top of page

Yves Musard arrête la danse

9 sept.
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 10 sept.

Yves Musard à New York, en 2008

Yves Musard à New York, en 2008. Photo Keri Pickett


Danseur, chorégraphe et « artiste rare », Yves Musard s'est éteint le 19 août dans un hôpital marseillais. Formé à New York dans le sillage de Cunningham et de Cage, il a traversé trois décennies de danse contemporaine avec une gentillesse et une liberté de mouvement qui restent, aujourd'hui, sans héritier direct. Nicolas Villodre retrace ce parcours singulier, de Grenoble à Manhattan, jalonné de créations marquantes comme Obsolete Paul ou Antipodes.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


La danse, c’est l’espace et rien d’autre. Bon, ce n’est pas tout à fait vrai. C’est aussi le temps. Espace-temps. Ma (間), disent les Japonais. Moins un espace ou un temps séparé que l’intervalle significatif qui les relie : une distance, une pause, un silence, un vide actif, un rythme. Dans cette perspective, ce qui est « entre » les choses participe pleinement de l’expérience et de la forme. Tout le reste n’est que baliverne, même si les balivernes, ça peut être important aussi : il faut bien se rencontrer des histoires pour passer le temps.

 

Yves Musard était un artiste du Ma. Dans la vie de tous les jours, des histoires, il aimait bien en raconter. En écouter, aussi. Dans la performance de la danse, il ne racontait pas d’histoires, il dansait, un point c’est tout. Il dansait la danse, comme cela lui venait.

 

La plus mauvaise performance d’Yves Musard date du 19 août dernier. Ce sera aussi la dernière. Ce jour-là, Yves Musard a fermé les yeux pour de bon, dans un hôpital marseillais. Comme l’écrit Nicolas Villodre, ce jour-là, Yves Musard « a arrêté la danse ». Après lui avoir tant donné, sans attendre en retour ni notoriété ni honneurs, même il n’eût pas été injuste qu’il en eût davantage bénéficié.

 

Mais Yves Musard était un artiste rare. Danseur, chorégraphe, et tout autant poète des espaces, sculpteur de temps. Avant d’épouser la danse pour de bon, il avait produit à Grenoble, au tout début des années 1980, un éphémère magazine d’art, Détails, « pour cristalliser une surface qui transporte différents territoires, et pour prendre les empreintes de ces territoires ». Là, tout est dit, faut-il en rajouter ?

 

Oui, il faudrait en rajouter. Parler, par exemple, de l’extraordinaire gentillesse d’Yves Musard, qui n’était animé d’aucun plan de carrière, comme tant d’autres aujourd’hui devenus libéraux-capitalistes à l’insu de leur plein gré sur le marché des spectacles. Dire aussi qu’avec la disparition d’Yves Musard, on n’est pas seulement orphelins de son sourire et de sa bienveillance, mais aussi de ce qu’il représentait. Car des arpenteurs d’espaces et de temps, comme il le fut, il n’en reste guère.

 

Jean-Marc Adolphe

"Il y a dans mes spectacles une certaine évidence, qui n’est pas liée à un concept ou à une narration"


« J’ai toujours eu un désir de danser, mais c’est la rencontre avec Jean-Claude Gallotta et Mathilde [Altarraz], et notre amitié pendant trois ans, qui a vraiment joué sur ce que je fais maintenant. Michel Hallet, qui travaillait alors avec eux, a des notions assez précises et des valeurs quant à la danse, qui m’ont aussi influencé et m’ont dirigé vers le travail de Cunningham et de Cage », confait Yves Musard dans un entretien avec Jean-Marc Adolphe publié par Pour la danse en novembre 1984, où il évoquait ses débuts.


Yves Musard

Ci-contre : Yves Musard à New York. Dossier de l'artiste au CND. Photo DR


Il est initié à la technique Cunningham par Mirjam Berns et Sheela Raj en 1976. Il fait le voyage à la Sainte-Baume en 1978 où il suit un stage de trois semaines avec John Cage, et où il est séduit par les héros et héroïnes de la modern et postmodern dance avant d'entreprendre le voyage vers New York. Le Grenoblois interprète avec Gallotta Variations IV de Cage-Cunningham. En 1979, il se fixe à New York pendant plusieurs années, vivant de petits boulots, dansant sans cesse dans les lieux les plus divers, des plus branchés ou underground comme la Kitchen, le PS 122, le Dance Theater Workshop, Franklin Furnace, The Pyramid Club, The Limbo Lounge, Fashion Moda, 8BC, aux plus épurés comme les galeries d'art ou dénués de tout comme les rues de downtown.


Il s'aguerrit à la technique Cunningham au studio de celui-ci avec Douglas Dunn. En 1984, il pratique le Contact Improvisation avec l'inventeur de cette discipline, Steve Paxton, mais également à l'Open Mouvement avec Margaret Craske, Peter Saul et Diana Byer. Il suit les ateliers de Dana Reitz, Simone Forti et Valda Setterfield. En parallèle, il crée un grand nombre de pièces, surtout des solos, avec les musiciens Z'ev (Stefan Joel Weisser), Fast Forward (Paul Wilson) et Rhys Chatham, le sculpteur John Henninger, sans oublier des vidéos, avec Charles Picq, Arpad Dobridan, Berlin Raw et Penny Ward. Il se produit dans diverses capitales : Berlin, Hambourg, Stuttgart, Munster, Enger, Paris, Lyon, Bâle, Zurich, Genève, Londres, Newcastle. À Paris, il est accueilli par le Théâtre de la Bastille, le Théâtre d'En Face, le Théâtre 18 et la Ménagerie de Verre, fidèlement soutenu par Marie-Thérèse Allier.


Notons quelques œuvres de cette période : Motive (1981), Green (1982), Between (1982), une chorégraphie pour quatre danseurs sur une musique jouée live par Z'ev, avec des sculptures en polyester de John Henninger. Il collabore avec Fast Forward durant un an et demi pour mettre au point deux œuvres qu'il considère comme majeures : Obsolete Paul (1983) et Rotorblade (1984), toutes deux avec des costumes de Gabriel Berry. Avec Rhys Chatham, il crée Journey I-III (1984) et Waterloo (1984), pour quatre trompettes et percussions.





Yves Musard et Fast Forward dans Obsolete Paul, en 1984.

Yves Musard et Fast Forward dans Obsolete Paul, en 1984. Photo Keri Pickett

Dans Pour la Danse (novembre 1984), Alain Foix écrivait : « Calme et serein, le visage de Fast Forward contraste étrangement avec le martèlement forcené et abrupt de ses maillets sur la surface d'acier du steel-drum. Le son, débité en éclats métalliques, éclabousse l'espace et tisse en volumes sonores un écheveau aux mailles serrées et complexes dans lequel Yves Musard évolue comme dans son élément naturel. Sa tête, d'une extrême mobilité, vive et légère, semble, ainsi que tous les oiseaux terrestres, flotter loin au-dessus de la densité de son corps. »


Anna Kisselgoff, la critique du New York Times, décrit la performance d'Yves Musard à la Middle Collegiate Church, de la 7e Rue : « Antipodes, Part II, un solo que M. Musard a créé sur commande pour le Théâtre 14 de Jean-Marie Serreau à Paris, pourrait servir de pièce emblématique au chorégraphe français. De son propre aveu, il s’intéresse aux extrêmes. Le surprenant et le grotesque ne lui sont pas étrangers (...) Il s’intéresse également à l’exploration de nouvelles façons de bouger. Antipodes, Part II se caractérise donc par une extrême tension dans la qualité du mouvement (...) M. Musard semble courir sur place, en donnant des coups de pied avec sa jambe droite tandis que sa jambe gauche bouge également. Il bondit ensuite et répète la séquence, à une vitesse telle qu’il est difficile de la saisir visuellement (...) Il danse, tandis qu’un chœur de célébration retentit sur un collage sonore d’Eve-Marie Breglia (...) Le reste est un solo d’une tension remarquable et souvent captivante, dans lequel M. Musard contient une énergie sur le point d’exploser, mais maîtrisée par une discipline qui fait vibrer chaque fibre de son être. »


Dans son entretien avec Jean-Marc Adolphe, Yves Musard observait : « Je crois qu’il y a dans mes spectacles une certaine évidence, qui n’est pas liée à un concept ou à une narration ; c’est une forme qui sort de nulle part, qui existe, qui a un sens bien qu’il n’y ait pas de sens. On s’est aperçu de ça en jouant dans toutes sortes de contextes : partout il y a quelque chose qui adhère. On sent qu’il y a un équilibre de formes, un équilibre de structures, et c’est ce que l’on cherche à trouver, même si cette structure est sortie de nulle part, il y a une forme juste ». À la même époque, Marie-Christine Vernay notait dans Les Saisons de la danse :  « Ce drôle d’oiseau au grand nez et aux petites oreilles finement modelées n’a pas cherché non plus à faire illusion par l’emploi de gadgets spectaculaires. Il a fait des choix en fonction de ses moyens. (...) Il a élaboré une danse marquée par la présence du personnage scénique et par son travail sur le rythme. Tantôt jouant sur l’excroissance — une bosse dans le dos —, tantôt laissant à l’abandon un morceau du corps — un bras qui pend, une jambe qui traîne —, il chorégraphie des mouvements semblables à ceux d’un homme qui court pour, finalement, rater le bus. »


En mars 1985, Joan Acocella consacrait un article à Rotorblade d’Yves Musard et Fast Forward dans Dance Magazine : « Vous ne trouverez pas de danseur d’apparence plus insolite. Avec son visage aquilin, ses yeux noirs perçants et ses cheveux ras, ne laissant sur le sommet du crâne qu’une touffe de la forme d’une yamulke, il ressemble à une figure sortie d’un tableau néerlandais ancien (…) Son corps vigoureux est moulé dans un justaucorps bleu roi orné de franges incongrues, de pièces de velours colorées et d’un ruban écarlate noué sur la cuisse droite. La musique est de Fast Forward, à la coiffure punk et à la tenue d’ouvrier communiste (…) qui joue sur un steel-drum.(…) Musard, très expressif, parcourt toute une gamme d’émotions, allant de l’énigmatique à l’hilarant et à l’intense. Il se déplace d’un côté à l’autre, fait des pompes, saute sur place et redescend comme un bâton de pogo. (…) Ses mains se métamorphosent en créatures étranges, séparées du corps, se meuvent avec le dynamisme de la machine. (…) [Musard et Fast Forward] n'ont cherché à proposer « rien d’autre que des couches de son et d’énergie qui produiraient une certaine intensité et un certain drame ». 


Christine Rodès décrivait, quant à elle, le travail de Musard en février 1986 dans Pour la danse : «  Il s’est forgé seul une technique et une gestuelle, une philosophie concrète, une manière d’être et de danser. Il est de ces espèces célibataires, dont la "différence" est précieuse. Si vous avez vu ses pièces (Vert, Obsolete Paul, ou récemment Dix huit cent quinze, premier trio au TCD), vous en connaissez les traits : les "poses incessantes", technique d’arrêt sur image à grande  vitesse, la précision du corps graphique, compact et souple, le buste plane et incliné, toujours prêt à fendre l’espace, les spirales et les renversements inhabituels, les courses en cercle jusqu’à épuisement des élans, les percussions violentes qu’il fait naître sous ses pas, avec leurs décalages et leurs relais rythmiques, la liberté des articulations et le ressort des gestes…»


En 2009, la Cinémathèque de la Danse produisit avec le soutien de la Passerelle de Saint-Brieuc un montage vidéo réalisé par Xavier Baert, The man who believed he could move, Un portrait dansé d'Yves Musard, qui fut projeté à la Ménagerie de verre et qui est visible de nos jours au CND qui illustre ces propos en montrant des séquences des principales créations du chorégraphe : Between, Part 1 (1982), Green (1982), Obsolete Paul (1983), Antipodes (1984), East River Dance (1986), Parts of Battle Human Scale (1987), Pump and Circonstances (1987) pièce de 1985 sur une musique de Rhys Chatham, dansée par Yves Musard, Peter Davis et Isabelle Marteau, On Monday we will eat rice and beans (1988), The Man who believed he could move (1988), Ellipse (1992), Promenade (1992), Impressions d'un homme dehors (2003), Galaxy Pearl (2004), Impressions d'un homme dehors, répercussion (2007). La preuve par l'image de l'originalité d'Yves Musard.


Nicolas Villodre


EN VIDÉO


Steel / Spirit (2013). Yves Musard / Richard Serra. Film de Keri Pickett.



Un court-métrage explorant l’interaction entre la danse et la sculpture. Yves Musard, danseur et artiste du mouvement, se produit aux côtés de l’œuvre Inside Out (2013) du sculpteur Richard Serra, exposée à la galerie Gagosian de New York. L’imposante sculpture en acier patiné de Serra occupe tout l’espace lumineux de la galerie Gagosian de la 21e rue à New York. La chorégraphie in situ d’Yves Musard explore l’environnement créé par Serra. Musard se déplace avec concentration et curiosité autour des rubans d’acier, explorant la sculpture à la fois littéralement et métaphoriquement, dans le but de sensibiliser davantage le spectateur à la dynamique de la sculpture au sein de l’espace de la galerie. En combinant mouvement et images fixes, la réalisatrice Keri Pickett crée un court-métrage sur le temps et la perspective. Tamara Douglas-Morris compose une partition contemplative pour accompagner les chants simples de Musard. Richard Serra (né le 2 novembre 1939) est un sculpteur et vidéaste minimaliste américain, connu pour ses assemblages à grande échelle de tôles. Serra a participé au mouvement de l’art processuel. Il vit et travaille à Tribeca, à New York, ainsi que sur l’île du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse. Yves Musard est un artiste du mouvement dont l’œuvre s’articule autour de performances in situ et d’explorations spatiales, à l’intérieur comme à l’extérieur des musées et des galeries, consistant à explorer, à réagir et à interagir avec des parcours, des communautés ou des situations. Yves travaille en tant qu’artiste solo, mais collabore souvent avec des musiciens et d’autres artistes. Son approche unique du mouvement dans l’espace environnant fait naître une perception du lieu, des détails et des personnes. Son intérêt principal porte sur l’espace en tant qu’« espace » qui renferme ce que tous les êtres humains ont en commun. Les outils de travail de Musard comprennent une documentation multimédia de ses performances dans des environnements spécifiques au site, entremêlée de performances en direct.

Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité,

qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.





2 commentaires


Chers Nicolas et Jean-Marc,

Merci pour ce si bel article qui ressemble tant à Yves.

Une petite remarque : Diana Byer, citée plus haut, n'est nullement praticienne de l'"open mouvement" mais une digne danseuse et professeur de danse classique, technique Cecchetti, qu'elle tient en droite ligne de Margaret Craske, laquelle la tient en droite ligne d'Ana Pavlova.

Au début des années 80, Yves, moi et bien d'autres prenions son cours le matin avant de filer au studio Cunnningham.

Je pense que Yves et Diana s'estimaient beaucoup mutuellement et sont restés en contact.


J'aime
En réponse à

Chère Céline,

merci pour la précision concernant Diana Byer, correction sera faite...

J'aime

nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page