Flagrant délire #03. Festoyer la langue
- Isabelle Françaix

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« Le mot, semblable au courant des grands fonds, doit remonter à la surface, de sa propre impulsion ». Photographe-écrivaine, Isabelle Françaix confie aux humanités une chronique quinzomadaire. Dans cette troisième livraison, elle invoque les mânes de Cioran et de Henry Miller pour « festoyer la langue », quitte à « éventrer les convenances ».

FLAGRANT DÉLIRE #03. Chronique sauvage de l’œil et du langage
Lettre à Emil
Texte et Photographie Isabelle Françaix
Vous écrivez, cher Emil, dans vos Pensées étranglées :
« Je rêve d’une langue dont les mots, comme des poings, fracasseraient les mâchoires. » (1) [1]
À votre habitude taciturne et offensive, vous n’y allez pas de main morte. Si l’on suivait votre idée, on finirait tous gueules cassées ou pour le moins muets. Ce qui, j’en conviens, vous (et me, voire nous) soulagerait d’entendre parler pour ne rien dire ou dire lisse, consensuel et prémâché. Au XXIe siècle, vous auriez noyé les hashtags et incendié les pensées rassurantes, rompu l’obsession de la maîtrise et de l’uniformisation. C’est d’une extrême mélancolie, furieusement agressive mais en respirant votre colère, je me surprends à souhaiter les fracas d’une écriture tellurique et la voracité d’une langue qui éventre les convenances.
Si je vous parle avec familiarité, c’est que votre aphorisme ouvre mon carnet de 2015 dégringolé incidemment de mon armoire alors que j’en cherchais un plus récent. Il ne pouvait mieux tomber. Je vous connais peu, mais votre rêve terrible avive mon désir d’une expérience abrasive du vivant : qu’on s’y frotte et le nomme en intégrant sa part sauvage, ses aspérités triviales autant que son rythme sensuel.
Je ne serais pas aussi ravageuse que vous le désirez car je crois que les êtres humains ont une chance de communiquer pourvu qu’ils se regardent et se touchent, à défaut de toujours pouvoir s’aimer. Et puis, je tiens à mes dents : j’aime croquer la vie ! Vous me direz optimiste et naïve comme je vous trouve désabusé malgré la fécondité de votre rage.
Vous voyez, votre pensée me dérange et me remue. Ne trouvez-vous pas que c’est un bon début ?
J’aime les langues rudes et rocailleuses, rêches et râpeuses. De celles qui éraflent et violentent notre confort pour que le sang flambe dans nos veines. Quand je désespère des émotions figées dans les rues, les commerces et derrière les écrans, des écoutes avortées par le nouvel ordre numérique, dégoûtée des gourmandises normatives, j’ouvre un roman d’Henry Miller (2). N’importe lequel, mes préférés étant Le colosse de Maroussi et Printemps noir, mais je reviens toujours au premier qui a éberlué ma vie d’étudiante parisienne : Sexus me donne faim !
« Quoi, vous lisez cet Américain dépravé, cet obsédé vulgaire du sexe féminin ? » Je ne sais pas qui intervient ici, mais ce n’est pas vous Emil, vous ne vous choqueriez pas avec cette vindicte honteuse. Je ne sais d’ailleurs pas si vous avez lu Henry (je l’appelle par son prénom, car lui et moi sommes familiers depuis notre première rencontre sur les quais de la Seine au coin de sa Crucifixion en rose – et d’ailleurs, je vous appelle Emil), mais voilà un homme qui adorait buter contre les mots, broyer ou écorcher la langue et par-dessus tout la festoyer ! Quand vous avez l’humeur noire, lisez-le déguster une omelette au fromage dans un bistrot parisien des années 30. L’eau vous vient à la bouche et vous vous sentez soudain le cœur au ventre.
« Écrire […] doit être un acte dépouillé de toute volonté. Le mot, semblable au courant des grands fonds, doit remonter à la surface, de sa propre impulsion. L’enfant n’a pas besoin d’écrire : il est innocent. Si l’homme écrit, c’est pour vomir le poison qu’il a accumulé en lui du fait de l’erreur foncière qu’il commet dans sa manière de vivre. Il cherche à reconquérir son innocence. Ses écrits n’ont d’autre effet que d’inoculer au monde le virus de ses désillusions. Je ne pense pas qu’il se trouverait un homme au monde pour noircir une feuille de papier, si nous avions le courage de vivre ce en quoi nous avons foi. »[3]
Évidemment, Henry se régale des paradoxes. Il a 33 ans dès les premières lignes de Sexus et se présente comme un Christ des rues que l’écriture paillarde ressuscite. Clown triste et provocateur, il nous ramène à l’exigence du vide. Sa gouaille s’accroche au versant vertigineux de l’expression. Forte et musclée, dure comme la pierre, cette joyeuse désespérée, contondante et affûtée, vous attrape au saut du corps. Sa langue amoureuse embrasse la sueur, les nerfs et leur beauté crue.
« On s’arrange mieux des larmes que de la joie. La joie est destructive : on ne se sent pas à l’aise avec elle. Solitaire, la douleur ? Quel mensonge ! La douleur trouvera toujours un bon million de crocodiles pour verser un pleur en sa compagnie. Le monde est en larmes pour l’éternité. Le monde est baigné de larmes. Le rire, c’est un instant qui passe. Mais la joie, la joie est une sorte de saignée extatique, une infamie de super-contentement qui déborde par tous les pores de l’être. […] Être joyeux, c’est être un fou en liberté dans un monde de tristesse et de fantômes. » (Op.cit. pp. 42-43)
Voyez-vous où je veux en venir, Emil ?
Remettons la peur à sa place.
C’est ici que tout commence, par une lucidité qui déborde, un haut-le cœur qui libère, un irrésistible borborygme et, dans nos océans de détresse, une joie profonde.
Nous avons autant à faire qu’à nous dire.
Regardons-nous d’abord dans les yeux de la langue.
Isabelle Françaix
9 février 2026, Bruxelles
(1). CIORAN, Emil Michel, [1969] 2013. Pensées étranglées. Paris : Gallimard Folio 2 €. ISBN 9782070450565. Emil Michel Cioran est un écrivain roumain d’expression française dès 1949, né le 8 avril 1911 à Resinár et mort le 20 juin 1995 à Paris.
(2). Henry Miller est un romancier et essayiste américain né le 26 décembre 1891 à Brooklyn, New York, et mort le 7 juin 1980 à Pacific Palisades, Californie.
(3). MILLER, Henry, [1949]1968,1987. Sexus. Traduit de l’américain par Georges Belmont. Paris : Livre de Poche, p.24. ISBN 30-6267-6










Vive Le Colosse de Maroussi !!! (miam miam)