2 janvier. Emmanuel Macron est-il un robot ?
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 6 jours
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Photo Chiang Ying-ying / AP
Il a fallu appeler à la rescousse Charles de Gaulle (témoignage inédit), ainsi que Blaise Pascal et des spécialistes de l'IA, pour finir de décrypter les vœux d'Emmanuel Macron et de son chat (GPT). Et ce n'est pas triste... Mais ce 2 janvier, on évoque aussi des ouvriers réduits à des « robots » dans l’usine de Čapek, une cantatrice sommée d’être infaillible comme une machine, des artistes blacklistés pour loyauté insuffisante, des militants raflés en masse au nom de la sécurité intérieure, des paysans vietnamiens qui font plier la première puissance mondiale. De Indianola à Ap Bac, de R.U.R. aux Palmer Raids, de Maria Callas aux Weavers, l'éphéméride du jour rappelle qu’à chaque fois que le pouvoir voudrait des citoyens programmables, il se heurte à des corps, des voix et des mémoires qui refusent de fonctionner « comme prévu ».
L'IMAGE DU JOUR
En tête de publication. Célébration du Nouvel An 2026 à Taipei, devant le bâtiment du gouvernement municipal, à Taipei, Taiwan, le mercredi 31 décembre 2025. Photo Chiang Ying-ying / AP
Voilà, c'est fait. Il ne reste plus que 364 jours avant de changer d'année. Est-ce qu'on va pouvoir « résister à l’air de temps », est-ce qu'on va pouvoir « tenir » en restant « unis » ? Le suspense est insoutenable…
LA CITATION DU JOUR

Le Discours sur les passions de l’amour, attribué à Blaise Pascal, analyse l’amour comme une force qui emporte l’âme, trouble le jugement mais révèle aussi la grandeur de l’esprit humain. Pascal y décrit les mouvements contradictoires du cœur, entre exaltation, jalousie, douleur, et souligne combien l’amour met à nu notre besoin de reconnaissance et notre fragilité. Le texte mêle psychologie fine, ironie et profondeur morale, en montrant que l’amour est à la fois divertissement, risque de perdition et occasion de vérité sur soi.
ÉPHÉMÉRIDE
Ça s'est passé un 2 janvier…
1920, 1962, 2025 : même scène, mêmes mécanismes, nouveaux acteurs. Aux Etats-Unis, le 2 janvier 1920, les Palmer Raids déploient une répression de masse : perquisitions illégales, rafles coordonnées, détentions sans procès et expulsions frappent syndicalistes, immigrés, militants socialistes ou anarchistes, au nom de la défense de la nation contre la menace « rouge » (1). Quarante‑deux ans plus tard, le 2 janvier 1962, NBC bannit The Weavers, figures majeures du folk engagé, parce qu’ils refusent de signer un serment de loyauté anticommuniste exigé pour passer à l’antenne : la logique du maccarthysme s’est déplacée du tribunal vers le plateau de télévision, la censure étant désormais sous‑traitée aux industries culturelles (voir "Voix du jour en fin de publication).
En 2025, Donald Trump réactive cette grammaire dans sa proclamation « Loyalty Day and Law Day » : le communisme y est désigné comme mal absolu, l’anticommunisme comme preuve de patriotisme, et l’adversaire intérieur implicitement assimilé à une cinquième colonne héritière des régimes totalitaires (2). Dans le même mouvement, la mise au pas de l’appareil d’État par des tests de loyauté politique et l’attaque contre les protections syndicales des agents fédéraux prolongent l’idée qu’un fonctionnaire « neutre » ou un artiste « dissident » devient suspect par nature. De Palmer aux Weavers jusqu’aux « loyalty days », l’Amérique rappelle ainsi que la guerre au rouge est aussi, et peut‑être d’abord, une guerre au dissensus.
(1). Les Palmer Raids sont une campagne de répression de masse menée par le ministère de la Justice américain entre novembre 1919 et janvier 1920, au plus fort de la première « Red Scare ». Sous la houlette du procureur général A. Mitchell Palmer et de son jeune bras droit J. Edgar Hoover, des agents fédéraux, épaulés par des milices privées, organisent des rafles coordonnées dans une trentaine de villes visant anarchistes, socialistes, communistes réels ou supposés, en particulier parmi les immigrés italiens et juifs d’Europe de l’Est. Le point culminant est la nuit du 2 janvier 1920 : entre 3 000 et 10 000 personnes sont arrêtées dans 30 à 35 villes, souvent sans mandat, lors de raids contre des locaux syndicaux, des réunions de partis et des domiciles privés. Les détenus sont entassés dans des conditions insalubres, privés d’assistance juridique, et une partie d’entre eux est expulsée, comme les 249 militants embarqués sur l’USS Buford, surnommé le « Soviet Ark ». (2). La proclamation « Loyalty Day and Law Day, U.S.A., 2025 » est un texte présidentiel signé par Donald Trump le 1ᵉʳ mai 2025 qui fusionne symboliquement la célébration de la loyauté et celle de l’État de droit. Elle rappelle que Loyalty Day, instauré sous Eisenhower pour contrer le 1er Mai ouvrier associé aux mouvements communistes, doit servir de « phare » face aux « horreurs du communisme et de la tyrannie », réaffirmant un anticommunisme de principe comme marqueur du patriotisme américain. Le texte enrobe cette injonction de loyauté dans une rhétorique très appuyée sur la « rule of law », présentée comme « crown jewel » de la nation, tout en dénonçant une « classe politique » qui aurait détourné la justice pour des règlements de comptes, faisant écho au discours trumpiste sur un appareil d’État manipulé par les ennemis internes. La proclamation insiste sur l’idée que « love of country requires loyalty to country », glissant d’une loyauté à la Constitution vers une loyauté à l’État et à sa direction politique, et appelle à afficher massivement le drapeau et à des cérémonies de réaffirmation, ce qui la rapproche davantage d’un rituel de discipline civique que d’une réflexion sur l’indépendance de la justice.
Mais avant cela : en 1903, la petite ville d’Indianola refuse de laisser en poste Minnie Cox, postière noire nommée par Washington ; face aux menaces racistes et au boycott local, Theodore Roosevelt choisit de fermer purement et simplement le bureau de poste, puis de détourner le courrier vers une autre ville plutôt que de céder à la pression blanche. Geste conflictuel, mais qui affirme la primauté de l’autorité fédérale sur l’ordre ségrégationniste sudiste et le droit d’une fonctionnaire noire à occuper sa charge. Un siècle plus tard, Donald Trump inverse la logique : il utilise l’État fédéral non pour protéger les minorités mais pour conforter des pouvoirs locaux et des forces de police accusés de discriminations raciales, fustigeant les villes « sanctuaires », attaquant les programmes de diversité et dénonçant l’« idéologie woke » comme une menace. Là où Roosevelt, malgré tous ses angles morts, accepte l’affrontement avec un Sud ségrégationniste pour défendre une employée noire, Trump s’est plutôt fait le relais politique d’élites blanches se présentant comme victimes d’un prétendu renversement racial, contestant les politiques antidiscrimination comme autant d’atteintes à l’« Amérique authentique ».
Au fait, les Etats-unis ne gagnent pas toujours : le 2 janvier 1963, près du hameau d’Ấp Bắc dans le delta du Mékong, quelques centaines de guérilleros vietcongs, bien retranchés et informés à l’avance de l’attaque, infligent une défaite symbolique à l’armée sud‑vietnamienne pourtant appuyée par conseillers américains, blindés M113, artillerie et hélicoptères. Les troupes de Saïgon laissent 60 à 80 morts, une centaine de blessés et cinq hélicoptères abattus, tandis que les pertes vietcongs restent limitées et que ceux‑ci parviennent à décrocher de nuit, ce qui en fait la première grande victoire revendiquée du Viet Cong face à un dispositif « moderne » soutenu par Washington. L’impact est surtout politique : des conseillers américains, comme John Paul Vann, dénoncent une « miserable damn performance », la presse commence à douter de la capacité de l’allié sud‑vietnamien, et Ap Bac devient l’un des jalons où l’on découvre que la supériorité technologique américaine n’assure ni la victoire militaire, ni la maîtrise du terrain.

Et aussi...
Le 2 janvier 1958, au Teatro dell’Opera de Rome, Maria Callas chante Norma devant un parterre saturé de mondanités et en présence du président italien Giovanni Gronchi. Victime de problèmes vocaux sérieux, elle interrompt la représentation après le premier acte et ne revient pas sur scène, provoquant un scandale immédiat où se mêlent rumeurs de caprice de diva, enjeux politiques et rivalités médiatiques. La presse conservatrice l’accuse d’affront au chef de l’État et au public romain, tandis que ses défenseurs dénoncent une mise en scène hypocrite qui préfère sacrifier la santé d’une artiste aux codes mondains du gala officiel. L’épisode, abondamment photographié et commenté, cristallise la violence du regard porté sur le corps des chanteuses et annonce la fin d’une certaine Callas, prise au piège entre mythe national, star‑system et exigences inhumaines de perfection.
Il y a 203 ans, Rudolf Clausius naît le 2 janvier 1822 à Köslin, en Prusse, et devient l’un des fondateurs de la physique moderne en reformulant la thermodynamique au XIXᵉ siècle. Il énonce la seconde loi sous sa forme la plus célèbre – la chaleur ne peut pas, d’elle‑même, passer d’un corps froid vers un corps chaud – et introduit le concept d’« entropie » pour mesurer l’irréversibilité des phénomènes. Cette grandeur abstraite devient un outil décisif pour penser la dégradation de l’énergie, le sens du temps et, plus tard, l’organisation du désordre en statistique et en physique des systèmes complexes. Sa phrase « L’énergie du monde est constante, l’entropie du monde tend vers un maximum » résume une révolution conceptuelle qui irrigue encore la cosmologie, la chimie, voire certaines métaphores philosophiques.
Et enfin : la première mondiale de R.U.R. (Rossum’s Universal Robots) de Karel Čapek a lieu le 2 janvier 1921 à Hradec Králové, avant de triompher rapidement à Prague puis à l’international. La pièce met en scène une usine produisant des êtres artificiels de chair et de sang, conçus pour travailler sans relâche jusqu’au moment où, prenant conscience de leur condition, ils se révoltent et anéantissent l’humanité qui les a créés. Čapek popularise ainsi le mot « robot », dérivé du tchèque robota (« corvée », « travail forcé »), pour désigner des travailleurs déshumanisés, interchangeables, réduits à une pure fonction productive. Derrière l’anticipation technologique, le texte est d’abord une parabole sur la logique industrielle qui traite les corps – ouvriers, colonisés, soldats – comme des pièces détachées, et sur le risque qu’une humanité ayant marchandisé toute vie devienne elle‑même obsolète.
Ce qui nous amène tout naturellement au fait du jour : Emmanuel Macron est un robot ?
LE FAIT DU JOUR
Hier, dans notre anyse des voeux d'Emmauel Macron (ICI), nous avons écrit que son discours avait été « vraisemblablement écrit aux trois quarts par ChatGPT ». Quelles preuves a-t-on pour affirmer cela ?, nous demande un lecteur sourcilleux (et peut-être macroniste, il en reste deux ou trois au fond de la classe). Ayant écrit « vraisemblablement », c'est bien que nous n'en avons pas la preuve absolue, mais quand même de sérieux indices qui désignent la troublante signature d'une production algorithmique.
La reprise mot pour mot de formules déjà servies en 2025 – « Nous tenons. Oui, notre pays tient », puis le copier-coller final « je nous souhaite de résister à l’air du temps » – ne relève plus du leitmotiv politique assumé, mais du recyclage automatique de tics de langage détectés par une machine. Surtout, cette injonction à « résister à l’air du temps » n’a plus rien de neuf : elle était déjà au cœur d’un discours prononcé devant le Grand Orient de France en 2023, où Macron l’utilisait pour se poser en rempart contre les vents mauvais du populisme et du complotisme. La retrouver, clonée, en clausule de vœux successifs signale moins une fidélité à une ligne qu’un fétichisme rhétorique vidé de sa scène d’énonciation, comme si l’algorithme avait identifié cette formule comme « performante » et la recasait mécaniquement en position finale. Cette répétition littérale est un marqueur typique des IA génératives qui, entraînées sur les discours précédents de Macron, reproduisent les patterns linguistiques dominants du corpus. Le fait que cette expression – « résister à l'air du temps » – apparaisse systématiquement en position terminale conclusive dans les deux discours suggère qu'elle a été codée dans les instructions données à l'IA comme un élément de clôture obligatoire. C'est exactement ce qu'on observe lorsqu'on demande à ChatGPT de « rédiger un discours dans le style de Macron » : l'algorithme identifie les formules récurrentes et les positionne aux endroits stratégiques.
De même, la répétition du verbe « tenir » dans des constructions différentes (« nous tenons », « notre pays tient », « la croissance se tient ») crée un effet d'écho qui semble calculé algorithmiquement pour renforcer le mot-clé central du discours. C'est exactement ce que feraient les algorithmes d'optimisation sémantique : identifier le terme principal (« tenir ») et le décliner sous différentes formes grammaticales pour maximiser sa présence. Par ailleurs, comme dans son discours de 2025, celui de 2026 multiplie les usages ambigus du pronom « nous ».
Même logique dans la structure : trois vœux, proprement numérotés – unité, force/indépendance, espérance – comme trois blocs préformatés qu’on pourrait réordonner sans rien changer au sens. Rien ne progresse, tout se juxtapose. On dirait moins un récit présidentiel qu’un plan en trois parties généré sur commande : « couvre le social, l’international, l’affectif ». La longue litanie d’infinitifs – « agir, soutenir nos agriculteurs… renforcer… persévérer… continuer… poursuivre… reconnaître… mettre en œuvre… » – produit le même effet de catalogue sans hiérarchie, comme si l’algorithme, incapable de trancher, empilait des priorités interchangeables. Un rédacteur humain aurait hiérarchisé ces priorités, créant des niveaux d'importance (« D'abord... ensuite... enfin... »), établissant des liens logiques entre elles (« Pour atteindre X, nous devons faire Y »), ou du moins variant la structure syntaxique pour éviter la monotonie. Ici, au contraire, on a une liste plate, où « soutenir nos agriculteurs » a exactement la même importance structurelle que « reconnaître les compétences de nos médecins ». Cette indifférenciation est d'autant plus suspecte qu'elle se termine par une formule d'excuse pour incompl exhaustivité : « Pour tout cela, et j'aurais pu égrener ici tous les chantiers qui nous attendent ». Cette incise révèle que même l'énonciateur (humain ou algorithmique) perçoit l'arbitraire de cette énumération, qui pourrait continuer indéfiniment. C'est précisément la limite computationnelle des IA : elles peuvent générer des listes infinies d'items pertinents, mais ne savent pas où s'arrêter naturellement.
Enfin, la disparition des références culturelles ( qui ont existé dans de précédents discours) achève d’aplatir la parole : plus de Péguy, plus de Camus, plus de Jaurès, rien qui singularise un moment, une pensée, un président. Reste une musique correcte, lissée, saturée de clichés (« notre histoire nous enseigne que nous pouvons tout relever ») et de parallélismes mécaniques, où même le « nous » devient un pronom flou, oscillant entre le chef, le gouvernement et « les Français » sans jamais se stabiliser. Cette hypothèse d'un texte généré par l'IA est renforcée par le fait que Jonathan Guémas, la principale « plume » du premier quinquennat, était précisément connu pour son érudition littéraire et historique, qu'il injectait systématiquement dans les discours présidentiels. Son départ en juillet 2022 coïncide avec la disparition progressive des références culturelles dans les allocutions de Macron. Le recours à l'IA serait ainsi une solution de remplacement face à l'absence de rédacteurs de qualité.
Si cette hypothèse de fabrication algorithmique est juste, ces vœux signent une rupture grave : le président n’incarne plus une parole, il certifie un texte optimisé pour ne heurter personne – et ce vide se voit, s’entend, se sent. Mais le plus grave n'est par que le texte du discours ait pu, partiellement ou en totalité, être "écrit" par l'IA. Car l'IA n'est peut-être pas "intelligente", mais elle n'est pas si bête que cela : tout dépend du "prompt" qu'on lui fournit. Or là, visiblement, Macron et ses conseillers en communication (s'il reste) ont opté pour le minimum syndical. C'est de la paresse, ou plus grave encore : une IA ne peut pas vous aider à "dire" quelque chose si... vous n'avez rien à dire. Or, Macron n'a plus rien à dire, et il n'a plus qu'à tenter de remplir ce vide avec des formules creux. Mais du creux dans du vide, ça ne mène pas bien loin.
Il prétend vouloir gouverner jusqu'au bout du bout du bout de son mandat, mais en vérité, il a déjà démissionné de toute ambition. Il ne lui reste plus qu'à espérer « les Français », en essayant de jouer un rôle sur la scène internationale pour lui donner l'illusion d'exister encore. Mais l'âme n'y est plus. Lors de sa première campagne en 2017, il se prenait quasiment pour le Christ ressuscité, capable d'enflammer des foules dévotes, et comme Moïse, de marcher sur les eaux mortes du hollandismes. Il n'arrive même plus à ventriloquer cette figure là : Emmanuel Macron est devenu un robot.
C'est évidemment pathétique. Pour lui, certes, mais on s'en fiche un peu : il expliquera plus tard à un psychanalyste pourquoi, se prenant pour le Messie de la start-up nation, qui allait à lui seul multiplier le pain et vin, il n'a jamais su faire amende honorable ety s'est mis à la nation qu'il devait représenter. C'est surtout pathétique pour la France, car on ne voit que trop quel boulevard ouvre le "renoncement" macroniste. Et c'est à nous qu'il demande de "ne pas renoncer". Y a-t-il quelqu'un dans l'assistance pour débrancher le robot ?
Jean-Marc Adolphe
L'INEDIT DU JOUR : CHARLES DE GAULLE, «UN "NOUS" DE BROUILLARD»
Dans la salle des machines des humanités, plus précisément au sein du laboratoire clandestin de résistance à l'air du temps, nos ingénieux ont mis au point une machine à faire parler les morts. Celle-ci n'étant pas encore brevetée, on ne peut encore donner tous les détails. Mais pour l'essentiel, voici quels en sont les ingrédients : 40% d'esprit un peu tordu, 30% d'IA, 25% de lectures en tous genres, les 5% restants étant composées de ginseng et de gelée républicaine, de fafé et de chocolat, avec aussi, pour finir, un zeste de piment d'Espélette. Et c'est ainsi que, cette nuit, nous sommes allés chercher Charles de Gaulle afin de lui demander de bien vouloir commenter les voeux d'Emmanuel Macron :
« Que voulez-vous que je vous dise ? Ce n’est pas un discours, c’est un bulletin administratif récité par un haut fonctionnaire pressé. On y parle comme on remplit un formulaire, avec ces séries d’infinitifs sans chair – « agir, soutenir, renforcer, persévérer » – qui pourraient convenir à n’importe quel gouvernement, en n’importe quelle année. Rien ne tranche, rien ne s’assume. On se contente d’aligner des rubriques comme on aligne des dossiers sur une table.
J’ai connu la parole d’État lorsqu’elle devait ouvrir un chemin dans la nuit, non meubler le temps d’antenne. Parler à la France, ce n’est pas lui dire qu’« elle tient » comme on vérifie la solidité d’un meuble. C’est lui dire où elle va, ce qu’elle doit surmonter, ce qu’elle ne peut pas tolérer. Ici, on se borne à constater que le pays « tient », comme si l’Histoire se réduisait à une épreuve de résistance passive, à l’image de ce président qui se vante de demeurer en place jusqu’à la dernière minute de son mandat, comme un locataire sourcilleux de son bail.
Quant à ce « nous » qu’il ne cesse d’invoquer, de quoi s’agit-il ? D’un pronom sans contour, indifférent à la différence entre le peuple, l’État et celui qui les dirige. On dit « nous tenons » pour ne pas dire qui décide, qui subit, qui ordonne. C’est un « nous » de brouillard, où la responsabilité se dissout dans la masse. La République, au contraire, exige que l’on sache qui parle, au nom de qui, et devant qui il répond.
On me rapporte qu’il aime conclure en souhaitant de « résister à l’air du temps ». Encore faudrait-il commencer par résister au vent tiède des banalités, par rompre avec ce langage standardisé qui pourrait être généré par quelque machine à mots. Résister à l’esprit du temps, ce n’est pas recaser la même formule de meeting en vœux successifs, c’est prendre le risque de dire ce qui déplaît, de nommer l’ennemi, d’annoncer une route qui ne sera pas pavée d’applaudissements.
Un chef de l’État ne doit pas se contenter d’être le lecteur appliqué d’un texte optimisé pour ne froisser personne. Il doit habiter sa parole, la signer de sa personne, de son histoire, de sa vision. Faute de quoi, la Nation cesse de l’écouter. Et lorsqu’un pays cesse d’écouter ceux qui lui parlent au sommet, il commence, tôt ou tard, à les congédier. »
Charles de Gaulle, nuit du1er au 2 janvier 2026
(pour copir conforme : Tzotzil Trema)
LA VOIX DU JOUR : THE WEAVERS, SUR LISTE NOIRE
The Weavers était un quatuor de musique folk américain basé dans le quartier de Greenwich Village à New York, composé à l'origine de Lee Hays, Pete Seeger, Ronnie Gilbert et Fred Hellerman. Fondé en 1948, le groupe chantait des chansons folk traditionnelles du monde entier, ainsi que du blues, du gospel, des chansons pour enfants, des chansons ouvrières et des ballades américaines. Au sommet de leur popularité, le groupe a vendu des millions de disques, dont la première chanson folk à atteindre la première place des classements musicaux, leur enregistrement de "Goodnight, Irene" de Lead Belly.
Malgré leur popularité, les Weavers ont été mis sur liste noire pendant une grande partie des années 1950. Pendant la période de la « chasse aux sorcières », les membres du groupe ont été suivis par le FBI et mis sur liste noire, Seeger et Hays ayant été appelés à témoigner devant la Commission des activités anti-américaines. Seeger a quitté le groupe en 1957. Sa partie de ténor et de banjo a été reprise successivement par Erik Darling, Frank Hamilton et enfin Bernie Krause jusqu'à la dissolution du groupe en 1964.
En 1940, Lee Hays et Pete Seeger avaient cofondé les Almanac Singers qui, parallèlement aux chansons et ballades folkloriques américaines, ont promu la paix et l'isolationnisme dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale, en collaboration avec l'American Peace Mobilization (APM), soutenue par le Parti communiste. Les Almanacs ont interprété de nombreuses chansons s'opposant à l'entrée en guerre des États-Unis. En juin 1941, lorsque l'Allemagne a envahi l'Union soviétique, l'APM a changé son nom pour devenir l'American People's Mobilization et a suivi la ligne du Parti en modifiant son objectif pour soutenir l'entrée en guerre des États-Unis. Les Almanacs ont soutenu ce changement et ont produit de nombreuses chansons en faveur de la guerre, exhortant les États-Unis à se battre aux côtés des Alliés. Les Almanac Singers se sont séparés après l'entrée en guerre des États-Unis.
Les Weavers ont été formés en novembre 1948 par Hays, Seeger, Ronnie Gilbert et Fred Hellerman. Sur la suggestion de Hellerman, le groupe a pris son nom d'une pièce de Gerhart Hauptmann, Die Weber ("Les Tisseurs", 1892), une œuvre puissante dépeignant le soulèvement des tisserands silésiens en 1844, qui contient les vers « Je ne le supporterai plus, quoi qu'il arrive ». Après une période où ils ne trouvaient pas beaucoup de travail rémunéré, ils ont décroché un engagement régulier et fructueux au club de jazz Village Vanguard. Cela leur a permis d'être découverts par l'arrangeur et chef d'orchestre Gordon Jenkins et de signer avec Decca Records. Le groupe a connu un grand succès en 1950 avec "Goodnight, Irene" de Lead Belly, accompagné de la chanson de 1941 "Tzena, Tzena, Tzena", qui est également devenue un best-seller. L'enregistrement est resté numéro un des charts pendant 13 semaines, le premier arrangement de chanson folk à connaître un tel succès. "Goodnight, Irene" s'est vendu à un million d'exemplaires en 1950.
Conformément aux attentes du public de l'époque, ces enregistrements et d'autres des premiers albums des Weavers comportaient des violons et des arrangements orchestraux ajoutés aux instruments à cordes du groupe. En raison de l'intensification de la peur du communisme au début des années 1950, leur manager Pete Cameron leur conseilla de ne pas chanter leurs chansons les plus explicitement politiques et d'éviter de se produire dans des lieux et des événements « progressistes ». Pour cette raison, certains fans de chansons folk les critiquèrent pour avoir édulcoré leurs convictions et commercialisé leur style musical. Mais les Weavers estimèrent que cela valait la peine de faire connaître leurs chansons au public et d'éviter le type d'engagement explicite qui avait conduit à la disparition des Almanacs. Cette nouvelle approche s'avéra fructueuse, entraînant de nombreuses réservations et une demande accrue pour les enregistrements du groupe.
Pendant la « chasse aux sorcières » des années 1950, Pete Seeger et Lee Hays ont été identifiés comme membres du Parti communiste américain par l'informateur du FBI Harvey Matusow (qui s'est ensuite rétracté). Tous deux ont été appelés à témoigner devant la Commission des activités anti-américaines en 1955. Hays a fait valoir ses droits en vertu du cinquième amendement, qui permet aux personnes de ne pas témoigner contre elles-mêmes. Seeger a également refusé de répondre, mais a invoqué le premier amendement, le premier à le faire après la condamnation des Dix d'Hollywood en 1950. Seeger a été reconnu coupable d'outrage au tribunal et soumis à des restrictions par la cour en attendant son appel, mais en 1961, sa condamnation a été annulée pour des raisons techniques. Comme Seeger figurait parmi les personnes répertoriées dans la publication Red Channels, une liste noire de l'industrie du divertissement, tous les membres des Weavers ont été placés sous surveillance du FBI et n'ont pas été autorisés à se produire à la télévision ou à la radio pendant la période McCarthy. Malgré leur immense popularité, Decca Records a résilié le contrat d'enregistrement des Weavers et a supprimé leurs disques de son catalogue en 1953. Leurs enregistrements ne pouvaient plus être diffusés, ce qui réduisait leurs revenus provenant des droits d'auteur. Des groupes de droite et anticommunistes protestaient lors de leurs concerts et harcelaient les promoteurs. En conséquence, la viabilité économique du groupe diminua rapidement et il se dissolut en 1952. Après cela, Pete Seeger poursuivit sa carrière en solo, mais comme tous les autres, il continua à subir les effets de la liste noire.





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Je lis (presque) tous les articles, certains enn diagonale, d'autres avec attention, ils m'interrogent, me bousculent parfois, m'habitent d'un doute - "Ne vais-je pas trop souvent chercher ce avec quoi je suis en accord politique, en empathie d'opinion?" - mais Les humanités ne sont pas le seul média à me poser cette question, y compris France culture qui de plus en plus fréquemment me met en colère par des complaisances "goût du jours".
Et puis, depuis quelques matins, une interrogation : les articles de Les Humanités, et ce matin très particulièrement, seraient-ils sourcés, écrits par un seul homme, Jean-Marc Adolphe? Ca me parait impossible. Alors, quels-elles seraient les autres à y travailler, participer, apporter leurs réflexions et écritures, à faire…