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CIVIL warS, la cathédrale engloutie de Robert Wilson

Photogramme de Robert Wilson and the CIVIL warS (1985) de Howard Brookner


Grâce à sa présentation en première française au FID Marseille, nous découvrons un documentaire-somme sur CIVIL warS, l’opéra monumental imaginé par Robert Wilson pour la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Los Angeles en 1984 – un projet pharaonique jamais abouti, dont le film recompose à la fois le rêve, la course au financement et le naufrage.

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La structure du documentaire, simple et d’autant plus efficace, entrelace un flashback sur la vie et l’œuvre de Robert Wilson (1941-2025) et un récit à suspense, celui d’une course au financement haletante et pourtant désespérée pour CIVIL warS, opéra conçu pour la cérémonie d’ouverture des J.O. de Los Angeles. Les témoignages et les archives restituent l’apport d’un créateur poly-expressif – metteur en scène, architecte, scénographe, éclairagiste, chorégraphe, vidéaste – loin de se réduire à quelques chefs‑d’œuvre canoniques (Le Regard du sourd, Einstein on the Beach, I Was Sitting On My Patio…, Les Fables de La Fontaine), et la quête concrète des moyens de coproduire un projet démesuré, qui mène Wilson des États-Unis au Japon, puis en France, Allemagne, Pays‑Bas et Italie.


Comme Warhol avant lui, Wilson délègue les questions financières à un proche collaborateur, Bob Applegarth, véritable double administratif du créateur. Chargé de réunir le budget nécessaire pour cet opéra hors norme, de coordonner les opérations dans plusieurs pays et d’assurer le lien avec le Comité olympique, Applegarth apparaît comme le personnage central du versant « course à l’échalote » du film. Les réunions du conseil d’administration de la Byrd Hoffman Foundation, où l’on additionne promesses de dons et coproductions, alternent avec des coups de téléphone où Wilson suggère des V.I.P. susceptibles de soutenir le projet – Paul Getty aux États-Unis, Pierre Cardin, Mme Pompidou, Jack Lang, Catherine Clément, Delphine Seyrig en France… Quand le projet rencontre une difficulté ou menace de sombrer, Bob Applegarth est appelé à la rescousse pour venir sur place régler le problème.


Naturellement, figurent dans le documentaire les soutiens indéfectibles, Michel Guy (1927-2020), qui fut conseiller culturel de Georges Pompidou, puis fondateur du Festival d'automne et secrétaire d'État à la Culture de Valéry Giscard d'Estaing, et Bénédicte Pesle (1927-2018), créatrice d'Artservice international, représentante pour l'Europe de Merce Cunningham, John Cage, Bob Wilson, Lucinda Childs, Trisha Brown, etc.


Dans une des ses très rares apparitions à l'écran, Bénédicte Pesle lit le texte de Louis Aragon intitulé "Lettre ouverte à André Breton sur Le Regard du sourd, la science et la liberté", publié dans Les Lettres françaises le 2 juin 1971 – scène qui condense à elle seule le lien entre avant‑garde scénique, pensée poétique et réseaux politico‑culturels.


À ce réseau d'"éminences grises" s’ajoutent les artistes embarqués dans ce qui deviendra une véritable galère. Philip Glass rejoint Wilson en Italie au moment où une grève du personnel d’un théâtre empêche toute répétition des chœurs – un mouvement déclenché par la revendication d’une simple cafétéria promise par la direction, dont l’absurdité explique sans doute le fou rire partagé ensuite par Wilson et Glass.


Y apparaissent David Byrne travaillant à un morceau musical d'esprit jazz joué par des saxophonistes, la danseuse photogénique Lucinda Childs, le dramaturge et metteur en scène Heiner Müller, héritier de Bertolt Brecht, auteur de Hamletmaschine, qui joue dans la partie allemande de l'œuvre en cours... Y témoignent des co-auteurs, collaborateurs et interprètes fétiches de Wilson tels que Sheryl Sutton et Raymond Andrews (Deafman Glance / Le Regard du sourd), Isabel Eberstadt (Edison), Christopher Knowles (A Letter for Queen Victoria, The Life and Times of Joseph Staline), Philip Glass (Einstein on the Beach), Gavin Bryars (Médée), Tetsuko Kuroyanashi, Suzushi Hanayagi...


La décision négative du Comité olympique se traduit par l'annulation d'un événement relevant peu ou prou du mouvement des musiques du monde en vogue à la fin des années 1970 et qui devait être un "World Opera". Ses dessins du projet posés par terre, Bob Wilson médite sur ce cuisant échec, le premier pour lui, du moins d'une telle ampleur. Il se demande s'il n'est pas simplement trop vieux.


Restent les archives. Certaines sont exceptionnelles, voire inédites, comme ce film en noir et blanc montrant le travail de Bob Wilson et de la Byrd Hoffman School of Byrds en 1972, dans un spectacle – ou anti‑spectacle – de sept jours et sept nuits, au titre interminable, KA MOUNTAIN AND GUARDenia TERRACE: a story about a family and some people changing, donné en décors naturels à Chiraz, à l’époque du Shah et de l’impératrice Farah. Ce documentaire, dont la remarquable restauration par la société Pinball London a été supervisée par le réalisateur Howard Brookner, devient à la fois tombeau et sauvegarde d’un projet : à la différence de la finition de la cathédrale de Gaudí, que Barcelone et la Catalogne poursuivent sans relâche en l’absence de son auteur, CIVIL warS semble destiné à demeurer sur les étagères de la Fondation Robert Wilson, cathédrale engloutie d’un World Opera jamais advenu.


Nicolas Villodre


  • En attendant – souhaitons-le – de prochaines projections en France, Le film sera présenté sur grand écran dans sa version restaurée à l'Institut d'art contemporain de Londres (ICA), dans le cadre de la première rétrospective consacrée au cinéaste : Howard Brookner, Films, Archives and the Avant-Garde, du 11 au 13 septembre 2026. https://www.ica.art/howard-brookner-films-archives-and-the-avant-garde


  • Remerciements à Françoise Féraud, qui nous a signalé le film après l'avoir vu au FID Marseille, et à Paula Vaccaro qui nous a permis de le visionner.

A lire : "Robert Wilson, la danse derrière le théâtre", de Jean-Marc Adolphe, publié sur les humanités le 6 août 2025

Et : "Robert Wilson, écouter le paysage", publié le 10 août 2025



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