Danse : retour sur la "bouffée d'air" des années Lolita
- Nicolas Villodre
- 11 avr.
- 4 min de lecture

Mess, la jeune maison d’édition de Mestiza Estudio, consacre un volume foisonnant au collectif Lolita Danse, né dans le sillage de Mai 68 et nourri par la vision pluridisciplinaire d’Alwin Nikolais, qui a électrisé la scène chorégraphique française des années 1980 en mêlant cabaret, musical, arts plastiques et syncrétisme dansé, en passant par les costumes flamboyants de Sylvie Skinazi.
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Mess, la branche éditoriale de Mestizia Estudio, une équipe d’artistes basée à Paris, publie mi-avril un ouvrage consacré à un autre collectif, la compagnie Lolita, qui marqua la scène contemporaine hexagonale dans les années 1980. Le titre de l’ouvrage correspond à celui de la compagnie. Il peut être pris en deux sens différents, quoique complémentaires. Celui du nom d’un groupe un peu latino sur les bords qui fut choisi par dix danseurs, musiciens, plasticiens et techniciens – le prénom Lolita, diminutif de Dolores évoque aussi la jeunesse éternelle de l’héroïne de Vladimir Nabokov. Le mot danse pourra être considéré comme un substantif ou comme un verbe, un verbe actif conjugué au présent.
Mu par l’élan – et l’utopie libertaire – de mai 68, inspiré par la vision pluridisciplinaire du chorégraphe Alwin Nikolais, le groupe Lolita, formé de Marcia Barcellos, Philippe Chevalier, Daria Eliès, Catherine Langlade, Alain Michon, Dominique Rebaud, Arnaud Sauer, Santiago Sempere, Thierry Azam et Éric Wurtz, « cherchait à transcender les identités individuelles », écrit Isabelle Bucklow dans l’essai qu’elle lui a consacré. Nombre d’archives inédites sont mises en valeur par les collaborateurs du studio bellevillois Monica Urquijo Zobel, Maïa Loucif, Anaïs Chappelet, Manon Lutanie, Julian Mathews et Rachel Valinsky. Aussi bien des carnets de textes et de dessins que des lettres et des photographies, qui s’échelonnent sur une dizaine d’années.
En peu de temps, le groupe, composé en un premier temps de danseurs issus du CNDC d'Angers, période Nikolais, monte les spectacles suivants : Aquarius (1981), solos et duos de Marcia Barcellos, Alain Michon, Dominique Rebaud, Arnaud Sauer et Santiago Sempere, Bla Bla (1982), Qui a tué Lolita ? (1983), pastiche de film noir, Les Indolents Délires de Dolorès Dollars (1984), Zoopsie Comedi (1986), le groupe Lolita augmenté de la compagnie Beau Geste fondée par Dominique Boivin, Mouse Art (1987) et Les K (1989). Qui dit collectif dit suspension de l'ego, contribution aux tâches et un partage équitable des droits d'auteur.
Isabelle Bucklow définit la forme chorégraphique de Lolita comme « un concentré de genres et de traditions populaires, classiques et folk, un syncrétisme du flamenco, des danses brésiliennes, vendéennes, jazz, sardanes, butô et indiennes. Et la danse elle-même n’était qu’une facette de l’approche kaléidoscopique et transversale du collectif, qui mêlait également genres et styles apparemment discordants en matière de musique, de mode et de scénographie. » Le relativisme esthétique permet au groupe d'accorder autant d'importance aux arts mineurs qu'à ceux alors considérés comme majeurs. La forme emprunte au collage pour ce qui est de la danse, de la musique, des costumes et des décors qui s'inspirent des avants-gardes.
À cet égard, la pièce la plus emblématique ou spectaculaire de Lolita est sans doute Zoopsie Comedi que nous avons eu l'occasion et le plaisir de découvrir en 1986 à la Biennale de la danse de Lyon. Cet opus revisite le musical, un genre que l'on pensait dépassé, datant des années vingt à cinquante. La structure est à base de tableaux. Les dizaines de costumes étaient signés Christian Lacroix et Sylvie Skinazi, son assistante. Les décors, la musique et les bruitages faisaient leur effet. L'intérêt de l'ouvrage édité par Mess est de donner une idée de toutes les autres pièces imaginées et réalisées par les membres de Lolita Danse en moins d'une dizaine d'années.
Pour ce qui concerne les magnifiques tenues de scène de cette pièce qui détonna et en enchanta plus d'un à sa création, Sylvie Skinazi raconte dans le livre l'origine de sa collaboration avec Lolita : « Je les ai rencontrés alors que je travaillais avec Christian Lacroix chez Jean Patou. J’étais sa première assistante. Tout de suite, le groupe nous est apparu, à tous les deux, comme une bouffée d’air pur par rapport au monde un peu confiné de la haute couture qui était encore assez vieillot, il n’y avait pas de jeunes créateurs vraiment intéressants qui émergeaient. C’était un monde figé, même s’il avait aussi sa magie. La danse contemporaine est arrivée comme un miracle. On a tout de suite eu envie de collaborer avec eux ».
Dominique Rebaud revient sur cette double œuvre collective : « À cette époque, une partie de la danse contemporaine française, sous l’influence de la danse américaine, s’intéresse à une danse abstraite. Nous, on avait envie de renouer avec le cabaret, être au second degré et se rapprocher du divertissement. Pour créer la revue, chaque membre avait la possibilité de créer un tableau. (...) La première partie était composée d’une série de tableaux avec deux grands éventails qui permettaient les changements de costumes et de décors. Pour la deuxième partie, tout se déroulait dans un décor de ville dans laquelle on voyageait, passant de New York à São Paulo, de Tokyo à Paris.(...) C’est vrai que Dominique [Boivin] a été l’un de ceux qui ont amené l’humour, le décalage dans cette danse contemporaine abstraite, cette possibilité de se rapprocher de la comédie ».
Nicolas Villodre
Mestiza Estudio, Lolita Danse, Paris, Mess, avril 2026, 312 pages, 70 € (ICI).






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