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Déforestation : petits arrangements européens avec la loi

Déforestation au Paraguay, dans la région du Gran Chaco. Photo DR


La Commission européenne promettait une loi exemplaire contre la déforestation. À quelques mois de son entrée en vigueur, elle en « ajuste » déjà les contours. Sous la pression croisée de l'administration Trump (qui veut exempter les USA), du luxe italien (LVMH et ses cuirs paraguayens liés à 100 000 ha déforestés), Bruxelles hésite entre 9 milliards de dollars de commerce et 10 millions d'hectares de forêts annuelles.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Comme chacun sait, le diable est rusé, et au moins depuis Mathusalem, il a appris à se cacher dans les détails. Une antienne que la Commission européenne vient d’illustrer à nouveaux frais.


Résumons. Dans un élan de vertu écologique, ladite Commission européenne a instauré en juin 2023 le Règlement contre la Déforestation et la Dégradation des Forêts (RDUE ; en anglais : EUDR - EU Deforestation Regulation), qui oblige les entreprises commercialisant du cacao, du café, du bois, de l'huile de palme, du caoutchouc, du soja et des produits bovins — cuir inclus — à démontrer que leurs chaînes d'approvisionnement ne sont pas liées à la déforestation (1).

 

Cette « loi anti-déforestation » doit entrer en vigueur à la fin de cette année 2026. Mais la porte-parole de la Commission européenne, la finlandaise Anna-Kaisa Itkonen, vient d’annoncer ce lundi 27 avril 2026 une « révision » du texte afin de modifier le périmètre des produits visés et le système informatique qui centralise géolocalisation des parcelles, données de traçabilité, analyse des risques et preuves de conformité. De simples « ajustements ciblés pour simplifier la mise en œuvre », plutôt qu'une remise à plat complète du règlement, jure la porte-parole. En gros : pas de quoi déraciner un séquoia. Circulez, il n’y a rien à voir.

 

Sauf que si, il y a à voir… Primo, cette « révision » intervient juste après une rencontre, ce même lundi 27 avril, entre la commissaire européenne à l'environnement, la conservatrice suédoise Jessika Roswall (2), et l'ambassadeur nommé par Trump auprès de l'Union européenne, Andrew Puzder. A l’issue de cette rencontre, Jessika Roswall a assuré que la priorité de la Commission était de s'assurer que les règles « répondent efficacement au défi mondial de la déforestation » tout en « évitant des charges inutiles pour les entreprises et les partenaires commerciaux ». Une version libérale-conservatrice du « en même temps ».


Lundi 27 avril, l'ambassadeur US auprès de l'Union européenne, Andrew Puzder, rencontre à Bruxelles la commissaire européenne à l'environnement, Jessika Roswall.
Lundi 27 avril, l'ambassadeur US auprès de l'Union européenne, Andrew Puzder, rencontre à Bruxelles la commissaire européenne à l'environnement, Jessika Roswall.

Il se trouve que l’administration Trump est vent debout contre cette « loi anti-déforestation », et réclame pour les États-Unis une classification de pays « sans risque » qui exempterait de fait les producteurs américains des exigences strictes de traçabilité. Pour le think tank environnemental World Resources Institute, la création d’une telle catégorie sans risque créerait des failles permettant le « blanchiment de déforestation ». En opposition aux pressions trumpistes, deux élus démocrates, Lloyd Doggett (Texas) et Rashida Tlaib (Michigan), ont averti la Commission européenne, dans un courrier adressé le 24 avril, qu'affaiblir le Règlement contre la Déforestation et la Dégradation des Forêts enverrait un « message néfaste à un moment charnière ». Visiblement, cela n’a pas ému la Commission européenne, sensible aux 9 milliards de dollars d’échanges commerciaux entre États-Unis et Europe qui se verraient affectés, selon le département US de l’Agriculture. Un chiffre que semble peser plus lourd que les 10 millions d'hectares déforestés annuellement (l’équivalent d’un pays comme le Portugal), qui contribuent à 10% des gaz à effets de serre mondiaux.


A Santa Croce sull'Arno, en Toscane, tannerie du groupe Nuti Ivo, premier fournisseur italien de Louis Vuitton, qui a deux joint-ventures au Paraguay.
A Santa Croce sull'Arno, en Toscane, tannerie du groupe Nuti Ivo, premier fournisseur italien de Louis Vuitton, qui a deux joint-ventures au Paraguay.

Mais le diable a d'autres avatars : le luxe italien et ses tanneries toscanes... Une enquête de l’ONG Global Witness, publiée ce lundi 27 avril, révèle que Fabrizio Nuti, patron du Nuti Ivo Group (tanneries toscanes fournisseur clé de Louis Vuitton, fleuron de LVMH), a orchestré une campagne systématique pour exempter le cuir du RDUE. Selon l’ONG, ces ateliers de Santa Croce sull'Arno, « capitale mondiale du cuir », ont sourcé des peaux paraguayennes liées à la déforestation de plus de 100 000 hectares (dont des terres indigènes).


Deuxième pays le plus déforesté d'Amérique latine après le Brésil, le Paraguay, paradis tropical pour bovins européens, a perdu plus de 7 millions d'hectares de couverture arborée entre 2001 et 2023 (un tiers de ses arbres), principalement au Gran Chaco pour l'expansion bovine (78% des causes). Les régions de Boquerón et Alto Paraguay absorbent 66% de ces ravages, libérant 1,84 million de tonnes de CO₂ supplémentaires (lire ICI).


Le peuple Ayoreo-Totobiegosode, menacé d’extinction au Paraguay. Photo Luke Holland/Survival
Le peuple Ayoreo-Totobiegosode, menacé d’extinction au Paraguay. Photo Luke Holland/Survival

Et le diable piétine les plus vulnérables : les peaux exportées vers Santa Croce proviennent souvent de terres ancestrales des Ayoreo isolés et Sawhoyamaxa, peuples en voie d'extinction dont les territoires sont rasés au bulldozer malgré la loi Zeró Deforestación (2004, prolongée en 2020). Sans restitution de 14 000 ha minimum, leur survie physique et culturelle est menacée, alerte Amnesty International (voir sur Survival international).

 

Dans une réponse à Global Witness, LVMH « nie catégoriquement tout lobbying contre le RDUE ». Mais le diable est rusé : le bétail/cuir pèse 13% de l'empreinte déforestation UE, et les eurodéputés d'extrême droite (Lega, Fratelli d'Italia) ont relayé ces arguments pour « protéger l'artisanat italien ».

 

Pendant ce temps, Alliance France Cuir (21 syndicats) et l'Alliance européenne du luxe (Comité Colbert, Fondazione Altagamma) multiplient les « rencontres » avec Bruxelles, vantant un secteur « stratégique », avec un chiffre d’affaires annuel de 300 millions d’euros.

 

Vertu écologique ou alibi pour préserver les marges ? Le diable sourit.

 

Jean-Marc Adolphe


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1 commentaire


yanitz2018
il y a 16 heures

Vieux matraquage : "Le cuir a su vous séduire, sachez l'entretenir" On était déjà dans le cirage.

Entre des maires d'extrême droite enlevant le drapeau de l’Europe du fronton de leur mairie ** et les actes de la commissaire Jessika Roswall, de Charybde en Scylla un peu plus chaque jour ...

** ces maires ne refusant surtout pas les subventions européennes !

Donc envoyons leur un message de "durs à cuir" en Jazz. Roland Kirk "Rip, Rig And Panic" (1965) :

" https://www.youtube.com/watch?v=TnGbE9zzCz0&list=PLjPLzR0n04cUtc014-zB1g6bLI_EIXVUk&index=5 "

PS Le patron de LVMH ressemble à s'y méprendre à Mr Burns (Les Simpson)

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