Groenland, trésor de guerre à venir ?
- Michel Strulovici

- il y a 1 jour
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Sur la base spatiale américaine de Pituffik (ex base de Thulé), au Groenland.
Les terres rares au Groenland sont estimées à près de 1,5 million de tonnes (ressources actuelles, économiquement récupérables), un chiffre modeste comparé aux réserves de la Chine (44 Mt) ou du Brésil (21 Mt), mais suffisant pour intéresser les industriels en quête de diversification de leurs sources d'approvisionnement face à la domination chinoise. Et surtout : les sols du Groenland contiennent du graphite, du lithium et du cuivre, trois minerais définis par l'Agence internationale de l'énergie comme "critiques" pour la transition énergétique. Or, la fonte accélérée des glaciers au Groenland, due au réchauffement climatique, va rendre accessibles des gisements de terres rares auparavant engloutis sous la glace. Estimation : 36 millions de tonnes. Nous publions en exclusivité le document qui a nourri l'appétit prédateur de Donald Trump. Mais comme l'analyse ici Michel Strulovici, le Groenland n’est pas seulement un avant-poste clé dans la guerre des ressources, c'est aussi un territoire crucial pour les routes maritimes de demain.


Trump a désigné sa prochaine frontière stratégique : le Groenland. Non pas en y dépêchant, comme au Venezuela, des commandos d’élite chargés d’enlever le chef du gouvernement groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, mais en s’acharnant à phagocyter cette île-continent par un cocktail de présence militaire, d’emprise économique et de cooptation – ou de corruption douce – des forces politiques locales. L’obsession, à peine voilée, du néofasciste de Washington pour le contrôle de ce territoire ne laisse guère planer de doute sur la place qu’il occupe dans son imaginaire impérial.
Le Groenland, nouvelle marche de l’Empire
Aux yeux de Trump et de son entourage, le Groenland n’est plus un confetti lointain au nord de l’Atlantique, mais un avant-poste clé dans la guerre des ressources et la bataille pour les routes maritimes de demain. Il anticipe, et encourage par sa politique climaticide, la fonte accélérée de l’Arctique, dont il se félicite cyniquement tout en en aggravant la cause. Ce recul de la banquise ouvre un corridor maritime qui raccourcit les distances entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord, une sorte de canal de Panama boréal.

Dans cette projection impériale, le Groenland, territoire officiellement autonome au sein du royaume danois, est mentalement rangé par Washington dans la même catégorie stratégique que l’Alaska ou Hawaï. Par le seul bon plaisir du « King Donald », un État membre de l’Union européenne, de l’OTAN et des Nations unies – le Danemark – est sommé d’envisager son propre démembrement, comme dans une parodie d’argumentaire poutinien sur les « zones naturelles d’influence ». L’île est ainsi « promue » maillon décisif du maillage planétaire des États-Unis.
Un trésor de terres rares sous la glace
Ce surclassement géopolitique repose sur un sous-sol qui excite toutes les convoitises. Les réserves de terres rares s'élèvent à 1,5 million de tonnes, au sein de ressources totales de 36,1 millions de tonnes (GEUS²), dont le praséodyme (Pr, no 59) et le néodyme (Nd, no 60), deux métaux au cœur des technologies militaires et industrielles de pointe. Ces éléments, appartenant à la famille des lanthanides, sont recherchés pour leurs propriétés magnétiques et optiques ; ils permettent de fabriquer des aimants permanents d’une puissance exceptionnelle, qui se retrouvent au cœur des systèmes d’armes de nouvelle génération, des drones, de la robotique avancée, des moteurs électriques et de nombreuses applications spatiales.
Or la Chine tient aujourd’hui la main sur le jeu mondial des terres rares, dont elle s’est assuré un quasi-monopole en Afrique et ailleurs. Trump, qui tente déjà de mettre la main sur les ressources ukrainiennes en bonne intelligence avec Poutine, rêve désormais de s’adosser aux immenses gisements groenlandais afin de desserrer l’étau chinois. Pékin est déjà à la manœuvre dans l’Arctique ; Washington entend lui barrer la route en verrouillant l’accès à ce nouvel Eldorado minéral.
La dépendance des États-Unis aux importations de terres rares et de matériaux critiques. A gauche : Principales sources d'importation (2020-2023) de matières premières minérales non combustibles pour lesquelles les États-Unis dépendaient à plus de 50 % des importations nettes. A droite : Tendance sur 20 ans de la dépendance des États-Unis vis-à-vis des importations nettes pour les minéraux critiques. Source : Mineral Commodities, 2025, U.S. Geological Survey. Le rapport complet peut être téléchargé ici : https://pubs.usgs.gov/periodicals/mcs2025/mcs2025.pdf
Une île-base de 2,1 millions de km²
Au-delà des minerais, l’enjeu est territorial. À mesure que la glace recule, se dessine une route maritime septentrionale où celui qui gère le couloir engrange un dividende colossal en termes de commerce, de contrôle des flux et de projection militaire. La transformation du Groenland – 2 166 000 km², soit environ quatre fois la superficie de la France – en gigantesque base avancée de l’Empire devient un objectif en soi. Qui contrôle ces eaux contrôle la région, et, par ricochet, une partie des échanges entre les trois grands pôles du capitalisme contemporain.

La base américaine de Pituffik, déjà essentielle au dispositif antimissile et au maillage radar du renseignement états-unien, est appelée à changer d’échelle. Elle peut se démultiplier, s’enraciner sous pavillon américain en un véritable centre de commandement arctique, coordonnant surveillance aérienne, patrouilles navales, contrôle des communications et logistique des opérations. Sur cette immense île pourraient se greffer dépôts, zones d’entraînement, pistes adaptées aux bombardiers stratégiques et plateformes de projection rapide de commandos vers les théâtres jugés hostiles. Et, si le besoin s’en faisait sentir, un élément clé d’un dispositif d’attaque contre la Chine.
"Ça suffit maintenant. Le Groenland ne fera jamais partie des États-Unis, nous ne sommes pas à vendre." Jens-Frederik Nielsen, Premier ministre du Groenland
L’arme des dollars et l’indépendance piégée
Reste à faire plier le Royaume du Danemark, à l’amener à accepter la vassalisation d’une partie de son territoire, fût-elle autonome. Trump ne peut pas répéter à Copenhague le scénario Maduro, avec commandos et enlèvement de chef d’État. Le « Roi Donald » privilégie une voie plus feutrée : l’offensive financière. Ses projets d’« investissements » visent d’abord l’extraction minière, colonne vertébrale de la future dépendance. Mais ils s’étendent aussi aux ports, aéroports, réseaux de communication, infrastructures énergétiques.
C’est une méthode connue, abondamment testée par la Chine en Afrique : saturer un territoire de capitaux et d’ingénieurs, jusqu’à rendre sa survie économique indissociable de la puissance qui le finance. Washington entend créer, au Groenland, une dépendance financière et technique graduelle vis-à-vis des dollars et du savoir-faire états-uniens. En jouant sur l’aspiration à l’indépendance d’une partie des élites groenlandaises, Trump peut espérer réussir un coup tordu : fabriquer un État officiellement libéré de la tutelle danoise, mais aussitôt ligoté à Washington. Une solution orwellienne aux questions de souveraineté, où l’émancipation proclamée se mue en vassalisation consentie.
Michel Strulovici
Et aussi, à lire sur les humanités : "Pourquoi le Groenland ? (le feuilleton des cryptomonnaies / 03)", par Maria Damcheva, publié le 25 mars 2025 : Le 7 janvier dernier, Trump choquait l’opinion publique mondiale - et le gouvernement danois - en affirmant haut et fort vouloir annexer le Groenland. Une idée qui lui trottine dans la tête depuis 2019, même si à cette époque-là le président des États-Unis avait été plus soft, ne voulant que l’« acheter ». Mais d’où lui vient cette idée ? Dans ce troisième épisode du feuilleton des cryptomonnaies, Maria Damcheva dévoile le dessous inquiétant du "paquet TESCREAL", méli-mélo de techno-idéologies aux allures néofascistes qui se cache, avec ses riches tenants, derrière l’expansionnisme retrouvé du crypto-duo Trump-Musk. Et en complément : un article d'Associated Press sur les récentes élections au Groenland, avec un reportage photo d'Evgeniy Maloletka. ICI
EXCLUSIF : Le rapport qui a nourri l'appétit prédateur de Donald Trump

Intitulé "Review of the critical raw material resource potential in Greenland", le Geological Survey of Denmark and Greenland (l'institut géologique officiel danois, rattaché au ministère du Climat, de l'Énergie et des Utilités) a publié en 2023 un document officiel qui dresse un inventaire exhaustif des matières premières critiques au Groenland, incluant les terres rares (REE) avec la localisation précise des gisements (Kvanefjeld, Kuannersuit, Motzfeldt, etc.), une évaluation des ressources totales (36,1 Mt), ainsi que les perspectives d'exploitation : analyse des contraintes (environnement, uranium associé, infrastructures). Nous publions ci-dessous les conclusions de ce rapport (document inédit en français).
Le Groenland a une superficie de plus de 2 millions de km2, dont la zone libre de glace représente environ
0,4 million de km2 de roches affleurantes érodées par la glace formant un paysage arctique montagneux, souvent exposé le long de fjords escarpés. Cette vaste zone de terrains géologiques complexes, représentant près de quatre milliards d'années d'histoire géologique, s'étendant de l'Archéen aux processus récents, rend le Groenland propice à la recherche et à l'exploitation d'un large éventail de ressources minérales, y compris certains minéraux critiques et potentiellement critiques.
L'examen effectué confirme que la dotation en plusieurs MPC (Matières Premières Critiques) du Groenland peut être considérée comme abondante. (...) Au total, il existe 35 gisements dont les ressources ont été estimées, dont beaucoup contiennent plusieurs MPC. Les ressources quantifiées sont considérables pour de nombreuses MPC, souvent même dans un contexte mondial. Il est toutefois important de noter que les estimations des ressources pour la plupart des gisements individuels sont des évaluations historiques non conformes. Les tonnages estimés de MPC sont donc associés à de grandes incertitudes et doivent être vérifiés à l'aide d'évaluations des ressources conformes aux normes modernes.
Bien qu'une meilleure quantification des chiffres relatifs aux ressources soit souhaitable, il est déjà possible de mettre en évidence certains gisements particulièrement intéressants en raison de leur important potentiel en MPC. Parmi les gisements les plus remarquables figurent les très grands gisements d'éléments de terres rares (ETR), dont certains abritent également des ressources très importantes en Li, F, Ta, Nb, Hf et/ou Zr, à Kringlerne/ Killavaat Alannguat, Kvanefjeld/Kuannersuit, Sørensen, Zone 3 (de l'intrusion d'Illímaussaq) et Motzfeldt, dans le sud
du Groenland. D'autres ressources importantes en REE et en P ont été identifiées à Sarfartoq, dans le sud-ouest du Groenland . L'est du Groenland se distingue par la présence du très grand gisement de Malmbjerg Mo, du très grand gisement de Karstryggen Sr et du grand gisement de PGM-Ti-V Skaergaard. Il convient également de mentionner les gisements importants de feldspath à Majoqqap Qaava et Qaqortorsuaq (sud-ouest du Groenland), le gisement important de graphite Amitsoq (sud du Groenland) et les gisements importants de Ti à Isortoq (sud du Groenland) et Moriusaq (nord-ouest du Groenland), le premier abritant également des quantités importantes de V.
Dans de nombreux cas, les ressources établies peuvent être considérées comme comparables à celles que l'on trouve dans des régions minières bien établies telles que l'Australie, le Canada et la Scandinavie. Cependant, contrairement à ces régions, l'exploitation minière au Groenland n'a jusqu'à présent eu lieu que sur quelques sites ou à une échelle relativement modeste. Cela s'explique en partie par le fait que le Groenland est confronté à des défis spécifiques, tels que les conditions arctiques difficiles et l'éloignement, le manque d'infrastructures et les coûts d'exploitation élevés, qui ont dans une certaine mesure entravé le développement de projets miniers. Toutefois, ces conditions difficiles ne doivent pas nécessairement constituer un facteur limitant pour les opérations minières au Groenland, car les revenus de projets bien fondés devraient être plus que suffisants pour compenser ces coûts relativement plus élevés.
En particulier, compte tenu de la diminution des ressources et de la forte demande future en métaux rares, qui entraînera très probablement une augmentation des prix des matières premières, les gisements groenlandais pourraient devenir plus viables économiquement à l'avenir. En raison de son statut relativement peu exploré, le Groenland devrait être considéré comme détenant encore un potentiel très important de gisements non encore découverts. La présente étude a démontré que les gisements et occurrences minérales sont à bien des égards similaires à ceux que l'on trouve dans le monde entier, ce qui signifie que le potentiel de nouvelles découvertes minérales pouvant soutenir l'exploitation minière est excellent. Naturellement, ce potentiel englobe les MPC dans les zones pour lesquelles des ressources ont déjà été établies, énumérées ci-dessus. Mais le potentiel de gisements non encore découverts peut également s'étendre au W, au Sn, au et au Sb dans les veines, les skarns et les greisens, ou au Cu sédimentaire dans l'est du Groenland. Un potentiel important de gisements non encore découverts de Ni, Cu et Co dans les gisements magmatiques est attendu dans l'ouest du Groenland, tandis que des gisements non encore découverts de Zn et Pb, dont le Ge et le Ga peuvent être des sous-produits possibles,
sont prévus dans le nord du Groenland. Enfin, on pense que des gisements de graphite non encore découverts existent dans les terranes paléoprotérozoïques (ouest, sud et est du Groenland).
Il est clair que le fait que la majeure partie du Groenland soit couverte de zones présentant un potentiel supposé de ressources supplémentaires en MPC met en évidence un potentiel minéral inexploité potentiellement important qui doit être exploré plus avant. Malgré le potentiel important en MPC au Groenland documenté ici, il est conclu que la base de connaissances pour la plupart des MPC au Groenland reste pauvre et que des données et informations essentielles font défaut. Ainsi, si le Groenland doit contribuer à répondre aux besoins futurs en MPC, il est recommandé de mettre en place des recherches supplémentaires pouvant soutenir l'exploration et l'exploitation minière des MPC. Cela pourrait inclure (sans s'y limiter) une cartographie géophysique et/ou géochimique plus moderne, combinée à une cartographie géologique, qui pourrait faciliter la délimitation du
potentiel minéral, définir les zones prospectives et aider à attirer les sociétés d'exploration minière.
Le document intégral (en anglais) est disponible ci-dessous en PDF
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