Le pas impétueux de la jeunesse selon Christos Papadoupoulos
- Nicolas Villodre
- il y a 11 heures
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Inspiré par la poésie antique d'Aristophane et celle, moderne, d'Odysséas Elýtis, par la musique engagée de Mikis Theodorakis et celle, contemporaine, de Manos Hatzidakis, le chorégraphe Christos Papadopoulos propose une œuvre magistrale, expertement exécutée.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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L'ami du regretté Edgar Morin, le cinéaste-poète Jean Rouch, conseillait à ses étudiants du samedi matin à la Cinémathèque, de monter les films par la fin. Telle était ou devait être également la méthode suivie par les auteurs de romans noirs, qui en savaient le dénouement, et donc le coupable, longtemps avant leurs lecteurs. Et celle des conteurs d'histoires en général, fables, des légendes comme des sketches d'humoristes spécialisés dans le stand-up. Tous soignent particulièrement les chutes. Tous gardent le meilleur pour la fin.
Cette simple idée du spectacle gouverne la structure, la dramaturgie, l'écoulement de My Fierce Ignorant Step, la dernière création du chorégraphe grec Christos Papadopoulos programmée fin mai 2026 par le Théâtre de la Ville. La pièce débute par la fin. Par le début d'une autre fin : rien de moins que l’ouverture de l’Orfeo, favola in musica (1607) de Claudio Monteverdi. Autrement dit, par le début de l’opéra tout court. Car My Fierce peut être considéré comme un véritable opéra. Ce n'est pas pour rien que la fondation Onassis a soutenu le projet. De la danse, certes, savante, on ne peut plus - les ballets des opéras peuvent aller se rhabiller - mais aussi du théâtre, des costumes, de la musique et du chant.
La forme est opératique mais également canonique. Le talent des uns (le chorégraphe, le compositeur électro-acoustique Kornilios Selamsis, le lumiériste Stefanos Drousiotis, le scénographe Clio Boboti, la créatrice des costumes, Maria Panourgia) et des autres (les exceptionnels danseurs aux six-dixièmes danseuses, qui méritent d'être cités : Themis Andreoulaki, Maria Bregianni, Amalia Kosma, Georgios Kotsifakis, Sotiria Koutsopetrou, Tasos Nikas, Ioanna Paraskevopoulou, Danae Pazirgiannidi, Spyros Ntogas, Adonis Vais) qu'on ne sent pas le crescendo trois fois plus long que celui du Boléro, la polyrythmie deux fois plus insistante que celle du Sacre.
La musique, d'abord. D'un minimalisme musical réduit à des battements de métronome, on passe discrètement, peu à peu, mine de rien, à des routines de claquettes. Les percussions empruntent aux Ornithes de Manos Hatzidakis inspirés par ceux d'Aristophane et, il est des chances, par les chants d'oiseaux d'Olivier Messiaen. Certains interprètes ont eu le droit d'être équipés de micros HF scotchés près de la bouche. Leur souffle amplifié donne le ton, le signal, la motivation et finit par devenir chant à part entière, instrument musical supplémentaire. La qualité vocale, la puissance chorale sont telles que des segments de la B.O. la jouent Carmina Burana.
La danse est abstraite, géométrique, fine, universelle, intemporelle, antique, guerrière, militaire, militante, apollonienne, dionysienne et, pour finir, baroque. Le groupe mixte se déplace comme un seul homme – ou une seule femme. Il donne plaisir à voir. Sans doute a-t-il, lui aussi, plaisir à danser. Il se donne et donne l'impression que l'assemblée s'exprime démocratiquement. Le choré-auteur indique clairement son intention de « montrer des individus qui ont chacun leur corps et leur voix ». Présentés comme interprètes et comme collaborateurs dans la feuille de salle, les interprètes ont eu voix au chapitre.
La réussite de la pièce tient à la légèreté du décor de Clio Boboti, transbahutable dans quatre flight-cases à base de panneaux qui, mis bout à bout, forment une barrière de bois bornant le ruedo - sauf que l’arène, ici, est carrée et recouverte de PVC. Les artistes entrent dans la place par deux burladeros latéraux cachés au fond de la piste de danse. Comme il l'était chez Cunningham, l'éclairage est avant tout utilitaire, en l'occurrence gris sur gris sauf en deuxième partie où Drousiotis s'autorise quelques effets stroboscopiques et crée un étonnant passage de couleur pourpre.
Selamsis juxtapose, avant de les superposer, des parties percussives, des coups de cymbales extraits d’Ornithes de Manos Hatzidakis pour, au final, résoudre la problématique avec la puissance des cuivres de l’ouverture de l’Orfeo préalablement désossée, petit à petit reconstituée, recomposée, ressassée ad lib. La danse n'est que saccades, déhanchements, hochements de tête décidés. Papadoupoulos crée des contrastes entre gels de mouvements et hardiesses soudaines, entre tensions et relâchements. La beauté du geste atteint ici une perfection absolue.
Nicolas Villodre






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