux, dans les Églises, les médias, les écoles et jusque dans les administrations?


Pendant ce temps, les annonces du président De la Espriella concernant les aides à la reconstruction après le séisme qui ont frappé la Colombie restent de la poudre aux yeux. C'est normal, les personnes affectées sont pauvres, il n'y a donc pas lieu de s'en préoccuper. Et loin des caméras, le budget 2027 présenté au Congrès par le ministre des Finances Miguel Gómez ampute de 53 % les crédits d'investissement du ministère de l'Environnement — de 867 à environ 407 milliards de pesos —, ramenant la dotation ministérielle à son niveau le plus bas depuis le dernier budget du gouvernement Duque en 2023, loin des quelque 1 000 milliards annuels alloués sous Petro. Pour le fascisme allié au capitalisme prédacteur, même "l'environnement" est un ennemi.  Guerre totale, on a dit.


Jean-Marc Adolphe


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1 commentaire


yanitz2018
yanitz2018
il y a 2 jours

Le rouleau-compresseur Trum$ exporte ses idées dictatoriales faisant fi de la population, enfants compris.

Ecoeurement total : le fascisme à l'export !

Immanuel Wilkins "Warriors" (album "Live At The Village Vanguard Vol.1", 2026)

" https://www.youtube.com/watch?v=Bo2MkmNMyZ8&list=PLEz_mLoNZMeQQ9vuTLvxvdO0cxEJ5Gx2_ "

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