Colombie : le récit d'une élection volée
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 2 heures
- 18 min de lecture

« En Colombie, une partie des mécanismes du pouvoir a consisté à rechercher délibérément l’ignorance de la population : plus il y a d’ignorance, mieux c’est », disait Iván Cepeda, candidat de gauche à l’élection présidentielle en Colombie, dans un passionnant entretien vidéo mis en ligne le 21 mai 2026 (1), que nous avions traduit et gardé sous le coude en vue d’une publication ultérieure. « La promotion de l’ignorance », ajoutait Iván Cepeda, « est un mécanisme de pouvoir politique, ou plutôt de mauvaise gouvernance, qui a énormément contribué à la banalisation généralisée dans le monde médiatique : c’est la culture du spectacle, la politique comme spectacle, quand ce n’est pas pire encore. (…) Construire la solidarité, la coopération, envisager le dialogue comme voie vers la compréhension est remplacé par une concurrence féroce aux manières polies, élégantes, mais absolument acharnée et impitoyable. »
Philosophe de formation, Iván Cepeda parle dans cet entretien de Socrate, de Nietzsche et du sens de la vérité. Il revendique « l’authenticité » du discours politique, dont il a fait un marqueur de sa campagne électorale : « On me critique beaucoup parce que j’écris mes discours, au lieu de me laisser emporter par l’improvisation. (…) Les gens en ont assez de la politique-spectacle. Ce qu’ils veulent aujourd’hui, ce sont des idées, des propositions, des raisonnements, des paroles authentiques. »
Mais Iván Cepeda a été battu par un candidat d’extrême droite, Abelardo De la Espriella, déjà arrivé, à la surprise générale, en tête du premier tour de l’élection présidentielle, et qui remporte le second tour : les résultats préliminaires le créditent de 49,7 % des suffrages contre 48,7 % à Iván Cepeda, soit un peu plus de 250 000 voix d’écart sur près de 26 millions de bulletins valides (dont 1,6% de votes blancs).
Des résultats entachés de soupçons
Ces « résultats préliminaires » ont été immédiatement entachés de soupçons. « Plus de 33 000 bureaux de vote font l’objet d’une contestation. Il faut contester ceux situés aux États-Unis, ainsi que ceux qui ont été affectés par le changement d’adresse IP des serveurs au service informatique chargé du dépouillement préliminaire et du dépouillement définitif », écrivait à l’annonce du résultat du scrutin l’actuel président de gauche Gustavo Petro, toutefois sans se faire guère d’illusions sur ce recomptage (2) : « il faut faire preuve d’une grande organisation, défendre la vie et résister face à une époque sombre », dit-il dans le même communiqué.
Sous réserve que le décompte définitif ne vienne contredire ce constat, on peut dire que ce n’est pas seulement le candidat Cepeda qui a été battu, mais avec lui, une certaine idée de la vertu du discours et de l’action politiques. Le vice contre la vertu.
Encore un mot sur le résultat du scrutin : si des manipulations informatiques ne sont pas à écarter, l’achat de votes, plus difficile à prouver, reste une pratique récurrente en Colombie, alimentée par la pauvreté structurelle, la domination des clientèles locales et l’emprise persistante des réseaux mafieux sur une partie de l’appareil d’État. Avec un énorme culot, De la Espriella a mis en cause, dans un clip vidéo, les « bandits » qui auraient procédé à un tel achat de votes dans la région caraïbe – où la gauche est majoritaire – , en menaçant, poing fermé : « Le Tigre [lui-même] ne laissera pas faire cela ». On sait de notoriété publique que ces achats de vote sont très majoritairement le fait de « clans » locaux, souvent héritiers des grands latifundiaires de jadis, alliés à la droite – et aujourd’hui à l’extrême droite – pour préserver leur emprise et leurs profits. Le chef des bandits qui dénonce les « bandits », ça ne manque pas de sel. Mais c’est dit avec une telle hargne, avec une telle conviction feinte, avec un tel emportement contre la « politicaillerie », que ça marche ! La mise en scène prime sur la réalité sociale, le récit moral sur les faits avérés.
Ce que la vidéo donne à voir, ce n’est pas l’aveu d’un système de corruption endémique, mais la performance d’un justicier autoproclamé qui se présente comme l’unique remède au mal dont il vit. En ce sens, De la Espriella n’est pas une anomalie, mais l’aboutissement logique d’une politique réduite au spectacle : le bandit qui joue les vertueux, l’acheteur de votes qui se déguise en procureur de la démocratie, et qui triomphe précisément parce qu’il pousse jusqu’à la caricature cette confusion entre vérité et mise en scène.
Une vague populiste qui a commencé en 2022
Mais au fait, comment cet « outsider » à la double nationalité américaine et colombienne, qui vit entre Miami et l’Italie, quasiment inconnu du grand public en Colombie voici un an, a-t-il pu, en dehors de tout parti politique existant, rafler une élection présidentielle ? Comment a-t-il pu obtenir le nombre de signatures requis pour se porter candidat ? Comment a-t-il pu être élu en l’absence de tout véritable programme, et alors que ses liens avec le narcotrafic et le paramilitarisme, qui renvoient aux heures les plus sombres de la Colombie, ont été dévoilés pendant la campagne électorale ? Le soutien de Trump n’explique pas tout. Et pour comprendre le mécanisme qui a fait du « Tigre » le probable président colombien, tant pis si on flirte ici ou là avec un certain « complotisme » -ou, pour le dire de façon moins tendancieuse, si l’on avance certaines hypothèses difficilement vérifiables.
Première question : comment Abelardo De la Espriella a-t-il pu être candidat à l’élection présidentielle, lui qui ne s’était jusqu’alors présenté à aucun scrutin, et n’avait jamais manifesté le moindre désir d’engagement politique – même si sa défense de figures liées au paramilitarisme et sa croisade permanente contre la gauche le rangeaient déjà nettement à l’extrême droite ?
En Colombie, pour se présenter à la présidentielle sans sigle de parti, un candidat doit constituer un « groupe significatif de citoyens » et déposer un minimum légal de signatures de soutien, fixé à 653 000 en 2026. Les candidatures dites « indépendantes » ou issues de « mouvements significatifs de citoyens » ne sont pas un fait nouveau dans la vie politique colombienne : au niveau local et régional, maires et gouverneurs ont déjà été élus sur ce type d’étiquettes, contournant les sigles traditionnels. Le cycle électoral de 2018–2022 a vu se multiplier ces offres « anti‑système » ou « citoyennes », qui reprennent souvent des codes populistes tout en s’appuyant de fait sur des réseaux clientélistes bien établis.
Au niveau national, un premier cap a été franchi lors de l’élection présidentielle de 2022, où un candidat populiste, Rodolfo Hernández, s’était qualifié pour le second tour, à la surprise générale. Richissime homme d’affaires, ancien maire de Bucaramanga – ville d’environ 500 000 habitants, capitale du Santander, au nord de la cordillère Orientale –, Rodolfo Hernández avait fait essentiellement campagne sur les réseaux sociaux, au nom d’une « Ligue des gouvernants anti-corruption » : lui-même poursuivi et finalement accusé de faits de corruption liés à sa gestion municipale, admirateur d’Adolf Hitler, filmé dans une fête sur un yacht à Miami en compagnie de jeunes prostituées dénudées, mais bénéficiant du soutien des principaux médias colombiens aux mains de grands groupes économiques nationaux, il avait quand même recueilli 47,26 % des suffrages au second tour de l’élection présidentielle, face à Gustavo Petro. Et il avait réussi, au premier tour, à devancer la droite traditionnelle.
Il y avait donc là une vague sur laquelle surfer, en améliorant la glisse. Abelardo de la Espriella a publiquement annoncé son ambition présidentielle au printemps 2025, en annonçant la création d’une plateforme baptisée « Defensores de la Patria » : une « marque » plus qu’un véritable mouvement politique.
La fabrication d’une « candidature irrésistible »
Son comité de collecte de signatures est enregistré en juillet 2025. Avocats de son cabinet, consultants en communication et influenceurs numériques vont quadriller les centres commerciaux et les places des grandes villes pour empiler des centaines de milliers d’appuis. Et à l’automne, il organise un grand lancement de campagne au Movistar Arena de Bogotá, salle de 14 000 places habituellement réservée aux mégaconcerts et aux spectacles, qu’il remplit comme une rock star. Là, il annonce avoir déjà atteint 2,8 millions de signatures réunies à travers le pays, et affiche l’objectif d’en atteindre au moins 4 millions. En décembre, il dépose finalement 4,8 à 4,9 millions de signatures, bien au-delà du minimum légal requis.
À l’époque, le « projet » du candidat tient en quelques slogans – méga‑prisons, main de fer contre les « bandits », État raboté, pétrole et mines relancés –, qu’il ne cessera ensuite de marteler. Le populisme a certes le vent en poupe, en Amérique latine comme ailleurs, mais le chiffre record de signatures de soutien à un tel programme, obtenu en six mois par une petite équipe de communicants et de collecteurs sillonnant les centres commerciaux, laisse perplexe. De fait, de multiples soupçons – entre vraies adhésions, signatures achetées et parrainages fabriqués – entourent ce chiffre record. Le Conseil national électoral, chargé de contrôler, a, de facto, laisser planer le doute après avoir invalidé plusieurs centaines de milliers de formulaires. Concrètement, un logiciel décide quelles signatures sont plausibles ou non, en croisant numéros de pièces d’identité et noms avec le registre électoral, mais ni les citoyens ni les observateurs n’ont accès au détail de l’algorithme ni aux bases utilisées. Des formulaires ont-ils été fabriqués à la chaîne, après piratage informatique des données personnelles des « signataires » ? S’il n’y a pas (encore ?) de preuve suffisante d’une telle « fabrique industrielle de consentement », le micmac sur le nombre réel de soutiens a en tout cas permis à Abelardo De la Espriella de propulser le slogan porteur d’une « candidature irrésistible ».
Dans "Le Tigre et ses réseaux : enquête sur les hommes de l'ombre » (ici), on a déjà longuement évoqué ce personnage discret, auquel même la presse colombienne s’est fort peu intéressée – à une exception près, postérieurement à notre enquête – (3). Gourou du « marketing politique », associé en affaires à Abelardo De la Espriella, proche comme ce dernier du terrible chef paramilitaire Salvatore Mancuso, Carlos Suárez Rojas a publié en 2022 ouvrage intitulé Champs de bataille dans la lutte politique, qui promet de révéler « comment la politique, une bataille qui s'est livrée sur les places publiques pendant des siècles, est aujourd'hui une guerre des récits qui se déroule sur les écrans des smartphones, avec des stratégies élaborées à partir de l'analyse des données numériques et du suivi des algorithmes ».

A l’époque, il donne un rare entretien (ici) dans lequel il voue aux gémonies l’Accord de paix signé en 2016 et ceux – y compris à droite – qui y ont contribué, et où il désigne surtout le « monstre » Gustavo Petro comme bête noire à abattre. A abattre ? On exagère à peine, même s’il ne le formule pas en ces termes. En août 2023, dans une petite vidéo postée sur son compte Instagram : « Il faut en finir avec Gustavo Petro. Gustavo Petro sera le Ernesto Samper du 21ème siècle ». L’allusion fait froid dans le dos, elle mérite qu’on s’y arrête.

Avocat et économiste, Erenesto Samper a été président de la République de 1994 à 1998, puis secrétaire général de l'Union des nations sud-américaines (Unasur) de 2014 à 2017. Loin d’être un gauchiste, c’était un progressiste, membre du Parti libéral (alors de centre gauche). Sous son mandat, il avait ordonné la capture des chefs des Autodéfenses unies de Colombie, milice paramilitaire d’extrême droite où sévissait notamment Salvatore Mancuso. Plus grave encore : il s'opposait à la mise à disposition de l'armée américaine de sept bases militaires colombiennes. Après une tentative d’assassinat perpétrée par des narcotrafiquants dès 1989, à laquelle il a miraculeusement survécu, il fut l’objet d’un montage médiatico-politique visant à démontrer que sa campagne électorale avait été partie financée par ces mêmes narcotrafiquants du cartel de Cali. Le barouf fut suffisamment intense pour conduire à un projet de coup d’État militaire en 1995, vraisemblablement avec l’aide des États-Unis.
En 1996, Ernesto Samper a été lavé de toute accusation personnelle, ce qui n’empêche pas Carlos Suárez Rojas de remettre l’histoire sur le tapis. Et dans la campagne électorale qui vient de s’achever, ce rappel prend tout son sens avec les « Petroleaks », une série de boules puantes divulguées à partir d’un portail spécialement créé pour cela, Petroleaks.org. Selon ces « révélations », la campagne de Petro aurait été financée par des flux financiers liés au pétrole et à certains paradis fiscaux, et le président de gauche se serait lui-même enrichi au passage. Avec quelques accusations sans doute fiables qui vient l’entourage de Petro, cela sent quand même très fort le montage nauséabond réalisé par quelque officine d’extrême droite dissimulée derrière l’anonymat totalement opaque d’un site dont l’intitulé copie le fameux « Wikileaks ». Nauséabond, mais suffisamment insistant pour distiller dans l’opinion publique colombienne le refrain « tous pourris ». Du pain bénit pour Abelardo De la Espriella. Il ne serait guère surprenant que l’agence Strategia y poder de Carlos Suárez Rojas ait pu prêter main forte à cette manœuvre. Pour le gourou digital du « Tigre », une élection ressemble à une guerre, et dans la guerre, tous les moyens sont bons. « L'information, ce n'est pas ce qui est vrai, c'est ce qui est publié », théorise-t-il.

En 2022, dans l’entretien auquel on faisait allusion, peu avant l’élection qui allait porter Gustavo Petro au pouvoir, Carlos Suárez Rojas faisait cette étrange confession : « Nous manquons de temps, car il est très difficile d’inventer un candidat, de construire une candidature et un récit en si peu de temps ». Personne n’a prêté attention à cette déclaration. « Construire un récit », davantage même : « inventer un candidat » : ce n’est pourtant pas anodin. Tellement énorme que c’est passé inaperçu.
On ne sait pas exactement quand a commencé le flirt entre De la Espriella et Suárez Rojas. Sur internet, cet expert en communication digitale laisse peu de traces – on ne trouve ainsi quasiment aucune indication biographique. On n’en saura pas davantage en consultant le site internet de l’agence qu’il a créée au début des années 2000, Estrategia & Poder : le site est inaccessible – « en maintenance », ce qui est pour le moins étrange pour une agence censée vendre sa maîtrise du numérique. Faute de mieux, on grappille quelques informations sur son compte Instagram (captures d’écran insérées dans cet article).
Nos deux tourtereaux semblent s’être rencontrés à Miami : Estrategia & Poder y a des bureaux, tout comme l’avocat De la Espriella. Rien d’étonnant à cela : Miami est devenue l’un des principaux points de chute de la bourgeoisie aisée et de la jet‑set colombienne. L’économie de la fête haut de gamme à Miami (clubs, hôtels, soirées privées, « bottle service ») est traversée par une consommation de cocaïne banalisée dans certains milieux de célébrités…
Sur son compte Instagram, Carlos Suárez Rojas fait allusion pour la première fois à Abelardo De la Espriella en septembre 2021. Il s’agit alors d’annoncer que Estrategia & Poder va booster le marketing du vin italien et du rhum « Defensor » dont De la Espriella a entrepris de faire commerce. On l’a déjà dit, ce dernier n’a encore manifesté aucune intention publique d’entrer en politique. Mais Carlos Suárez Rojas lance alors un énigmatique « Surprises are coming ». Quel genre de « surprise » a-t-il en tête ?
Nous ne pouvons là que formuler une hypothèse, qui ferait de la récente séquence politique colombienne une première mondiale. Le rôle du communicant n’aurait pas été seulement d’inventer le slogan qui fait mouche – le « force tranquille » trouvé en France par Jacques Séguéla pour la candidature Mitterrand en 1981 semble bien loin –, ni davantage d’orchestrer médiatiquement, y compris sur les réseaux sociaux, une campagne déjà portée par un appareil partisan. Il s’agirait, plus radicalement, de fabriquer un candidat : croiser intuition et conviction politique, analyse sociologique et électorale, et… algorithmes et paramètres d’intelligence artificielle.
L’IA aurait ainsi pu à aider Carlos Suárez Rojas à paramétrer le profil « parfait » du futur candidat. Par exemple : pour séduire un électorat catholique, et embarquer dans la campagne des mouvements évangélistes (on y reviendra), transformer Abelardo De la Espriella, qui se revendiquait athée et disait que son mariage religieux avait été « une stupidité », en fervente grenouille de bénitier. A peu près au moment où il rencontre Suárez Rojas, il enregistre une vidéo sobrement intitulée « Alléluia ». Plus récemment, il a expliqué s’être converti après le décès d’un proche – sans plus de précisions. Et dans une interview à Blu Radio, il a décrit cette conversion comme un processus indépendant de sa volonté : « Finalement, j'ai compris que ce n'était pas ce que je voulais, mais le moment voulu par Dieu. C'est Lui qui a décidé quand je devais croire ». Alléluia, c’est le cas de le dire…
Inter
Hallelujah, encore. La chanson de Leonard Cohen, interprétée par la chanteuse pop Maía, est même l’un des clous du show à l’américaine au cours duquel Abelardo De la Espriella lance sa campagne, le 3 novembre 2025 au Movistar Arena de Bogotá. Parmi les invités bien visibles ce jour-là, on repère un député colombien d’extrême droite, Miguel Polo Polo, qui s’est illustré en faisait détruire une installation en hommage aux « faux disparus » (3) ; l’ancienne procureure générale Viviane Morales, devenue l’icône des croisades contre le mariage homosexuel et l’adoption par des couples de même sexe, qui avait été adoubée en 2018 comme “candidate des chrétiens” par le parti Colombia Justa Libres, et toujours figure de référence pour les églises pentecôtistes et évangéliques du pays ; ou encore l’eurodéputé espagnol complotiste Alvise Pérez, qui a créé le mouvement Se Acabó La Fiesta, encore plus radical que le parti d’extrême droite Vox. Devant une foule en liesse, ce dernier « remercie Dieu que le peuple colombien se soulève face au pire des tyrans ».

Le meeting de lancement de la campagne d'Aberaldo De la Espriella, le 3 novembre 2025 au Movistar Arena de Bogotá.
Rien que du classique, dira-t-on, pour un tel rassemblement d’extrême droite. Sauf qu’il y a là près de 15 000 personnes totalement électrisées par le show à l’américaine, avec feux d’artifice, écrans géants et effets spéciaux. Tee-shirts et sacs à la « marque » des « Défenseurs de la patrie » ont déjà été imprimés et distribués. Trois cents millions de pesos (environ 70 000 euros) ont été investis dans ce seul événement. D’où vient l’argent ? Mystère et boule de gomme. La stratégie, pour ce lancement de campagne, était d’en mettre plein la vue. Objectif atteint.
Ce jour-là, tous les éléments de packaging de la candidature d’Abelardo De la Espriella sont déjà en place. Le salut militaire (renforcé par la présence ostentatoire d’anciens militaires en treillis lors de ses meetings), le slogan « Firme por la patria » (Signez pour la patrie), le « Pays Miracle », et, bien sûr, la figure du Tigre, qui va déployer ensuite tout un imaginaire visuel. « Si nous ne voulons pas être dévorés, nous devons rugir de toutes nos forces. Nous allons sauver la Colombie ! Le Tigre s’est réveillé ! », lâche-t-il lors de ce premier meeting. Il continuera ainsi à parler de lui à la troisième personne : Le Tigre va faire ceci ou cela…
Mais d’où sort ce Tigre ? On a déjà indiqué que cela fut le surnom de l’un des plus terribles commandants des Autodéfenses Unies de Colombie, dans l’entourage du milicien sanguinaire Salvatore Mancuso, ami commun de De la Espriella et de Suárez Rojas. Simple coïncidence, ou private joke entre deux fins connaisseurs du paramilitarisme ? La trouvaille, en tout cas, est géniale. Pour marquer les esprits, El Tigre, c’est quand même plus facile qu’Abelardo de la Espriella. L’idée est-elle née dans le cerveau du gourou du marketing politique, ou est-ce une invention de l’IA ? Sans doute un peu des deux.
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Ci-contre : le "commando digital" d'Aberaldo De la Espriella.
De gauche à droite : Christian Abarzúa, Jair Santiago Giraldo et Miguel Antony Zárate.
En tout cas, le recours massif et systématique à l’IA a permis de décliner l’image d’El Tigre dans chacun des meetings du candidat d’extrême droite, mais aussi dans de multiples capsules vidéo conçues pour faire le buzz sur les réseaux sociaux. Le tout est mis en musique par l’agence Estrategia & Poder de Carlos Suárez Rojas, avec un véritable commando digital dirigé par le Chilien Christian Abarzúa - qui se présente comme un spécialiste rompu à la stratégie digitale et à l’achat publicitaire sur Meta et Google – et deux jeunes activistes chrétiens ultra‑réactionnaires, Vincent Ramos et Miguel Antony Zárate, qui ont en commun un rejet viscéral – pour ne pas dire violent – de l’accord de Paix signé en 2016. Ils sont rejoints par un étudiant en sciences politiques de 29 ans, Jair Santiago Giraldo, disciple de l’Argentin Agustín Laje, l’un des idéologues clés de la nouvelle droite culturelle latino‑américaine, pour qui « le féminisme est un danger pour la liberté, un autoritarisme efficace, une idéologie extrémiste qui détruit la famille et menace la société tout entière. » Rien de moins !
Cette joyeuse équipe de choc a réalisé l’un des derniers clips de campagne d’Abelardo de la Espriella. Pour l’occasion, Le Tigre a revêtu le maillot jaune et rouge de l’équipe de foot colombienne. La vidéo, entièrement réalisée par l’IA, est censée montrer un match entre deux équipes, celle de la « Patrie Miracle » (De la Espriella) contre celle de la « Patrie Misère » (Cepeda). Aucun argument, aucun élément de programme, juste une caricature de deux camps opposés : celui des « vainqueurs » contre celui des « perdants », en outre présentés comme tricheurs.
La dernière vidéo de campagne de l'équipe d'Aberaldo de la Espriella, diffusée sur les réseaux sociaux.
Curieusement, alors que le registre est totalement différent, cette vidéo peut faire penser à un film de propagande (Les Chemins de la force et de la beauté, 1925) qui avait déjà posé, dans l’Allemagne de Weimar, les codes d’un culte du corps et de la performance que le nazisme allait récupérer : jeunesse, force, beauté, discipline. De la Espriella et ses stratèges recyclent aujourd’hui, à leur manière, ce vieux fantasme de régénération par les corps – muscles, salut militaire, tigre et maillot de foot – au service d’une politique de guerre intérieure.
La propagande a toujours existé. Avec les réseaux sociaux et les ressources digitales dopées à l’IA, elle prend un pouvoir démesuré. il ne s’agit plus de marteler un même slogan à tout un pays, mais d’injecter des milliers de micro‑messages dans des publics soigneusement découpés. Les données – profils sociaux, traces de navigation, interactions – permettent de segmenter l’électorat en cibles fines. Les algorithmes de recommandation, eux, privilégient ce qui choque, indigne ou fait peur : exactement la matière dont se nourrit le populisme. L’IA générative fournit en continu images, vidéos et slogans testés, ajustés, recyclés pour maximiser clics et partages. La propagande devient ainsi moins visible comme telle : elle se fond dans le flux des contenus « personnalisés », au point que la question n’est plus seulement de savoir si un message est vrai ou faux, mais qui contrôle les machines qui décident quels messages nous parviennent – et lesquels disparaissent.
Inter
Cela suffit-il à dire que l’élection colombienne a été volée ? Apparemment, non. On n’est pas ici dans un cas « classique » de fraude électorale massive – bourrage d’urnes à grande échelle, falsification systématique des procès-verbaux, menaces physiques contre les jurés ou les témoins du scrutin. La mécanique institutionnelle, pour l’instant, tient bon : les procès-verbaux existent, les recours sont déposés, et le comptage officiel suit son cours, sous le regard croisé des juges, de l’observation électorale et des partis.
A l’heure où ces lignes sont écrites, la prudence reste toutefois de mise quant à une possible manipulation informatique. C’est dans ce contexte que les félicitations anticipées de Donald Trump, Benyamin Netanyahou et quelques autres à l’adresse d’Abelardo de la Espriella prennent tout leur sens. Ils ne saluent pas un résultat consolidé – les résultats définitifs ne seront publiés que dans quelques jours, après examen des nombreuses contestations et bouclage de l’escrutinio –, ils adoubent un récit. Ils entérinent comme « réalité » politique un pré‑comptage qui n’a pas de valeur juridique, mais qui a, dans l’écosystème médiatique global, une puissance performative supérieure au résultat final.
A l’issue du « décompte préliminaire », un mince écart d’environ 250 000 voix sépare les deux finalistes. Pour mémoire, lors des élections législatives de 2022, le décompte final (appelé escrutinio) avait finalement attribué au Pacto Histórico (coalition de gauche) 390 152 voix supplémentaires par rapport aux résultats préliminaires…
Inter
Mais le vol dont on parle est d’une autre nature. Une substitution du politique par le marketing. Non pas la captation frauduleuse des suffrages, mais la captation méthodique de l’attention, des affects et des cadres d’interprétation à travers une machine de communication qui précède et encadre le vote. Ce qui se joue en Colombie, avec la victoire d’Abelardo de la Espriella, n’est pas seulement l’issue d’un rapport de forces social et idéologique : c’est l’avènement d’un candidat‑produit, façonné pour l’ère des plateformes, testé en temps réel sur les réseaux, calibré pour les algorithmes plutôt que pour les assemblées.
De la Espriella ne conquiert pas seulement des voix, il conquiert des impressions, des vues, des partages. Sa campagne a moins ressemblé à un conflit de projets qu’à un lancement de marque : storytelling biographique soigneusement scénarisé, conversions religieuses en direct, conventions‑spectacles dans des arènes fermées, bombardement de contenus courts recyclant l’esthétique de la télé‑réalité et des influenceurs. Le meeting devient show, le programme devient slogan, la contradiction devient « bad buzz » monétisable.
En ce sens, l’hypothèse du « vol » doit être déplacée. Ce qui a été dérobé, ce ne sont pas des bulletins – du moins rien ne le prouve à ce stade –, mais le temps long du débat démocratique, la possibilité de construire un dissensus informé, la matérialité même du conflit social. La campagne s’est jouée, pour l’essentiel, dans l’espace des perceptions instantanées : sondages quotidiens, micro‑ciblage, batailles de hashtags, guerres de vidéos virales entre équipes numériques. On ne truque plus les urnes, on truque les conditions de possibilité de l’attention.
Inter
Face à une telle machine de guerre et aux rugissements du Tigre, on pourrait penser que les discours écrits d’Iván Cepeda, ses références à Socrate ou Hannah Arendt, son programme soigneusement détaillé, n’étaient guère de nature à pouvoir rivaliser. Ce serait se tromper. Entre le premier et le second tour de l’élection présidentielle – alors qu’il était le seul candidat de gauche –, il gagne près de trois millions de voix, passant d’environ 9,7 millions (40,9% des suffrages) à près de 12,7 millions (48,7%). Et au final, il recueille plus d’1,4 million de voix de plus que Gustavo Petro au second tour de 2022. Dans ces conditions, on ne peut sérieusement parler, comme le font la plupart des médias, d’une « défaite » de la gauche : Cepeda résiste bien mieux que la droite traditionnelle et le centre, laminés dès le premier tour. Le redoutable logiciel De la Espriella, nourri à l’IA, a tout broyé sur sa lancée – sauf ce socle populaire de gauche qui continue, lui, à voter pour des idées plutôt que pour un spectacle.
Ce logiciel, et le Tigre qui l’a incarné, n’ont pu voler l’élection qu’en s’associant à un partenaire invisible, mais terriblement efficace. Cet adversaire, Iván Cepeda l’avait parfaitement identifié dans l’entretien cité en début d’article : l’ignorance. En Colombie, selon le dernier rapport du Digital News Report du Reuters Institute, la confiance dans les médias traditionnels ne dépasse pas 25%. C’est l’un des taux les plus bas au monde. Pour la première fois, en 2026, une majorité de personnes « s’informent » désormais via des réseaux sociaux et plateformes vidéo, avec une part croissante de « créateurs » (influenceurs, comptes individuels) auprès desquels se réfèrent 35% des Colombiens (40% chez les jeunes).
L’ignorance, ici, n’est plus le silence ou le manque de données : c’est un brouhaha calculé, où les faits se noient dans un flot ininterrompu d’images, de rumeurs et de récits sponsorisés, au point que la frontière entre information, publicité politique et pure propagande devient presque impossible à tracer. Il s’agit certes là d’une tendance mondiale, mais la Colombie en est un laboratoire particulièrement révélateur…






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