L’Homme au masque de fer : le secret d’État devenu conte de Noël
- Nicolas Villodre
- 25 déc. 2025
- 5 min de lecture

Inspiré par les révélations de l’historien Christophe Roustan Delatour, ce conte plonge au cœur de la forteresse de Pignerol, où un prisonnier anonyme au visage d’acier affronte la nuit de Noël. Entre raison d’État, silence imposé et fragile espérance, l’énigme la plus fascinante du règne de Louis XIV se transforme en récit intime sur la peur, la foi et la liberté.
Par une nuit de Noël où la neige étouffait les pas et les secrets, la forteresse de Pignerol semblait respirer au rythme lent des prières. Dans une cellule voûtée, un homme portait un masque de fer poli comme un miroir d’hiver. On disait qu’il n’avait ni nom ni visage, mais il avait un souvenir : une cloche, lointaine, qui sonnait sa naissance.
Selon les hypothèses chuchotées par Christophe Roustan Delatour (1), l’Homme au masque n’était pas un criminel, mais un nœud du destin, l’ombre d’un roi. Né dans la même nuit qu’un autre enfant promis à la couronne, il avait été séparé pour préserver l’ordre du monde. Deux étoiles s’étaient levées, une seule devait briller. L’autre avait été voilée.
On disait qu’il ne parlait jamais. Que son visage demeurait caché jusque dans le sommeil. On lui avait appris à ne plus espérer. Derrière ses paupières meurtries, il voyait un trône divisé et un roi solitaire, craignant que son double ne trouble la paix du royaume. Alors on lui avait volé son nom, son visage, sa vie.
Ce Noël-là, un jeune geôlier nommé Étienne, ému par la solitude du prisonnier, osa braver le protocole. Il apporta un quignon de pain, une pomme, et une bougie bénie. « Pour la veillée », murmura-t-il. L’homme masqué inclina la tête. La flamme révéla sur le fer des reflets d’or, comme si le masque gardait la mémoire d’un soleil.
Ils parlèrent peu. Étienne évoqua les chants, les enfants, le roi qui prierait à minuit. L’homme répondit d’une voix douce : « J’ai appris à prier pour celui que je ne suis pas. » Puis il raconta un rêve récurrent : deux berceaux, une même berceuse, et un pacte scellé par la neige. « Je ne suis pas son ennemi, dit-il. Je suis son garde-fou. »
À minuit, la cloche sonna jusque dans la pierre. Le vent s’engouffra, la bougie vacilla. Puis, d’un geste lent, il ôta le masque à moitié, comme pour respirer un instant. L’air glacé le frappa, et des larmes roulèrent sans bruit sur un visage oublié. Il referma doucement le voile sur son visage.
Au matin, la neige avait tout recouvert. Étienne crut voir le masque se fendre — non pas s’ouvrir, mais s’illuminer — et derrière, non un visage, mais un sourire de paix. Le prisonnier demanda une grâce : qu’on transmette au roi une bénédiction anonyme. « Dites-lui que son frère veille. »
Étienne laissa la cellule comme il l’avait trouvée, sauf une chose : la bougie, consumée jusqu’au bout, laissait une cire en forme d’étoile. On ne sut jamais si le message arriva. Mais l’hiver suivant fut clément, et l’on dit que le roi, en entendant les cloches de Noël dans la chapelle du Louvre alors qu'il priait en silence, posa la main sur son cœur, comme si une présence invisible lui rendait la chaleur.
Son confesseur l’observa s’agenouiller, pâle, troublé, comme si le poids d’un péché ancien lui écrasait l’âme. Une tempête vint battre les vitraux, et, l’espace d’un éclair, le souverain crut voir son propre reflet lui sourire, derrière les flammes des cierges.
Ainsi, l’Homme au masque de fer demeura caché, non par honte, mais par amour. Et chaque Noël, quand la cloche sonne, ceux qui savent écoutent : sous le fer, un frère prie pour l’autre, afin que la paix tienne, même au prix de l’ombre. Peut-être que Noël n’est pas le temps des présents, mais celui où les vérités enterrées réclament leur lumière. Nul ne peut masquer pour toujours la lumière d’un frère.
Dizzy Shah
BONUS
Sous le masque, mille visages : de la forteresse de Pignerol à la fabrique d’un mythe
Nous avions eu l'occasion, il y a quelques années, de visiter le fort de l'île Sainte-Marguerite au large de Cannes et de voir de près la cellule où avait amerri en 1687, après un séjour à la prison de Pignerol (dans laquelle végéta à perpète Nicolas Fouquet), celui qu'on appela lors de son transfert à la Bastille, "l'homme au masque de fer". Il fut arrêté et conduit à la citadelle de Pignerol sur ordre du roi du 28 juillet 1669, interdisant que soit prononcé ou dévoilé son nom. Les fake news, fantasmes et autres conjectures présentèrent ce prisonnier mystère tantôt comme le frère jumeau de Louis XIV, tantôt comme un de ses cousins germains, ou encore comme un noble disgracié, un fonctionnaire détenteur de secrets d'État, un conspirateur, un frondeur, un amant de la reine, etc.

La citadelle de Pignerol vers 1650. Une forteresse impressionnante, dont il ne subsiste rien de visible,
y est érigée par l'architecte François Levé en 1666.
Voltaire contribua à la légende de l'homme masqué avec un des chapitres du Siècle de Louis XIV et Alexandre Dumas lui consacra un épisode dans Le Vicomte de Bragelonne. Le mythe a alimenté de nombreux récits historiques, des romans et des pièces de théâtre : Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse (1745), anonyme, Les Jumeaux (1839, inachevé) de Victor Hugo, Le Masque de fer (1923) de Maurice Rostand, Le Masque de fer (1965) de Marcel Pagnol, Les Enfants de Dieu (2004) de Philippe Collas. Sans parler de films comme Fouquet, l'homme au masque de fer (1911) de Camille de Morlhon, L’Homme au masque de fer (1922) de Max Glass, The Iron Mask (1929) d'Allan Dwan, La Femme au masque de fer (1952) de Ralph Murphy, Le Masque de fer (1962) d'Henri Decoin, The Man in the Iron Mask (1977) de Mike Newell, L’Homme au masque de fer (1998) de Randall Wallace.
En réalité, le masque n'était sans doute pas de fer, comme certains de ceux du théâtre balinais, mais de toile ou de velours, d'une matière permettant d'éviter l'irritation ou l'infection de l'épiderme. Dans le cluedo sur son identité, figurent plusieurs personnages historiques proposés au cours de l'histoire : Nicolas Fouquet, Molière, le patriarche d'Arménie Avedick, le nain Nabo, Henri de Guise, Antoine Hercule Romuald de Rohan, le comte Ercole Matthioli, Eustache Dauger. Ce dernier, mentionné par Jules Lair en 1890, paraît à Christophe Roustan Delatour le plus vraisemblable. Pour tout savoir sur lui et sur la vie de cet illustre inconnu, il suffit de lire son livre.
Christophe Roustan Delatour, Le Masque de fer, un secret d'État révélé, préface de Lorànt Deutsch, Lausanne, éditions Favre, 2023, 550 pages, 27 € (ICI).
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