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Danse. Françoise Dupuy, l’anti-star qui rayonnait pourtant

Dernière mise à jour : 17 sept. 2022



HOMMAGE. «Une Reine de la danse nous a quitté», écrit Brigitte Lefevre, ex-directrice de la danse à l’Opéra de Paris. Mais une reine à la «puissance douce». Pionnière de la danse moderne en France, avec Dominique, son inséparable compagnon-bâtisseur, Françoise Dupuy est décédée chez elle, à Paris, à 97 ans, dans la nuit du 14 au 15 septembre. Elle laisse derrière elle un héritage inquantifiable, et un profond sillage, animé par une conception de l’art qui se devait d’être «un projet de vie et de société».



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« Elle porte la danse en elle ». Françoise Dupuy -née Michaud- n’a que 10 ans lorsque le grand critique d’art André Warnod décèle chez la toute jeune fille plus qu’un talent, une vocation.

Née en 1925 à Lyon, elle est la fille de Marcel Michaud, figure importante de la vie artistique lyonnaise : engagé avant-guerre dans les milieux d'extrême gauche et les activités syndicales, il collabore à des journaux libertaires, tout en se liant avec des mouvements artistiques d’avant-garde, qui le conduiront à rencontrer des personnalités telles que les galeristes Yvonne et Christian Zervos, Daniel-Henry Kahnweiler, les peintres Picasso et Max Ernst, les poètes René Char et Francis Ponge, etc., et à ouvrir à Lyon, en 1938, une galerie qui parviendra tant bien que mal à maintenir ses activités sous occupation allemande.

C’est dans ce milieu d’une grande richesse intellectuelle que grandit Françoise. A cinq ans, elle prend ses premiers cours de danse à l’Opéra de Lyon, mais délaisse bien vite pointes et rêves de tutu pour suivre des cours de rythmique Dalcroze, une technique qu’elle va approfondir auprès d’Hélène Carlut, qui a été l’élève directe du musicien et pédagogue suisse Émile Jaques-Dalcroze, mais qui fut aussi la première Française à aller étudier à la fin des années 1920 à Hellerau, qui attirait alors des visionnaires culturels de toute l’Europe, auprès de Rosalia Chladek, figure majeure de la danse moderne allemande.


Après-guerre, elle "monte à Paris", comme on dit alors, poursuit sa formation, notamment auprès du mime Étienne Decroux. En France, la danse moderne est encore balbutiante, mais elle est soutenue et encouragée par des personnalités telles que Pierre Tugal, l’énergique co-fondateur de l'Association des Écrivains et Critiques de la Danse et animateur des Archives Internationales de la Danse, ou encore le metteur en scène Roger Blin. Et surtout, en 1946, elle découvre Jean Weidt, l’un des pionniers de la danse d’expression allemande, communiste, qui a fui le nazisme et trouvé refuge à Paris, où il a créé le « Ballet 38 », sans doute la première compagnie de danse moderne en France. Dans les cours de Jean Weidt, puis dans sa compagnie, Françoise Michaud rencontre un jeune danseur, Dominique Dupuy, pareillement aimanté par les bourgeonnements de la danse moderne.

Sur scène, comme dans la vie, Françoise et Dominique Dupuy vont désormais former un couple inséparable. Leurs premiers spectacles sont simplement co-signés « Françoise et Dominique ». Ils créent ensuite au début des années 1950 les Ballets Modernes de Paris. Et affrontent, comme l’écrit Jacqueline Robinson dans L’aventure de la danse moderne en France (1920-1970) (éd. Bougé, 1990), « un establishment [de la danse] somnolent dans le confort des idées reçues ». En témoigne cette critique peu amène du Figaro, en 1955 : « Françoise et Dominique furent bien effrontés en donnant ce titre [Ballets Modernes de Paris] à leur compagnie. Une esthétique démodée depuis 20 ans… une chorégraphie sans la moindre invention…. Il est difficile de trouver dans ce désert un élément moderne ou parisien ; il fait même de la bonne volonté pour y reconnaître un ballet. Tout est terne, morne, éteint, sans âme et sans tempérament. Il ne se passe rien, rien de scandaleux, rien d’émouvant, rien d’original. »


Il en aurait fallu davantage pour décourager Françoise et Dominique Dupuy et éroder « l'acharnement avec lequel ils se battaient pour imposer leur idée de la danse », comme l’écrit encore Jacqueline Robinson, qui témoignait « des heures de travail dans le studio, cours et répétitions, des discussions sans fin autour de la danse, autour de ces jeunes qui cherchent à se former (…), des générations d’élèves (…) qui ont étudié auprès de Françoise et Dominique. Les heures passées à militer autour de diverses « tables vertes », tentant au sein d’institutions et d’organismes officiels de résoudre les mille et un problèmes auxquels se confrontent la pratique de la danse, la vie des danseurs, la création, la diffusion, la reconnaissance et tutti quanti. (…) Une énergie parfois insensée, qui a eu raison des obstacles. »


Infatigables bâtisseurs, Françoise et Dominique Dupuy créent en 1962 aux Baux-de-Provence le premier festival de danse en France, et sont les premiers à accueillir dans l’Hexagone Merce Cunningham. A Paris le théâtre de l’Est Parisien accueille plusieurs années de suite les Ballets Modernes de Paris, et crée avec eux une innovation : une saison théâtrale entièrement dédiée à la danse. Avec la critique Lise Brunel, ils inaugurent en 1968 un secteur danse au Musée d’Art Moderne de Paris ; créent l’année suivante un centre de formation, les R.I.D.C (Rencontres Internationales de Danse Contemporaine) ; organiseront plus tard, à partir de 1996, des rencontres d’été à Fontvieille (Bouches-du-Rhône), dans un lieu magnifique qu’ils baptisent « Le Mas de la Danse » ; s’investissent dans de nombreuses actions syndicales et militantes. Alors que Dominique Dupuy sera en charge d’un Institut de formation à l'enseignement de la danse et de la musique, préfiguration de l’actuel centre de ressources du Centre national de la danse ; Françoise Dupuy sera, de 1987 à 1992, inspectrice de la danse au ministère de la Culture : elle a été l'une des actrices de la mise en place du diplôme d'État pour l'enseignement de la danse (voir ICI).


Françoise Dupuy en décembre 2021 avec la chorégraphe Cécile Proust. Photo Jacques Hoepffner


Parfois intransigeante, en tout cas déterminée dans ses convictions, Françoise Dupuy ne se départait cependant jamais d’une douce bienveillance. Son rayonnement, sans être solaire, n’était jamais démonstratif. Il émanait simplement, mystérieusement. En effet, elle portait la danse en elle, avec l’intime exigence que l’art se devait d’être « un projet de vie et de société ». Une « puissance douce », dit la chorégraphe Cécile Proust, qui avait rencontré Françoise Dupuy en décembre 2021 dans le cadre d’une série d’entretiens sur « Ce que l’âge fait à la danse ».

Françoise Dupuy, une "puissance douce"


Impossible de résumer en quelques titres soixante ans de spectacles créés et interprétés, dont un ouvrage paru, en 2018, Album, « drainait les émerveillements et les mystères » à partir de nombreuses photos en noir et blanc (Lire ICI la critique du Monde). Jacqueline Robinson, encore, est sans doute l’une de celles qui, évoquant le solo Ana, non (1980) a le mieux qualifié la présence dansante de Françoise Dupuy : « Françoise à la fois dépouille et investit la gestuelle et la forme pour arriver à un essentiel où toutes les nuances de la condition humaine sont exprimée avec une extrême subtilité. Dans ses créations de groupe cette même espèce de simplicité, de nudité, de justesse dans le temps et dans l’espace, semblent affirmer le credo d’Isadora Dunan que Françoise cite volontiers : « la danse est un art qui permet à l’âme humaine de s’exprimer en mouvement, mais c’est encore la base de toute une conception de la vie plus souple, plus harmonieuse, plus naturelle. » »

« Pour toujours Françoise Dupuy, tu es l’immense, l’unique danseuse, artiste, chercheuse, pédagogue », a réagi hier sur Facebook la chorégraphe Régine Chopinot. « Pour toujours Françoise Dupuy tu es avec nous, nous toutes et tous qui avons eu le bonheur de te voir, de te rencontrer, de recevoir ton enseignement et de danser avec toi. Pour toujours Françoise Dupuy la si délicieuse et merveilleuse Fanfan tu restes avec nous, dans nos cœurs orphelins. » Et comme le dit, également sur Facebook, Brigitte Lefevre, ex-directrice de la danse à l’Opéra de Paris, « une Reine de la danse nous a quittés ».


Jean-Marc Adolphe

Photo en tête d'article : Françoise Dupuy en août 2001 au Mas de la Danse, à Fontvieille. Photo Marine Combrade.


Un poème de Françoise Dupuy


« Pourquoi danser ?


Mais au fait, pourquoi vivre ?

Le danseur est ce créateur de

l'instant, qui porte en lui

le monde entier


Et son corps en est le résonateur privilégié


Ce corps,


Instrument de précision fait de flux et de reflux est capable

de rassembler des énergies dispersées pour

les utiliser dans un courant unique

de force et devenir cet outil

incomparable de communication

Si nous ne dissocions plus

ni « technique » ni « expression »

de ce qui est « danse »

alors nous

retrouvons l'ivresse procurée

par le jaillissement des puissances

psychiques et charnelles d'un homme

Le danseur est un homme qui

travaille en public avec son

corps. Il l'offre publiquement.

On peut l'offrir pour des faveurs

ou de l'argent.


Cela a un nom

On peut également en faire

un étalage à la portée de

tout individu moyen

Mais on peut aussi l'offrir

pour un dialogue d'amour

de sacrifice

de beauté

pour un dialogue humainement divin. »


Françoise Dupuy, poème reproduit par Jacqueline Robinson, L’Aventure de la danse moderne en France (1920-1970), éditions Bougé, 1990.


VIDEO

Françoise Dupuy, Grands entretiens de l’INA. Entretien réalisé par Sonia Soulas.





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