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« Ni rois, ni seigneurs » : le grand discours d’Obama pour l’ouverture de son centre présidentiel

Barack Obama lors de son discours d'ouverture du Centre présidentiel qui porte son nom à Chicago, le 18 juin 2026.

Photo Victor Hilitski / Keystone


Le 18 juin 2026, Barack Obama a inauguré à Chicago le Obama Presidential Center, vaste complexe muséal et civique qui entend raconter l’histoire américaine depuis les marges jusqu’à la Maison-Blanche. Entre célébration de son propre parcours, mise en scène d’une mémoire officielle et controverses très concrètes autour du choix de Jackson Park et des effets de gentrification, ce centre présidentiel condense les tensions de la démocratie états-unienne contemporaine. Le discours qu’Obama y prononce, que nous publions ici intégralement, ne nomme jamais Donald Trump, mais oppose, phrase après phrase, une certaine idée de la citoyenneté, de la décence et de l’héritage des luttes démocratiques à la brutalisation du débat public et à la tentation autoritaire qui travaillent aujourd’hui les États-Unis.

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Le 18 juin 2026, entouré de Michelle Obama et de ses deux filles, Sasha et Malia, Barack Obama a inauguré, sur le South Side de Chicago, le Obama Presidential Center, présenté à la fois comme un musée, une bibliothèque présidentielle dématérialisée et un centre civique tourné vers « la prochaine génération de leaders ». Installé dans Jackson Park, au cœur d’un quartier marqué par la ségrégation, la désindustrialisation et la pauvreté, le projet revendique dès l’origine un ancrage symbolique : revenir là où l’ancien président a débuté comme « community organizer » pour y inscrire une histoire de la démocratie américaine qui se veut à la fois autocritique et mobilisatrice. La cérémonie d’ouverture, très scénarisée, a rassemblé une partie de l’establishment politique et culturel américain, avec trois anciens présidents, – Bill Clinton, George W. Bush et Joe Biden –, Bruce Springsteen, ainsi qu’un parterre de personnalités du monde artistique et associatif, dans une mise en scène savamment calibrée pour les caméras, entre hommages, performances artistiques et grands appels à la défense des institutions démocratiques.


Le Centre présidentiel Obama à Chicago. Photo Erin Hooley/AP


Conçu par l’agence d’architecture Tod Williams Billie Tsien, le Center se présente comme un ensemble de bâtiments mêlant tour-musée, forum, bibliothèque, espaces d’exposition et équipements de quartier. L’architecture elle-même fonctionne comme un dispositif narratif : façades gravées d’extraits de discours, salles qui exposent des artefacts de la présidence Obama, mais aussi objets tirés des luttes sociales américaines, jusqu’aux citations inscrites au sol ou sur une arche inspirée par la fameuse formule sur « l’arc de l’univers moral ». L’objectif déclaré est de rompre avec le modèle du « mausolée présidentiel » pour en faire un lieu vivant, ouvert sur le voisinage, avec terrains de sport, jardins, espaces de travail et une programmation éducative et militante portée par la Fondation Obama.

 

Ce récit officiel – un centre enraciné dans un quartier populaire, tourné vers l’engagement civique et la transmission – s’est toutefois heurté, depuis des années, à une série de controverses. Le choix de Jackson Park, un parc historique dessiné par Frederick Law Olmsted, a suscité une opposition tenace d’associations de défense du patrimoine et de riverains inquiets de la privatisation de fait d’un espace public. Des collectifs locaux dénoncent aussi le risque de gentrification et de déplacement des habitants, dans un South Side déjà fragilisé par les spéculations immobilières : l’arrivée d’un équipement de 800 à 850 millions de dollars, porté par une fondation privée, n’est pas sans conséquences sur le foncier, les loyers et l’équilibre social du quartier. D’autres critiques ciblent plus largement le modèle des « presidential centers », perçus comme des instruments de mise en récit, voire de polissage du bilan des présidences américaines par le biais de partenariats philanthropiques et d’entreprises.

 

C’est sur ce fond de tensions – entre mémoire officielle et contre-récits locaux, entre philanthropie et pouvoir, entre promesse de revitalisation et craintes de displacement – qu’il faut entendre le discours prononcé par Barack Obama lors de l’ouverture. En s’appuyant sur son propre parcours à Chicago, sur les grandes références de l’histoire américaine (de la Révolution à la lutte pour les droits civiques) et sur une défense assumée des institutions démocratiques, l’ancien président cherche à faire du Obama Presidential Center à la fois un monument à une certaine idée de l’Amérique et un outil de mobilisation politique au présent.

 

Dans son discours inaugural, que nous avons choisi de retranscrire et de traduire in extenso, Barack Obama ne prononce à aucun moment le nom de Donald Trump. En sous‑texte, pourtant, tout ou presque renvoie à la séquence politique ouverte par ce dernier : l’insistance sur la passation pacifique du pouvoir, l’éloge d’anciens adversaires républicains qui respectaient les règles du jeu, le rappel des « valeurs morales » et du caractère irremplaçable des institutions démocratiques dessinent en creux le portrait d’un contre‑modèle. À mille lieues de la logorrhée trumpiste, la langue d’Obama reste celle des sermons civiques : phrases longues, images morales, citations bibliques ou historiques. Ce choix de vocabulaire, appuyé sur une histoire longue des luttes et des inachèvements, est aussi une manière de dire que la démocratie américaine ne se réduit ni à une alternance de présidents conçus comme des produits marketing, ni au vacarme des réseaux sociaux, mais à un patient travail collectif, dont ce centre prétend être l’un des lieux.

 

Aujourd’hui, Obama occupe un statut paradoxal dans l’opinion américaine : sa popularité personnelle demeure élevée, alors même que son bilan fait l’objet de réévaluations parfois sévères, y compris dans son propre camp. Il reste, pour une large partie du public, la figure rassurante d’une présidence « normale », attachée aux formes et au langage de la démocratie libérale, en contraste frontal avec la brutalité et la démagogie trumpistes. Mais à gauche de l’establishment démocrate, on lui reproche aussi un progressisme gestionnaire jugé trop conciliant avec Wall Street et les grandes entreprises, incapable d’enrayer la montée des inégalités et de la colère sociale qui a nourri Trump. Son discours au Obama Presidential Center parle donc depuis cet entre‑deux : celui d’un ex‑président à la fois très apprécié et fortement discuté, qui incarne autant la nostalgie d’un « avant Trump » que l’une des limites d’un modèle de gouvernance aujourd’hui contesté.

 

Jean-Marc Adolphe

Le discours intégral de Barack Obama


(…) Il y a plus de 40 ans, par un après-midi de fin d’été en 1985, je suis arrivé ici à Chicago, en entrant dans la ville par l’endroit même où se trouve aujourd’hui ce centre. Je me revois encore descendre ce qui s’appelait alors Cornell Drive dans une vieille voiture d’occasion que j’avais achetée à New York, avec toutes mes affaires entassées dans le coffre et sur la banquette arrière, si bien que je ne voyais pratiquement rien dans le rétroviseur et que je représentais un danger pour la circulation.

 

J’avais 23 ans ; je venais d’être embauché par un groupe d’églises du sud de la ville pour contribuer à organiser la mobilisation dans un quartier qui avait été durement touché par les fermetures d’aciéries et une négligence chronique (1). Je n’avais pas beaucoup d’expérience en matière d’organisation, je ne connaissais personne à Chicago, mais j’avais été inspiré par le mouvement des droits civiques et je savais que je voulais faire bouger les choses. Même si je ne savais pas exactement comment j’allais m’y prendre, j’étais animé par cette foi inébranlable que si nous pouvions donner aux gens davantage voix au chapitre face aux forces qui régissent leur vie, si nous pouvions combler certaines des différences qui nous séparaient, alors nous pourrions construire une Amérique où chacun compte, où chacun a sa chance, et où chacun a sa place, même un gamin métis avec un passé tordu et un nom que personne ne savait prononcer. Et c’est ici, dans cette « ville aux larges épaules » (2), que j’ai trouvé ce que je cherchais. Jour après jour, quartier après quartier, j’ai appris à connaître les gens qui vivaient ici.

 « Le leadership n’a pas grand-chose à voir avec les titres ou le rang, encore moins avec la quête d’attention, mais avec le fait d’aider les autres à trouver leur voix »

Leurs espoirs, leurs rêves, leurs tragédies et leurs triomphes. J’ai été témoin de leur résilience face à l’adversité, et de l’héroïsme discret d’une mère célibataire élevant ses enfants et les envoyant à l’université avec un salaire de secrétaire, ou encore de ce prêtre qui a choisi de rester en ville et d’ouvrir ses portes à des jeunes en difficulté, alors même que la plupart de ses ouailles avaient fui vers les banlieues. J’ai appris que le leadership tient moins aux titres, au rang ou à la soif d’attention qu’à la volonté d’aider les autres à trouver leur voie, à réaliser leur potentiel, et à s’asseoir autour de la table de la cuisine ou sur le porche arrière des maisons, à passer du temps dans les sous-sols des églises et chez les coiffeurs.

 

Je me suis rappelé que chacun a une histoire à raconter, si seulement on prend la peine de l’écouter. Des histoires sacrées, pleines de courage, d’humour et de grâce, et que chacune de ces histoires était, d’une manière ou d’une autre, liée à la mienne. En d’autres termes, c’est ici que j’ai trouvé ma raison d’être, que j’ai renforcé ma foi et que j’ai trouvé ma communauté, ainsi que des amitiés qui dureront toute une vie.

 

Et j’ai rencontré une jeune femme du South Side (3) qui est ma plus grande bénédiction. Michelle et moi, nous avons organisé notre réception de mariage au South Shore Cultural Center. On pouvait y aller à pied depuis ici. Nos filles sont nées juste en bas de la rue. C’est ici que nous avons acheté notre première maison. C’est ici que nos enfants ont fait leurs premiers pas.

 

C’est ici que j’ai lancé ma candidature au Sénat de l’État de l’Illinois, au Ramada Inn sur Lakeshore Drive, en servant des bretzels et des sodas, m’engageant ainsi sur la voie qui, finalement et contre toute attente, m’a conduit jusqu’à ce jour. Pour moi, donc, ce centre ne pouvait se trouver nulle part ailleurs. C’est une marque de gratitude, la reconnaissance que tant de choses qui me sont chères, je les dois aux habitants de cette ville et à ceux des quartiers environnants.

 

Et c’est pourquoi nous avons conçu ce centre pour qu’il ne soit pas un mausolée sans vie. Je suis trop jeune pour cela. Ce n’est pas seulement un lieu où l’on peut voir les robes de Michelle, même si je comprends que ce sera l’attraction principale.

« Nous ne voulions pas d’un mausolée figé, mais d’un lieu vivant, où l’on célèbre une communauté et où l’on apprend ensemble. » 

Nous voulions qu’il soit une célébration vivante et dynamique de la communauté, où nous pouvons apprendre ensemble et partager les joies de l’art, de la musique, du sport et du jeu, car c’est dans ces moments-là que nous prenons conscience de notre humanité commune et que nous renforçons les liens de confiance qui non seulement enrichissent nos vies, mais rendent aussi notre démocratie plus forte. Nous voulions également que ce centre rende hommage aux fonctionnaires exceptionnels, dont beaucoup sont ici aujourd’hui, qui ont rendu ce parcours possible. Certains d’entre vous m’ont aidé à me faire élire.

 

J’ai dû convaincre certains d’entre vous de rejoindre mon administration. D’autres étaient des vétérans chevronnés qui ont aidé un président novice à prendre ses marques. Mais beaucoup d’entre vous étaient plus jeunes que moi lorsque je suis arrivé pour la première fois dans cette ville.

 

Nous avons tous pris un peu d’âge depuis. Beaucoup d’entre vous ont des enfants, voire des petits-enfants. Mais le temps qui passe n’a fait que renforcer mon admiration pour votre talent, votre dévouement et vos compétences. Et ma gratitude pour tous les sacrifices que vous et vos familles avez consentis afin de rendre ce pays meilleur n’a cessé de s’approfondir.

 

Ainsi, lorsque vous visiterez ce centre aujourd’hui ou dans les jours à venir, j’espère que vous vous reconnaîtrez, vous et votre travail acharné, dans chaque exposition. Et j’espère que vous serez fiers de ce que nous avons accompli ensemble. C’est grâce à vous que cela a été possible. Bien sûr, nous n’avons pas accompli tout ce que nous avions prévu. Aucun gouvernement n’y parvient.

 

Certaines expositions reflètent des chantiers inachevés. Dans certains cas, mes propres lacunes et erreurs. Dans d’autres, parce que, comme le dit le petit écriteau que j’ai laissé sur le Resolute Desk (4) : « Les choses difficiles restent difficiles ».

 

Et cela est particulièrement vrai dans une démocratie vaste, bruyante, diversifiée et controversée comme celle des États-Unis d’Amérique. Tout le monde a son opinion. Et cela signifie que pour faire avancer les choses, il faut concilier les exigences de plusieurs centaines de millions de personnes.

« La démocratie peut être frustrante, lente, parfois inefficace — et pourtant elle reste notre bien le plus précieux. » 

La démocratie peut être frustrante. Elle peut être lente. Elle peut être inefficace.

 

Et pourtant, plus que tout, j’espère que ce centre servira à affirmer à quel point notre démocratie est vraiment unique et précieuse, et qu’il nous rappellera ce que nous pouvons accomplir lorsque nous assumons nos responsabilités communes en tant que citoyens. Et comme nous sommes à quelques semaines du 250e anniversaire des États-Unis, il est bon de se rappeler à quel point l’idée même d’autonomie gouvernementale était radicale en 1776. Jusqu’alors, l’histoire de l’humanité était marquée par les conquêtes, les castes et les hiérarchies rigides, un monde où les forts dominaient les faibles, où le pouvoir, la richesse et le statut social se transmettaient par filiation, et où la majorité était gouvernée par une minorité.

 

Mais, née du feu et de l’acier d’une révolution, une histoire différente a pris son envol sur ce continent : une déclaration selon laquelle nous sommes tous créés égaux, dotés par notre Créateur de certains droits inaliénables, et que, dans les États-Unis nouvellement indépendants, il n’y aurait ni rois ni seigneurs, ni serfs ni sujets, mais uniquement des citoyens, chacun d’entre nous libre de poursuivre sa propre conception du bonheur et capable de déterminer notre destin collectif par le biais d’un gouvernement représentatif élu. Cela n’avait jamais été fait auparavant. Et justement parce que cela n’avait jamais été fait, le succès de cette expérience n’allait pas de soi.

 

En formant notre union, les fondateurs se sont sentis terriblement loin de la promesse de la Déclaration, laissant l’esclavage intact, autorisant les États à restreindre le droit de vote aux hommes blancs propriétaires fonciers. Mais en rédigeant une Constitution et une Déclaration des droits, ils ont eu la clairvoyance, le génie, de nous fournir un cadre permettant à chaque génération de rendre notre union plus parfaite. Et pendant plus de deux siècles, à travers des pétitions et des manifestations, des marches et des grèves, des appels moraux lancés en chaire et des conversations autour de la table familiale, des hommes et des femmes de tous horizons, de toutes les couleurs, de toutes les confessions, de toutes les régions, ont embrassé la cause de la démocratie et se la sont appropriée, jusqu’à ce que « nous, le peuple » en venions à inclure non pas seulement certains d’entre nous, mais nous tous.

 « Dans cette démocratie, ni rois ni seigneurs, ni serfs ni sujets, mais seulement des citoyens. »

Et c’est pourquoi l’histoire que nous racontons dans ce bâtiment ne commence pas par les origines de Michelle ou les miennes, mais par celles de notre nation, avec un exemplaire de la Déclaration d’indépendance datant de l’époque de la fondation, un encrier utilisé par Frederick Douglass, la Bible de Lincoln, une brochure d’Ida B. Welts, des badges de suffragistes et un casque de chantier porté par Frances Perkins, secrétaire au Travail de Franklin D. Roosevelt (5). Et c’est pourquoi les expositions présentées ici ne se concentrent pas uniquement sur les politiques, mais aussi sur les valeurs communes qui rendent la démocratie possible. La conviction que tous les êtres humains possèdent une dignité et une valeur intrinsèques, et que personne n’est au-dessus de la loi ni exclu de sa protection.

 

La conviction que notre gouvernement repose sur un système de freins et contrepoids, et qu’une justice indépendante et une presse libre et forte garantissent la responsabilité des pouvoirs publics. La conviction que nos forces armées et nos forces de l’ordre ne doivent allégeance ni à un président ni à un parti politique, mais au peuple et à notre Constitution. La conviction que le pouvoir doit être transféré pacifiquement une fois que le peuple s’est exprimé lors d’élections libres et équitables, en reconnaissant que, dans une société vaste et complexe comme la nôtre, aucun groupe ni aucune faction ne peut imposer sa volonté à 100 %.

 

Et la conviction que les qualités de caractère, l’honnêteté, l’intégrité, la bienveillance, la compassion, le sens du devoir et de l’honneur, toutes ces choses comptent dans nos relations publiques, tout comme elles comptent dans nos vies privées. Ce sont les valeurs et les traditions auxquelles je crois. Et ce ne sont pas des valeurs républicaines ou démocrates.

 

Ce sont des valeurs américaines que nous pouvons tous partager, quel que soit notre parti. Des valeurs que chaque président présent ici aujourd’hui, aussi différents que nous soyons, s’est efforcé de défendre de son mieux. Des valeurs auxquelles John McCain et Mitt Romney croyaient tout autant que moi (6).

 

C’est notre plus grand héritage, l’histoire de l’Amérique à son meilleur, car elle reflète une foi fondamentale dans la dignité de nos concitoyens, et la possibilité que, malgré toutes nos différences, nous puissions nous voir, nous comprendre et faire cause commune. C’est ce que j’espère que chaque visiteur de ce centre retiendra de son expérience. Et c’est pourquoi, si vous venez pour une journée et que vous n’avez pas le temps de tout voir, je vous invite vivement à passer les extraits de mes discours.

 

Vous les avez déjà tous entendus ; privilégiez plutôt les témoignages de ces citoyens ordinaires qui ont contribué à ce changement. Cette survivante du cancer qui craignait que la hausse de ses cotisations ne la contraigne à quitter son logement, et qui a eu le courage d’en parler ouvertement. C’est pour elle que nous nous sommes battus avec tant d’acharnement pour la réforme du système de santé.

 

Le chef de petite entreprise qui s’efforce de maintenir son activité à flot. L’adolescente qui m’a confié qu’elle craignait que son père ne perde son emploi à cause de la crise de l’automobile. C’est pour eux que nous nous sommes acharnés à sortir notre économie de la Grande Récession.

 

Le soldat blessé qui surmonte des blessures invalidantes. La major de l’armée de l’air, homosexuelle, qui a servi son pays même lorsqu’elle était contrainte de cacher son identité. C’est pour eux que nous nous sommes battus pour mettre fin à la politique « Don’t Ask, Don’t Tell » (7), pour prendre soin de ceux qui ont porté l’uniforme de notre pays et pour soutenir nos familles de militaires.

 

Ce sont leurs voix qui ont conduit à nos succès. Et tandis que vous parcourez les expositions, je vous invite également à écouter les voix de personnes du monde entier qui ont été inspirées par les idées américaines. Oui, les États-Unis ont commis leur lot d’erreurs en matière de politique étrangère.

 

Nos actes n’ont pas toujours été à la hauteur de nos discours. Nous avons appris que nous ne pouvons pas résoudre tous les conflits ni mettre fin à toutes les atrocités commises à travers le monde. Mais lorsqu’ils sont au meilleur d’eux-mêmes, les États-Unis ont été une force indéniable au service du bien dans le monde.

 

Et ce que j’ai entendu sur tous les continents en tant que président, c’est que lorsque la politique étrangère américaine est à la hauteur de nos idéaux les plus élevés, lorsque nous défendons les droits de l’homme, la démocratie et la bonne gestion de notre planète, lorsque nous prenons l’initiative d’éradiquer les maladies, de nourrir ceux qui ont faim et d’éduquer les enfants, lorsque nous encourageons la coopération entre les nations, au lieu d’essayer de dominer, d’intimider et de tirer profit de chaque avantage simplement parce que nous en avons les moyens. Et surtout, lorsque nous montrons par notre exemple, ici même chez nous, que même un pays aussi vaste et diversifié que le nôtre peut faire fonctionner la démocratie, il s’avère que toutes les nations, y compris la nôtre, deviennent plus prospères et plus sûres. Et le monde devient un peu plus radieux.

 « Il est tentant de céder au cynisme, et même au désespoir. Mais lorsque nous perdons confiance les uns en les autres, alors nous cédons notre pouvoir de décider de notre propre avenir. »

Je suis conscient que cela fait près d’une décennie que j’ai quitté mes fonctions. Depuis lors, nous avons traversé de nouvelles guerres et une terrible pandémie, des bouleversements économiques, des manifestations de masse, des réactions violentes contre ces manifestations, ainsi que des conflits politiques qui ont ébranlé les fondements mêmes de notre démocratie. Nous avons assisté à une révolution technologique qui promet des découvertes remarquables, qui pourrait révolutionner la médecine, mais qui accentue également les inégalités ; qui met toutes les informations du monde au creux de nos mains, mais qui, d’une certaine manière, nous rend plus difficile de distinguer la vérité du mensonge ; qui nous relie instantanément, comme jamais auparavant, tout en nous rendant plus méfiants, plus renfermés, plus craintifs et plus isolés les uns des autres.

 

C’est beaucoup à gérer pour des millions de personnes dans ce pays et à travers le monde. L’avenir semble incertain, le sol instable sous nos pieds. Et alors que les algorithmes ne cessent de nous alimenter d’un flux constant de distractions et d’indignation, alors que seules les voix les plus bruyantes et les plus extrêmes retiennent l’attention, attisant nos préjugés, faisant appel à nos instincts les plus bas et les plus tribaux, il est tentant de céder au cynisme.

 

Et même au désespoir, à l’idée d’arrêter d’essayer. On commence à penser que les appels à la démocratie et à la participation citoyenne sont ringards, démodés, ennuyeux et naïfs. L’idée même d’œuvrer pour le bien commun est un pari de perdants.

 

Et que pour que nous gagnions, quelqu’un d’autre doit perdre. Je comprends cela. Je ne suis pas à l’abri de la colère ou du doute.

 

Mais je sais une chose. Lorsque nous perdons confiance les uns en les autres, lorsque nous cessons de croire que le vote compte, que la citoyenneté compte, que nos voix collectives comptent, que la manière dont nous nous traitons les uns les autres n’a plus d’importance, alors nous cédons notre pouvoir de décider de notre propre avenir. Nous ouvrons la porte aux plus impitoyables, aux plus insouciants ou aux plus craintifs d’entre nous, qui considèrent que certains groupes et certaines personnes sont plus égaux que d’autres, et qui ne voient dans le gouvernement qu’un moyen de se partager le butin, de punir les ennemis et de maintenir à leur place ceux qui sont différents.

 

Je ne crois pas que ce soit là l’histoire de l’Amérique qui prévaudra en fin de compte. Je n’y crois pas car, pour nous, abandonner, céder maintenant, après tout ce que ce pays a traversé, au cynisme et à la division, reviendrait à trahir nos idées fondatrices, à trahir notre foi. Et je reste convaincu que l’écrasante majorité des Américains partagent ce sentiment, que malgré notre inquiétude, les gens ne recherchent pas la colère et la division perpétuelles.

 

Ils recherchent l’équité, le bon sens et le respect mutuel ; au plus profond de nous-mêmes, nous voulons trouver un moyen de nous rapprocher les uns des autres, et non de nous éloigner davantage. J’y crois parce que je l’ai constaté partout dans notre pays : dans les villes qui ont uni leurs forces pour reprendre possession de leurs rues face à la criminalité, dans les communautés rurales qui ont relancé leur économie, dans les entreprises qui trouvent de nouvelles façons de rendre le logement abordable, chez ces gens ordinaires des Twin Cities qui bravent des températures glaciales (8), mettent leur propre sécurité en danger, se tiennent côte à côte pour veiller sur leurs voisins et parfois même sur des inconnus, parce qu’ils savaient que c’était la bonne chose à faire. Je l’ai constaté, et je l’ai vu chez une nouvelle génération de leaders, ici et partout dans le monde, des leaders déterminés à faire en sorte que nos gouvernements, nos économies et nos sociétés fonctionnent pour tout le monde.

 

Des leaders de la Fondation Obama comme Hannah, membre de Food Corps et originaire d’une région rurale de l’Ohio, qui contribue à garantir que chaque enfant ait accès à au moins un repas nourrissant par jour, ou George, un entrepreneur dont l’association à but non lucratif aide à fournir des médicaments inutilisés et non périmés, souvent gratuitement, aux personnes qui en ont besoin. Ou encore Zuzana, une avocate spécialisée dans les droits de l’homme en Pologne qui a remporté plus de 30 affaires historiques. Il y a des milliers, des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de ces jeunes qui, en ce moment même, font bouger les choses. (9)

 

Et ce centre a pour vocation de mettre en avant leurs histoires, en leur donnant les outils et le soutien dont ils ont besoin pour amplifier leur impact. Car si notre travail est apolitique, nous ne sommes pas neutres sur le plan des valeurs. Nous avons un point de vue.

 

Les expositions du centre ne visent pas à susciter la nostalgie d’une époque révolue idéalisée, d’un passé inaccessible dont on peut rêver en disant : « Oh, tu nous manques, Barack. » Elles ont pour but de nous rappeler qui nous pouvons être, de nous rappeler ce qui est possible, afin que nous puissions aller de l’avant, lucides et confiants, et accomplir le travail qui reste à faire. Nous pouvons tirer des leçons du passé, mais l’histoire de l’Amérique n’est pas figée dans le passé.

 

Elle comporte des chapitres qui restent à écrire, non pas par une seule personne ou quelques-unes, ni par Barack et Michelle, ni par quiconque portant un titre ronflant ou occupant une haute fonction, mais par nous tous. Vous savez, l’une des choses que beaucoup de bibliothèques présidentielles ont désormais en commun est une réplique du Bureau ovale. Et si vous jetez un coup d’œil à celle qui se trouve à l’intérieur de ce bâtiment, vous verrez quelques objets qui avaient une signification particulière pour moi pendant mon mandat.

 « L’arc de l’univers moral est long, mais il penche vers la justice. »

Il y a un programme qu’un ami du South Side m’a donné, qu’il avait récupéré lors de la Marche sur Washington de 1963 (10). Il était présent ce jour-là. Il y a un tableau de Norman Rockwell représentant la Statue de la Liberté avec des ouvriers suspendus à des cordes, en train de polir la torche qu’elle brandit.

 

Et au sol, on peut lire des paroles de certaines des plus grandes figures des États-Unis, notamment une citation qui a inspiré l’arche que vous voyez là, à l’extrémité sud de la place, dessiné par Martin Perry : « L’arc de l’univers moral est long, mais il penche vers la justice. » C’est une phrase que le Dr Martin Luther King jr. citait souvent, mais qui vient à l’origine d’un sermon d’un pasteur de Boston, il y a plus de 170 ans. (11)

 

À l’époque, la cause abolitionniste semblait perdue. Le compromis de 1850 avait érigé en crime, en vertu de la loi fédérale, le fait d’héberger des esclaves fugitifs, même dans les États qui avaient aboli l’esclavage. Et dans une affaire qui avait retenu l’attention de tout le pays, un jeune fugitif à Boston avait été appréhendé, jugé, puis conduit au quai par des centaines d’agents armés, où il avait été sommairement embarqué sur un navire à destination du Sud, où il resterait enchaîné et menotté.

 

C’était un moment de profonde incertitude et de désespoir, un moment que le pasteur qualifia de plus sombre que tout ce que la Nouvelle-Angleterre ait jamais connu. « Nous ne voyons pas, fit remarquer le révérend Theodore Parker, que justice soit toujours rendue sur terre. Bien des fripons sont riches, prospères et honorés, tandis que l’homme juste est pauvre, haï et tourmenté. Je ne prétends pas », a déclaré le prédicateur, « comprendre l’univers moral. L’arc est long. Mon regard ne porte que très loin. Je ne peux pas calculer la courbe ni compléter la figure à partir de ce que je vois. Je peux la deviner par ma conscience. Mais d’après ce que je vois, je suis sûr qu’elle tend vers la justice. »

 

Le bon révérend ne se faisait aucune illusion sur les périls et les obstacles auxquels était confrontée la cause abolitionniste. Ses paroles n’offraient pas de réponses faciles, ni d’assurances réconfortantes selon lesquelles lui-même ou sa congrégation vivraient assez longtemps pour voir les progrès qu’ils recherchaient si désespérément. Il s’agissait plutôt d’une déclaration de foi, d’un appel provocateur à ne pas abandonner l’espoir ni céder à la peur, mais à rester fidèles à ce qu’il y a de meilleur en nous et fidèles les uns aux autres, et à continuer de lutter pour réaliser la promesse de cette nation, même face à la cruauté et à l’amère déception, même face à des obstacles insurmontables.

 

C’est dans cet esprit que nous inaugurons aujourd’hui ce centre. Le même esprit dont tant d’entre vous ont fait preuve il y a tant d’années. Le même esprit qui a inspiré des générations d’Américains à relever les défis de leur époque.

 

Le même esprit qui est bien vivant ici, dans le South Side de Chicago. Le même esprit qui aidera l’Amérique et le monde à surmonter les épreuves actuelles. Il y a une nouvelle génération, prête à écrire le prochain chapitre de notre histoire.

 

Nous avons l’intention de l’aider à y parvenir. Et nous vous demandons de vous joindre à nous. Merci.

 

Que Dieu vous bénisse. Que Dieu bénisse les États-Unis d’Amérique.


Barack Obama, 18 juin 2026


NOTES

 

(1). Barack Obama est alors “community organizer”, un organisateur communautaire chargé de structurer sur le long terme la mobilisation des habitants autour de leurs propres revendications.


(2). En anglais, l’expression « City of Big Shoulders » (Sandburg) a un poids littéraire et symbolique à Chicago.


(3). South Side : vaste secteur du sud de Chicago, longtemps marqué par la ségrégation raciale, la désindustrialisation et la pauvreté, où se concentrent de nombreux quartiers afro-américains.


(4). Bureau emblématique du Bureau ovale de la Maison-Blanche, offert aux États-Unis par le Royaume-Uni au XIXᵉ siècle et utilisé par de nombreux présidents américains, devenu un symbole visuel de la présidence.


(5). Frances Perkins (1880-1965) : militante progressiste, secrétaire au Travail de Franklin D. Roosevelt de 1933 à 1945, première femme à entrer au gouvernement fédéral américain, architecte clé du New Deal (assurance‑chômage, salaire minimum, sécurité sociale).


(6). John McCain et Mitt Romney : deux figures majeures du Parti républicain, adversaires d’Obama à l’élection présidentielle (McCain en 2008, Romney en 2012). Tous deux incarnaient une droite traditionnelle qui, malgré de fortes divergences de politique intérieure et extérieure, acceptait les règles du jeu démocratique et le principe d’une alternance pacifique au pouvoir. Obama mentionne John McCain et Mitt Romney alors même que Trump est absent de la cérémonie et qu’il multiplie, dans ce discours, les allusions à la remise en cause de ces normes par l’administration actuelle, sans jamais nommer Trump.


(7). « Don’t Ask, Don’t Tell » : politique adoptée en 1993 dans l’armée américaine, interdisant aux militaires homosexuels, bisexuels et lesbiennes de révéler leur orientation sexuelle (l’armée ne devait « pas demander », eux ne devaient « pas dire »). Officiellement censée les protéger, cette règle les exposait en réalité au secret et aux discriminations. Elle a été abrogée en 2010–2011 sous la présidence Obama.


(8). Twin Cities : surnom donné aux villes jumelles de Minneapolis et Saint Paul, dans l’État du Minnesota, au nord des États-Unis, connues pour leurs hivers particulièrement rigoureux.


(9). La Fondation Obama développe, à partir du centre présidentiel, plusieurs programmes destinés à de jeunes responsables politiques, associatifs et culturels à travers le monde (bourses, formations, réseaux d’entraide), que l’ancien président présente souvent comme une « nouvelle génération de leaders ».


(10). La Marche sur Washington pour l'emploi et la liberté est une marche politique qui se déroula à Washington le 28 août 1963. Martin Luther King y fit son discours historique I have a dream, symboliquement devant le Lincoln Memorial.


(11). Cette phrase est fréquemment associée à Martin Luther King jr., qui la cite à plusieurs reprises dans ses discours (notamment à partir de 1965). Elle est pourtant plus ancienne : Obama rappelle ici qu’elle vient d’un sermon prononcé au milieu du XIXᵉ siècle par le pasteur unitarien Theodore Parker, à Boston, qui parlait déjà d’un « arc de l’univers moral » se courbant vers la justice.


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21 juin

Barack Obama a intensifié la guerre des drones sur les "ennemis" des USA.

Barack Obama n'a pas fermé la prison, centre de tortures, de Guantánamo.

Deux promesses qu'il n'a pas tenu.

Pour le reste, il peut tenir tous les discours du monde, il reste un président des USA avec tout ce que cela comporte.

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