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L'assaut de Trump au Venezuela : Make America Small Again

Dernière mise à jour : il y a 3 jours

Dans cette photo publiée par Donald Trump sur son réseau social, le directeur de la CIA, John Ratcliffe,

le président américain et le secrétaire d’État, Marco Rubio, regardent une retransmission en direct de l’opération

pour enlever Nicolas Maduro. Dans la résidence de Mar-a-Lago, à Palm Peach (Floride), le 3 janvier 2026.

Compte Truth Social de Donald Trump


Trump ne gouverne pas : il agit en prédateur. Le Venezuela est pris pour cible comme un butin colonial, écrasé entre la brutalité mafieuse de Washington et la guerre d’influence avec la Chine. Derrière le discours creux sur la liberté, l’impérialisme américain ressort à visage découvert : sanctions meurtrières, menaces militaires, pillage des ressources. Une offensive de classe et d’empire, où la souveraineté des peuples est broyée au profit des intérêts pétroliers et géostratégiques. Sans doute en vain.


« Il est peu probable que Trump pousse au renversement du régime de Maduro comme il l’avait fait lors de son premier mandat. Sa tentative, en 2019, de reconnaître Juan Guaido comme chef de l’État du Venezuela est unanimement considérée comme un échec, tant par les chancelleries occidentales que par la majeure partie de l’opposition libérale vénézuélienne. Un basculement pourrait survenir si les grandes puissances favorables à Nicolas Maduro, la Russie et la Chine au premier chef, retiraient leur soutien au président vénézuélien ; mais cela ne semble pas d’actualité ». Là, c'est un expert qui parle, maître de conférences en civilisation latino-américaine contemporaine, en poste dans une université française. Il faut saluer la lucidité du propos, publié par un grand média d'information qui affiche un budget de plus de 2 millions d'euros, revendique 140.000 abonnés à ses newsletters (60.000 fois plus que les humanités) et a reçu (en 2024) 550.000 € de subvention de l’État pour pouvoir publier des "analyses" d'une telle justesse. Filiale d'un groupe australien, The Conversation France fait écrire gratuitement des universitaires à condition que leurs universités ou centres de recherche crachent au bassinet (à hauteur, quand même, de 1,5 millions d'euros par an) : c'est une forme de racket qui ne dit pas son nom, mais pour pouvoir ainsi "éclairer le jugement des citoyens" avec de si pertinentes analyses, franchement, ça n'a pas de prix.



À la décharge de l'auteur des lignes citées au début de ce texte, il faut préciser que celles-ci ont été écrites en décembre 2024. Le spécialiste en "civilisation latino-américaine contemporaine" pourra donc aisément se dédouaner en disant que, décidément, Trump est imprévisible, et tout le monde gobera la couleuvre ; le "maître de conférences" dûment patenté sera naturellement réinvité à France Culture, sur LCI et tout le bastringue, pour délivrer de nouvelles analyses éclairantes à nous autres qui ne savons rien. Mais non : bien sûr que Trump est parfaitement prévisible ; bien sûr qu'après le Venezuela il ira plumer le Groenland et la Colombie, avant d'annexer Cuba et d'en faire le 51ème État yankee (le Canada, il aurait bien aimé aussi, mais c'est un peu plus compliqué) ; bien sûr qu'il fera de Gaza une Riviera du Moyen-Orient, etc, etc. S'en tenir avisé dispenserait d'être sidéré par la sidération.


Aux humanités, on ne prétend pas être extra-lucides, mais lucides, oui un peu, quand même. Dans un petit exercice de politique-fiction, le 19 novembre dernier ("Pour faire oublier l'affaire Epstein, guerre au Venezuela") on avait raconté pourquoi Trump allait attaquer d'une manière ou d'une autre, le Venezuela (ICI). On n'était pas loin de la vérité, mais on s'était trompé sur un point essentiel : au fond, l'affaire Eptsein, Trump s'en fout. Il ne s'en fout pas tant que ça, certes, mais il a réussi à faire verrouiller tout ce qui aurait pu sortir de trop compromettant des "Epstein files", ça ne tiendra pas éternellement, mais ça tiendra le temps que ça tiendra, sans doute jusqu'à la fin de son mandat.


Donald Trump embrasse et adoube son fils, Donald Trump Jr, en 2016
Donald Trump embrasse et adoube son fils, Donald Trump Jr, en 2016

Trump ne veut pas que soient divulgués ses bulletins de santé, mais lui sait. Il sait qu'il est pourri (même sans bulletin de santé), et qu'il va mourir. Et comme tout chef mafieux, il a le sens de la famille, parce que la famille c'est sacré, cosa nostra et mama mia. C'est ce que le sociologue Edward C. Banfield a qualifié de « familisme amoral » (1). Donald Trump a déjà choisi sa succession, ce sera... Donald Trump (junior). Et JD Vance, qu'il a fait monter au pinacle, a intérêt à filer doux et rester associé, sinon il sera liquidé dans l'heure. Donald Trump junior, soutenu dans ses investissements par la mafia saoudienne, c'est l'avenir du clan. Papa Trump a fait fortune dans la mafia de l'immobilier grâce à la mafia russe qui lui a évité la faillite. Donald Trump Junior, c'est une autre génération, celle de l'IA et des cryptomonnaies. Et les affidés qui ont financé son entregent, ils veulent leur cashback. En toute logique, après le Venezuela, la prochaine cible du président amerloque sera le Groenland. Pourquoi le Groenland ? Faut suivre : on l'a déjà raconté, en mai dernier, grâce à Maria Damcheva (ICI). Dans un mois, trois mois ou six mois ? On verra bien. Un assaut, ça se prépare. Mais c'est déjà dans les tuyaux.


Face aux jeunes loups de la blockchain et de l'IA, les papys des hydrocarbures n'ont pas dit leur dernier mot


En attendant que la jeunesse prenne la relève, les vieux barons sont toujours là. Si on a, avant tout le monde, publié sur "la facho-tech au cœur de Trumpland" (en... novembre 2024, ICI), il ne faut pas oublier que les papys des hydrocarbures sont toujours à la manœuvre. Ce sont eux qui ont, très majoritairement, financé les deux campagnes de Trump : du pétrole coule dans ses veines, ce n'est guère étonnant que les bilans de santé laissent à désirer. Il fallait les rassasier en premier : le Venezuela, premier producteur mondial de pétrole, forcément ça fait saliver ces vieux morveux en smoking trois-pièces. D'autant que le pétrole vénézuélien, majoritairement lourd et extra‑lourd, c'est exactement le type d’alimentation pour lequel sont calibrées les grandes raffineries du Golfe du Mexique, comme le reconnaissait sans ambages Maria Elvira Salazar, la trumpiste et d'origine cubaine députée de Floride à la Chambre des représentants : « le Venezuela sera une aubaine pour les compagnies pétrolières américaines. Les entreprises américaines peuvent intervenir et réparer tous les oléoducs, les plateformes pétrolières et tout ce qui a trait au pétrole et à ses dérivés. » Les magnats des hydrocarbures sont d'autant plus à la manœuvre que, dans moins de six mois, la bulle financière de l'IA et des cryptomonnaies va exploser, et qu'ils seront un certain nombre de "jeunes loups" d'aujourd'hui à, demain, se faire dessus.


Mais, quelque part, il faut remercier Donald Trump. Comme l'écrit Pier-Paolo Pasolini, dans le texte forcément inédit que nous publions ci-dessous : « Il est vulgaire, donc sincère ». Son vocabulaire est celui du catch, qu'il vénère, même pas de la boxe : au moins, dans la boxe, il y a des règles, et il faut mettre des gants pour frapper. Dans le catch, tout est truqué, seul compte le spectacle.


En haut, à gauche : en avril 2007, à Détroit, Donald Trump participe au WrestleMania. Devant 80.000 spectateurs et des millions de téléspectateurs, il affronte le patron de la WWE (plus grande fédération de catch au monde), Vince McMahon, dans la "Bataille des Millionaires", dont le perdant doit être tondu. A droite : Donald Trump avec deux des stars de la World Wrestling Entertainment, et Hulk Hogan et "The Undertaker", qui ont soutenu sa campagne présidentielle en 2025. En bas, à gauche : Hulk Hogan. Au centre : affiche représentant "The Undertaker". A droite : Joe Ariola, alias Tony d'Angelo, lors de son mariage, le 28 novembre 2024, avec Isabella Borini, ancienne athlète américaine et joueuse de football universitaire, aujourd'hui reconvertie dans l'hôtellerie et l'événementiel.
En haut, à gauche : en avril 2007, à Détroit, Donald Trump participe au WrestleMania. Devant 80.000 spectateurs et des millions de téléspectateurs, il affronte le patron de la WWE (plus grande fédération de catch au monde), Vince McMahon, dans la "Bataille des Millionaires", dont le perdant doit être tondu. A droite : Donald Trump avec deux des stars de la World Wrestling Entertainment, et Hulk Hogan et "The Undertaker", qui ont soutenu sa campagne présidentielle en 2025. En bas, à gauche : Hulk Hogan. Au centre : affiche représentant "The Undertaker". A droite : Joe Ariola, alias Tony d'Angelo, lors de son mariage, le 28 novembre 2024, avec Isabella Borini, ancienne athlète américaine et joueuse de football universitaire, aujourd'hui reconvertie dans l'hôtellerie et l'événementiel.

Depuis la fin des années 1980, Donald Trump collabore avec la fédération de catch alors appelée WWF (devenue ensuite WWE, World Wrestling Entertainment, principale fédération de catch dans le monde), notamment en lui louant le Trump Plaza d’Atlantic City pour de grands shows comme WrestleMania. La WWE exploite régulièrement un imaginaire mafieux comme ressort narratif, surtout pour des stables « criminelles » [en catch, une stable désigne un groupe régulier de catcheurs associés sous la même bannière : clan, faction, équipe élargie qui apparaît ensemble, se soutient dans les matchs et partage un gimmick ou une identité commune -mafia, gang, secte, etc.] ou des personnages italo‑américains, en reprenant de façon caricaturale les codes du film de gangsters : costards, accents marqués, menaces voilées, mainmise sur un territoire ou un titre. Ces figures – parrains, consiglieri, hommes de main – relèvent du gimmick plus que d’une documentation réaliste du crime organisé. Dans NXT [la « division de développement » de la WWE], le catcheur Tony D’Angelo est ainsi présenté comme « Don of NXT », avec langage codé, règlements de comptes en coulisses et références constantes à la « famille » ; avant lui, des équipes comme les Full Blooded Italians jouaient déjà sur l’imaginaire de la mafia italienne dans leurs tenues, leurs entrées et leurs promos. La WWE met en scène l’omerta (sanction de ceux qui « parlent »), le racket (chantage sur adversaires ou managers) et les « contrats » symbolisés par des attaques surprises, filmant réunions en loges comme conciliabules criminels, poignées de main ambiguës et « sit‑downs » pour négocier matchs et alliances. Mais tout cela reste inscrit dans une fiction assumée (la kayfabe, mot qui désigne, dans le catch, le principe qui consiste à faire comme si tout était réel : les rivalités, les alliances, les personnages, les blessures, les trahisons), où la mafia n’est qu’un code parmi d’autres (terroristes, gangs, cartels) pour fabriquer des méchants immédiatement lisibles par le public.


Spectacle, toujours : Trump est l'héritier d'Al Capone et de John Gotti, les premiers parrains à avoir rompu avec la tradition de discrétion du crime organisé. Dans les années 1920, profitant d’une culture de la célébrité naissante, Al Capone posait pour les photographes, en jouant du costume à rayures et du fedora, au point de devenir le modèle du gangster de fiction. La presse et le public se fascinèrent pour sa persona de gangster « roi de Chicago ». Et beaucoup plus tard, dans les années 1980, John Gotti, patron de la famille Gambino, surnommé le « Dapper Don », incarne le parrain‑vedette pour ses costumes impeccables et ses arrivées théâtrales au tribunal. Il joue des caméras, sourit aux journalistes, transforme chaque procès en scène et chaque fête de quartier en spectacle filmé. Cette posture nourrit sa légende – jusqu’à ses acquittements initiaux qui lui valent le surnom de « Teflon Don » – mais attire aussi l’acharnement du FBI, dont les micros et les repentis finiront par le faire condamner à la prison à vie.


Dans People vs. Donald Trump, paru en 2023, l’ancien procureur new‑yorkais Mark Pomerantz comparait les pratiques de Trump à celles de John Gotti, et il savait de quoi il parlait. Ayant traité de nombreux dossiers de grande criminalité (affaires de mafia - dont un procès visant John Gotti -, fraudes financières, corruption politique, meurtres et trafic de drogue, il a aussi travaillé en 2021 sur une enquête visant les finances de Donald Trump et de la Trump Organization. Convaincu qu’il existait de quoi inculper Trump pour fraude financière, il a démissionné en 2022 après le refus du nouveau District Attorney, Alvin Bragg, de lancer des poursuites (voir ICI, en anglais).


« À bien des égards, le mafieux John Gotti, alias "Dapper Don", était un modèle pour le promoteur immobilier Donald Trump »


Le 2 mars 2025, Will Bunch, brillant éditorialiste politique au Philadelphia Inquirer, parlait d'une « extorsion à la Gotti, diffusée en direct depuis le Bureau ovale ». Il évoquait concrètement la rencontre houleuse qui venait d'avoir lieu entre Trump et Zelensky dans le Bureau ovale, et « l'opération publique de chantage » à laquelle s'était livré Trump, offrant à l'Ukraine de vagues garanties de sécurité si Zelensky cédait aux États-Unis les droits miniers sur les terres rares. « Il n'y a aucune preuve que Trump et Gotti se soient jamais rencontrés », poursuit Will Bunch, « mais il est clair qu'à bien des égards, le soi-disant Dapper Don était un modèle pour le promoteur immobilier Donald, qui partageait le même avocat que le tristement célèbre mentor de Trump, feu Roy Cohn [avocat et procureur américain, qui fut l’une des figures clés de la "seconde chasse aux sorcières" anticommuniste aux États‑Unis - NdR], alors que Trump naviguait parmi les associés de Gotti et son équipe dans le monde mafieux de la construction à Manhattan et des casinos d'Atlantic City » (2).


Un ouvrage hélas inédit en français de l'essayiste et chroniqueur politique John Ganz, paru en 2024 (3), évoque le début des années 1990 comme un moment où l'Amérique a détourné son regard de l'unité parfois tordue de la guerre froide pour se tourner anxieusement vers l'intérieur, dans un contexte d'inégalités et de criminalité croissantes. Le récit mêle l'attendu — l'étrange succès de Ross Perot (4) auprès des auditeurs enragés des talk-shows radio — à un détour improbable dans le monde fou, fou, fou de New York à l'apogée des tabloïds de Trump... et du chef mafieux John Gotti. « Trump vient d'un New York où la mafia, les affaires et la politique étaient étroitement liées », écrit John Ganz. « Les chefs politiques [démocrates] — Donald Manes et Meade Esposito (5)sur lesquels la famille Trump comptait pour faire aboutir ses projets de construction étaient étroitement liés à la mafia. Et si Trump a une théorie politique, c'est celle qu'il a développée pendant cette période formatrice de sa vie : le système n'est qu'une série d'arnaques imbriquées et "c'est ainsi que fonctionne le monde". (...) Il a fallu trois longues décennies de rebondissements, mais Trump est désormais le patron, et il cherche à diriger l'Amérique non pas comme les 44 présidents qui l'ont précédé, mais comme le mafieux qui lui faisait autrefois concurrence pour la une du Post. On le voit dans sa capacité à échapper à la prison, dans son écumage des tributs pour ses « entreprises légitimes », mais surtout dans son besoin omniprésent d'afficher sa domination. Gotti a appris à Trump à frapper ses adversaires devant le monde entier, que ce soit à l'heure de pointe dans le centre de Manhattan ou en direct sur CNN, et à défier ses rivaux de s'en prendre au roi. »


Philip Johnson, l'architecte du MOMA (entre autres) et sympathisant hitlérien, avec qui Donald Trump devisait en 1992 sur la meilleure façon de maltraiter les femmes. Photo DR
Philip Johnson, l'architecte du MOMA (entre autres) et sympathisant hitlérien, avec qui Donald Trump devisait en 1992 sur la meilleure façon de maltraiter les femmes. Photo DR

John Ganz livre en outre une anecdote troublante et révélatrice, qui date de 1992 (alors rapportée par un magazine new-yorkais). Cette année-là, le célèbre architecte Philip Johnson, connu pour ses gratte-ciel emblématiques du XXe siècle - et beaucoup moins pour ses sympathies nazies et son admiration pour les braqueurs de banques anti-establishment de l'époque - (6), se rend à Atlantic City avec Donald Trump, alors promoteur immobilier en difficulté, qui pensait qu'une architecture de classe mondiale pourrait aider à sauver ses casinos en difficulté. Donald Trump se lance alors dans un des monologues dont il a le secret, sur la façon de maltraiter les femmes.

« Vous feriez un bon mafieux », lâche Johnson.

« L'un des meilleurs ! », répond Trump, rayonnant.


Adolf Hitler plutôt que Jean de La Fontaine ?


« L'un des meilleurs » : à l'époque il était modeste. Maintenant, il est incontestablement le meilleur tout court, "The King", pour ne pas dire "The Lord" : Dieu en personne ne l'a-t-il pas désigné pour make america great again ? Donc, il se croit tout permis, avec une "détermination absolue" ("Absolute Resolve", nom de code de l'opération vénézuélienne). La face du monde eut peut-être été changée si au lieu d'avoir eu comme livre de chevet My New Order, recueil des discours d'Adolf Hitler (selon le témoignage, rapporté par Vanity Fair, de sa première épouse, Ivana Trump, mystérieusement décédée chez elle, en juillet 2022, à la suite d'une "chute accidentelle"), Donald Trump avait lu les Fables de La Fontaine (qui n'ont fait qu'une timide percée aux États-Unis) : peut-être aurait-il tiré quelque enseignement de l'histoire de la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le bœuf. On ignore si, à l'instar du batracien de la fable, Donald Trump finira par éclater, mourant de son excès d’orgueil. Pour l'heure, tout semble lui réussir.


Au fait, pourquoi faudrait-il le remercier ? Précisément, parce que ne "se sentant plus pisser", son incontinence verbale - et pas seulement, comme le montre l'escapade vénézuélienne -, révèle des failles majeures dans ce qu'on pouvait tenir comme édifice démocratique. Certes, on n'était pas dupe des multiples "arrangements" avec ladite démocratie que pouvait prendre la "puissance américaine". À l'intérieur d'elle-même, pour commencer. Les élections nationales, façonnées par les sommes colossales que seuls certains candidats peuvent investir, avec en corollaire des moyens d'information, pardon, de propagande, qui atteignent des proportions considérables, ne sont, d'une certaine manière, pas moins "truquées" que l'élection vénézuélienne façon Maduro. Comme tout cela coûte cher, et que de surcroit certaines "surprises" ne sont malgré tout pas exclues, il est logique que certains gourous de la maga-sphère envisagent très sérieusement de se passer d'un tel fardeau, pour substituer au régime démocratique un fascisme oligarchique où les "dirigeants" seraient cooptés par une caste d'investisseurs, et n'auraient de comptes à rendre qu'à ce clan de possédants "éclairés". Nul doute que l'entourage de Trump y pense déjà à l'approche de midterms où le camp républicain devrait, selon toute probabilité, perdre sa majorité parlementaire. Le hold-up sur le Venezuela préfigure un hold-up bien plus conséquent sur ce qui reste de démocratie américaine.


La vice-présidente vénézuélienne Delcy Rodriguez, devenue présidente par intérim. Photo Ariana Cubillos/AP
La vice-présidente vénézuélienne Delcy Rodriguez, devenue présidente par intérim. Photo Ariana Cubillos/AP

D'ores et déjà, les congressistes américains réalisent qu'ils ne servent plus à grand chose : ils ont laissé une mafia s'emparer des institutions, et il ne va pas être facile de l'en déloger. L'intervention au Venezuela et la capture de Nicolas Maduro étaient-elles "illégales", au regard de la Constitution américaine, qui exige que l'exécutif obtienne l’approbation du Congrès, seul habilité à déclarer une guerre à un autre pays ? Mais voyons, répondent en chœur les membres de la mafia, ce n'était pas une guerre, juste une petite opération de police, « une opération limitée et très ciblée ». Ce n'était pas une guerre, même si Trump a indiqué, dans le même temps, que les États-Unis allaient désormais « diriger » le Venezuela. L'inégalable Marco Rubio a dû rectifier le tir : mais non, il ne s'agit pas d'« occuper » le pays mais de s'en occuper, en lui dictant la bonne « direction ». Les conseillers de Trump ne sont pas complètement fous, ils n'ont pas trop envie d'engager l'armée yankee dans un nouveau Vietnam, d'autant qu'existent aujourd'hui d'autres moyens de coercition. Pour l'heure, la vice-présidente vénézuélienne, Delcy Rodriguez, est autorisée à expédier les affaires courantes. Mais attention, a prévenu Trump en personne, elle « paiera cher, probablement plus cher que Maduro » si elle « ne fait pas ce qu’il faut ». Typiquement des paroles de mafieux. Parole de mafieux, encore, lorsque, après l'avoir accusé sans le moindre fondement, d'être « un baron de la drogue », Trump prévient le président colombien de gauche Gustavo Petro qu’il devrait « faire gaffe à ses fesses », le qualifiant d’« homme malade » qui « aime prendre de la cocaïne », ajoutant qu’une opération en Colombie similaire à celle menée au Venezuela lui paraissait « une bonne idée ».


Les Colombiens savent parfaitement qui sont les véritables "barons de la drogue" : ce sont les alliés de toujours des États-Unis, à commencer par la clique de l'ex-président Alvaro Uribe, responsable de milliers de morts et de millions de déplacements forcés pendant le "conflit armé". Les Colombiens savent parfaitement que le narcotrafic est principalement le fait des milices paramilitaires qui furent responsables, selon les dernières données, d'au moins 45 % des morts de civils (soit au bas mot 250.000 personnes) sur la période 1985‑2018 (contre 27% pour les guérillas, et 12 % pour les forces de l’État). Or, ces groupes paramilitaires ont été le plus souvent créés et financés par des multinationales américaines - dont Coca Cola - pour protéger leurs intérêts, c'est-à-dire concrètement, expulser de leurs terres paysans et communautés autochtones, et liquider celles et ceux qui résistaient. En d'autres termes : les États-Unis ont eux-mêmes créé le narcotrafic en Colombie. Et cela continue, aujourd’hui encore, avec le fentanyl, que les États-Unis ont grand besoin d'importer pour supprimer des pauvres en surnombre. Ce n'est pas être "complotiste" que le dire : les surdoses aux opioïdes (dont le fentanyl) frappent de manière disproportionnée les personnes en situation de pauvreté, de chômage, d’instabilité résidentielle ou de faible niveau d’éducation (voir par exemple ICI le résultat d'une enquête menée en Colombie britannique). C'est pareil pour le redoutable cartel de Sinaloa au Mexique, qui exécute à tour de bras élus, militants et journalistes courageux qui tentent de s'opposer à son emprise. S'il est si facile de capturer un président étranger dans une enclave militaire hautement protégée, pourquoi Trump n'envoie-t-il pas ses troupes d'élite à l’assaut de ces narco-bastions ? La vérité est mafieuse : entre mafias, sauf exception, on préfère ne pas s'affronter ; on coopère, en se partageant le territoire.

 « Certains pays veulent isoler le Venezuela, mais nous avons des alliés puissants. Le Venezuela n’est pas seul. La révolution bolivarienne est plus forte que jamais, et elle inspire d’autres peuples qui luttent pour leur souveraineté. » (Nicolás Maduro, 2025)

Proies et prédateurs


Le vocabulaire d'un mafieux digne de ce nom est plutôt limité, parce que son univers mental ignore la complexité, il ne conçoit le monde que divisé en deux catégories : prédateurs et proies. Mieux qu'un long discours, une vidéo postée par Donald Trump sur son compte Truth Social après la capture de Maduro illustre cela magnifiquement :


Mais l'aigle pour lequel il se prend n'est qu'un faux con. De préférence, les mafieux s'en prennent aux faibles. En l’occurrence, Maduro était une "proie" facile. On ne va pas épiloguer sur le sujet ; en France, il n'y a que Mélenchon et soit-disant "Insoumis" pour ne pas se rendre à l'évidence : Maduro dirige un pays en effondrement économique et social : hyperinflation, effondrement de la production pétrolière, système de santé à genoux, exode de près de huit millions de Vénézuéliens. Le pouvoir, ou ce qu'il en reste, repose sur un appareil sécuritaire et clientéliste usé, dénoncé pour corruption massive, violations systématiques des droits humains et crimes contre l’humanité, ce qui l’affaiblit comme sujet de droit et le rend peu défendable sur la scène internationale. Sous sanctions américaines et européennes, avec une économie déjà ravagée avant même le « maximum pressure » de Washington, Caracas était de plus en plus dépendante de quelques alliés (Chine, Russie, Iran), eux‑mêmes peu enclins à prendre des risques militaires pour le moustachu Maduro. La stratégie Trump a consisté à recoder le dictateur vénézuélien non seulement comme autocrate, mais comme « narco‑terroriste » et chef de cartel : primes énormes pour sa capture, assimilation à un ennemi criminel plus qu’à un chef d’État. En le sortant du registre strictement politique (crise démocratique) pour le placer dans celui de la lutte contre la drogue, le terrorisme et la protection des frontières, Trump a pu présenter sa « chasse au Maduro » comme une opération de police globale, donc plus acceptable pour son opinion et certains alliés. Dans ce cadre, le Venezuela offrait à Trump un gain potentiel énorme (contrôle de la rente pétrolière, démonstration de force hémisphérique, message à Pékin et Moscou) pour un risque militaire et diplomatique jugé gérable, ce qui en faisait, dans une logique prédatrice, une proie « rentable ».



Trump pense avoir raflé la mise. De fait, et là encore il faudrait l'en remercier, il a magistralement montré que la soit-disant "communauté internationale" n'est plus qu'un chiffon de papier. Dans ce théâtre de faux-semblants, l'un des plus empressés à témoigner de sa soumission au Parrain n'a été autre qu'Emmanuel Macron, qui s'est promptement réjoui sur X, c'est-à-dire chez Musk, de ce que « le peuple vénézuélien [se soit] aujourd’hui débarrassé de la dictature de Nicolas Maduro », lequel « a porté une atteinte grave à la dignité de son propre peuple », sans dire un mot de la nature de l'intervention américaine. Déjà passablement démonétisé sur la scène hexagonale, il a perdu, le temps d'un tweet, tout crédit international. Il en coûte de le dire, mais on le dit quand même : même Marine Le Pen a été davantage à la hauteur. Tout en affirmant qu’il y avait « mille raisons de condamner le régime de Nicolás Maduro : communiste, oligarchique et autoritaire », elle a eu raison d'ajouter que « la souveraineté des États n’est jamais négociable » et que renoncer à ce principe pour le Venezuela reviendrait à accepter demain « notre propre servitude ».


La Russie et la Chine, pourtant alliées du Venezuela, se sont contentées de protestations de pure forme, qui ne prêtent guère à conséquence. Il convient de se demander pourquoi. Et là encore, il faut rendre grâces à Donald Trump. Avec la grâce d'un pachyderme déboulant dans un magasin de porcelaine, il a fait voler en éclat la gentille fable des "relations internationales". La mafia n'aime pas trop encombrer son théâtre de sketches d'opérette. Là au moins, c'est clair.


Contre une "Poétique de la Relation", "l'Art du Deal"


On ne peut pas demander l'impossible comme, par exemple, de conseiller à Trump de lire la magnifique Poétique de la relation d'Edouard Glissant (Gallimard, 1990), qui formule une pensée de la Relation comme nouvelle manière d’habiter le monde, contre les identités closes et totalisantes. En offrant une manière de penser la mondialité depuis les marges (Antilles, paysages colonisés, langues créoles) contre les grands récits occidentaux de l’universel abstrait, Glissant oppose l’« identité‑racine unique » (qui dérive, conquiert, exclut) à l’« identité‑relation », qui se construit dans le contact, le mélange, la créolisation, sans se dissoudre ni se fermer. Donald Trump n'y comprendrait que dalle : déjà, ces deux mots, "Poétique" et "Relation" sont totalement étrangers au vocabulaire de la mafia.


En opposition à une possible Poétique de la Relation, Donald Trump a déjà "théorisé" la vision du monde de la mafia dont il est le capo. L'Art du deal, ça s'appelle. Paru en 1987, crédité à Donald Trump mais largement rédigé par le journaliste Tony Schwartz, ce livre est à la fois une autobiographie d’homme d’affaires (parcours dans l’immobilier new‑yorkais des années 1970‑80) et un manuel de « recettes » pour conclure des affaires : se fixer des objectifs très élevés, dramatiser les enjeux, mettre la pression, contrôler le récit médiatique. Tout ce à quoi on assiste aujourd'hui.


Dans sa conférence de presse postérieure à la "capture" de Maduro, Trump n'a même pas pris la peine de se prévaloir d'un objectif de rétablissement démocratique ; à peine a-t-il évoqué le narcotrafic, pourtant censé justifier l'intervention "de police". De toute façon, ayant accordé voici peu la grâce à Juan Orlando Hernandez, l’ancien président du Honduras, condamné à quarante-cinq ans de prison pour d'incontestables activités narco-criminelles, il valait mieux qu'il ne s'étende pas trop sur le sujet. En revanche, dans un discours obsessionnellement hydrocarburé, vingt fois il a prononcé le mot "pétrole", ne faisant même pas semblant de croire à des motifs plus louables.


La raffinerie El Palito de la compagnie pétrolière nationale vénézuélienne PDVSA, une des plus importantes du pays, à Puerto Cabello, le 21 décembre 2025. Photo Jesus Vargas / AP
La raffinerie El Palito de la compagnie pétrolière nationale vénézuélienne PDVSA, une des plus importantes du pays, à Puerto Cabello, le 21 décembre 2025. Photo Jesus Vargas / AP

Certes, le pétrole vénézuélien, avec ses 300 milliards de barils de réserves, ce n'est pas rien. Certes, comme déjà dit, Trump se sent obligé de rétribuer en retour les papys des hydrocarbures qui ont financé ses campagnes et qui estiment que cet or noir leur revient de plein droit, n'ayant pas digéré que le Venezuela d'Hugo Chávez en ait re-nationalisé la production, en 2007, prenant le contrôle majoritaire des grands projets de la ceinture de l’Orénoque (Orinoco Belt), évalués à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Certes, Trump peut être fâché, pour ne pas dire courroucé, que Maduro ait décidé de vende son pétrole en yuans plutôt qu'en dollars, "trahissant" ainsi le deal (déjà) scellé en 1974 entre Henry Kissinger et l'Arabie saoudite visant à faire du billet vert l'unique monnaie de facturation mondiale du pétrole. Certes, enfin, tant que, planétairement, la transition énergétique restera incertaine (et Trump fait tout ce qu'il peut pour qu'elle le reste), le pétrole vénézuélien continuera d’être un champ de bataille... Mais quand bien même dit tout cela, cette histoire de pétrole reste un leurre. Même un journal a priori sérieux comme Le Monde accorde crédit à cette faribole en titrant que le pétrole reste « au centre des ambitions américaines » (ICI). Au fond, l'économie américaine peut très bien se passer du pétrole vénézuélien. Simultanément, l'économie chinoise peut très bien se passer des yuans vénézuéliens. Poutine, on n'en parle même pas, il est complètement à la ramasse : de toute façon, avec ce qui lui coûte depuis trois ans la guerre en Ukraine, il n'a plus les moyens de continuer à financer l'armée de bras de cassés de Maduro. Limite, ça l'arrange de se débarrasser de cet importun.


Alors, quoi ? Si Trump s'est senti autorisé à prendre possession du Venezuela, on peut aisément imaginer qu'il a eu préalablement l'accord tacite de la Russie et de la Chine. En d'autres termes, il y a eu un deal. Avec Poutine : "je te laisse l'Ukraine, tu me laisses le Venezuela". Et peut-être même avec Xi-Jinping : "Tu me laisses le Venezuela, je te laisse Taïwan". Mais Xi-Jinping n'est pas pressé de prendre Taïwan, il a d'autres priorités. Et Trump, qui est convaincu d'être le meilleur mafieux dealer du monde, pense qu'il a gagné la partie et qu'il leur a damé le pion, à l'un et à l'autre, Poutine et Xi Jinping, mais il se met le doigt dans l’œil, bien profond. Avec le vantard Poutine, il n'y a pas photo, c'est déjà plié. Dans un mois, six mois ou un an maximum, le régime de Poutine va s'effondrer de lui-même, ce qui ne garantit en rien de l'avenir. Les mafias et oligarchies que son règne a secrétées pourraient s'entre-déchirer, provoquant une situation à la libyenne, avec incontrôlable dispersion des armements. Dans moins de dix ans, la Fédération de Russie telle qu'on la connaît aujourd'hui aura cessé d'exister. C'est ainsi que les empires s'effondrent...


Avec l'Empire - chinois - du Milieu, il en va tout autrement. Contrairement à Poutine et ses aboyeurs, le confucianiste Xi-Jinping ne dit pas un mot plus haut que l'autre. Il fait, silencieusement. Les mafias chinoises - les triades -, avec lesquelles compose aujourd'hui le post-communisme, sont beaucoup plus efficaces que les mafias russes. Pourquoi ? Parce qu'elles ne dilapident pas leur argent dans des yachts de luxe et autres signes extérieurs de richesse : elles l'investissent dans les richesses de demain. Et pourquoi l'Amérique latine est-elle un enjeu important ?


Carte des principaux ports sous contrôle chinois en Amérique laitne. Source : Center for strategic and international studies.
Carte des principaux ports sous contrôle chinois en Amérique laitne. Source : Center for strategic and international studies.

Dans les gazettes autorisées, les commentateurs qui commentent les commentaires des commentateurs répètent en boucle que Donald Trump serait en train de réactiver la "doctrine Monroe" (pas Marilyn). C'est totalement stupide. D'abord, il faut rappeler ce que fut cette "doctrine Monroe" : un principe de politique étrangère énoncé par le président américain James Monroe en 1823, qui affirmait que l’ensemble du continent américain devait être fermé à toute nouvelle intervention ou colonisation européenne. Ce n'est que dans un second temps, au début du XXᵉ siècle, que le « corollaire Roosevelt » transforma la doctrine : Washington se réservant alors le droit d’intervenir dans les Amériques pour « protéger » ses intérêts, ouvrant la voie aux occupations et coups d’État appuyés par les États‑Unis en Amérique latine. Que Trump veuille aujourd'hui, au nom d'une mafia dont il représente les intérêts et qui ignore les frontières étatiques, reconquérir cette "arrière-cour", cela pourrait s'envisager. Sauf que c'est trop tard : la partie est déjà perdue. Pékin peut bien perdre l'argent du pétrole vénézuélien, et même verrouiller l'accès au canal de Panama, la Chine a déjà placé des billes ailleurs. Cela passe d'abord par les ports. Des études récentes estiment que des entreprises chinoises contrôlent ou opèrent désormais environ un tiers des grands ports en eaux profondes en Amérique latine et Caraïbes, via des groupes comme COSCO, China Merchants Port ou Hutchison Ports. Ces investissements s’inscrivent dans l’Initiative « Belt and Road » et dans une stratégie de sécurisation des flux de matières premières et d’ouverture de nouvelles routes maritimes vers l’Asie. Ainsi, au Brésil, au moins 11 ports sont contrôlés ou co‑contrôlés par la Chine, dont Paranaguá, nœud crucial pour les exportations agricoles, où China Merchants Port détient 90% des opérations. Au Pérou, le mégaport de Chancay, inauguré en 2024, est financé et majoritairement détenu (à 60 %) par COSCO. Ce port est présenté comme futur hub transpacifique reliant l’Asie à l’Amérique du Sud.


Ensuite viennent le lithium et les terres rares. Pour ne prendre qu'un seul exemple : en Bolivie, les principaux accords signés et rendus publics concernent surtout des groupes chinois (consortium CATL‑CBC) et russes (Uranium One / Rosatom) en co‑entreprise avec la compagnie d’État YLB, avec YLB en position majoritaire (51%). Ce n'était pas fatal, mais les entreprises américaines sollicitées ont refusé de se plier aux exigences environnementales formulées par le gouvernement bolivien. Au lieu d'arrogance, il eut fallu faire preuve d'un sens de la coopération, mais ça, c'est un truc que la mafia ne peut pas comprendre.


Même dans l'Argentine de Milei, soi-disant affidée de Trump, La Chine finance et construit une partie des grands projets énergétiques : parc solaire géant de Cauchari (Jujuy), autres centrales solaires et éoliennes, et surtout le projet de centrale nucléaire Hualong‑1 (Atucha III) pour environ 6,8 milliards de dollars, majoritairement financés par des banques chinoises. L’Argentine fait partie du « triangle du lithium » (avec Bolivie et Chili) et attire massivement les capitaux chinois : 3,2 milliards de dollars dans les mines entre 2020 et 2023, dont au moins sept projets lithium, soit presque deux fois le montant investi par les entreprises américaines. Face aux "Nouvelles Routes de la soie" chinoises, la Route du Soi de Trump ne fait pas le poids. En d'autres termes, sous couvert de rodomontades égo-mafia-centrées, l'Agent Orange va surtout faire de son mandat "Make America Small Again". Son trophée-Maduro, il peut bien le garder, ça ne change pas grand-chose au cours de l'histoire.


Une inconnue : l'Amérique latine elle-même


Reste une inconnue de taille : l'Amérique latine elle-même. Cela fait plus de 70 ans que le magnifique et géant Atahulpa Yupanqui composait “Basta ya”, l’une de ses grandes chansons de protestation. Écrite à l’origine autour de 1950 puis réenregistrée au début des années 1970 dans un contexte de guerre froide et de radicalisation politique en Amérique latine, elle met en scène un travailleur exploité qui, après avoir décrit la dureté de sa journée, se lève contre l’impérialisme nord‑américain, répétant le cri « Ça suffit ! » ("Basta ya") contre « les ordres du yankee », en solidarité avec les peuples du Mexique, de Panama ou du Vietnam. A écouter ci-dessous.



Avant de conclure sur et avec l'Amérique latine, celle des peuples, on a demandé à Eduardo Galeano et à Pier-Paolo Pasolini ce qu'ils pensaient de tout ça...



Eduardo Galeano : « Les avions qui survolent Caracas ne transportent pas seulement des soldats : ils transportent cinq siècles de certitudes impériales »



Écrivain et journaliste uruguayen, Eduardo Galeano (Montevideo, 1940‑2015) est une figure majeure de la gauche latino‑américaine, dont l’œuvre tresse chronique politique, poésie et mémoire populaire. Très jeune, il entre au journal socialiste El Sol, puis devient rédacteur en chef de l’hebdomadaire Marcha et dirige le quotidien Época à Montevideo, jusqu’à la dictature de 1973 qui l’emprisonne et l’oblige à l’exil. À Buenos Aires il fonde la revue Crisis, avant d’être de nouveau menacé par les escadrons de la mort argentins et de poursuivre son exil à Barcelone, où il écrit notamment la trilogie Memoria del fuego, vaste fresque de l’histoire américaine vue d’en bas. Il ne revient en Uruguay qu’en 1985, au début de la transition démocratique, poursuivant une œuvre qui fera de lui un écrivain de la dignité des vaincus, de la liberté et... du football.

Paru en 1971, Les veines ouvertes de l’Amérique latine est un essai brûlant qui relit cinq siècles d’histoire du continent comme une immense opération de pillage : métaux précieux, sucre, café, pétrole, cuivre, soja ou bananes forment ces « veines » par où s’échappe la richesse vers les empires d’hier et d’aujourd’hui. Du Cerro Rico de Potosí aux dictatures soutenues par Washington, Galeano décrit un sous‑continent assigné à la mono‑exportation et à la dépendance, où le « sous‑développement » n’est pas un retard mais le produit du développement des autres. Livre de combat, radicalement partisan, il a nourri la conscience anti‑impérialiste latino‑américaine, au point qu’Hugo Chávez l’offrira symboliquement à Barack Obama en 2009.


« Trump n’a rien inventé. Il ne fait que rejouer, avec la délicatesse d’un bulldozer saoul, le vieux théâtre où l’Amérique latine tient toujours le même rôle : celui du corps étendu, veines ouvertes, pendant que d’autres comptent l’or, le sucre, le café, aujourd’hui le pétrole et le lithium.


Au Venezuela, les bombes parlent la langue de toujours. On dit qu’il s’agit de sauver la démocratie, comme on disait autrefois qu’il fallait sauver les âmes, civiliser les sauvages ou protéger les investissements. On enlève un président au nom de la liberté et l’on remet le pays sous tutelle au nom du marché. Les avions qui survolent Caracas ne transportent pas seulement des soldats : ils transportent cinq siècles de certitudes impériales. Les cartes géopolitiques sont dessinées à Washington, mais le sang continue de couler au Sud.


On dit maintenant que la doctrine Monroe a été « réactivée ». Pour nous, elle n’a jamais dormi. Elle change seulement de costume : hier la croisade anticommuniste, aujourd’hui la guerre au narcoterrorisme, demain la défense des investisseurs. Les mots changent, les veines restent ouvertes.


En Argentine, les marchés votent avant les citoyens, et le FMI dépouille les urnes avant qu’elles ne soient ouvertes. Trump parle de milliards comme un joueur ivre qui jette des jetons sur la table, mais la dette, elle, se paie en hôpitaux fermés, en retraites réduites, en écoles sans craie ni instituteurs. À Buenos Aires, la souveraineté se mesure non plus en kilomètres carrés, mais en pages de contrats rédigés en anglais.


Au Honduras, où les coups d’État poussent comme la banane sous les tropiques, la démocratie ressemble à ces vitrines de magasin : beaucoup de verre, très peu de peuple. Les élections se tiennent sous le regard des ambassadeurs, comme des élèves sous l’œil du proviseur. Si le résultat déplaît, on recommence, ou l’on corrige par décret, par sanction, par menace de couper l’aide.


Cuba vit depuis si longtemps sous le blocus que les enfants apprennent à prononcer le mot « embargo » avant le mot « futur ». On punit une île pour le crime de ne pas s’incliner, et l’on appelle cela « défense de la liberté ». On étrangle l’économie, puis on photographie la pauvreté comme si c’était une maladie tropicale née d’elle-même.


La Colombie, elle, a été récompensée pour sa docilité par des bases militaires et des insultes occasionnelles. On n'hésitait pas à l’embrasser et la gifler dans la même phrase. On lui vendait des armes, on lui achetait des ressources, puis on lui faisait la leçon sur les droits humains pendant que les leaders sociaux étaient abattus dans le silence des campagnes. Aujourd'hui, Trump prévient le président colombien de gauche qu'il doit « faire gaffe à ses fesses » parce que Petro veut renoncer au pétrole. (*)


On dit que Trump menace tout le continent, mais c’est l’histoire qui menace Trump. Car chaque bombe larguée au nom de la civilisation a fait naître une mémoire, et chaque tutelle étrangère a engendré, tôt ou tard, une révolte. L’hémisphère que Washington croit posséder est peuplé de morts qui parlent, de peuples qui se relèvent, de terres qui n’oublient pas le goût du sang ni le nom de ceux qui l’ont versé.


Un jour, les livres d’histoire raconteront cette nuit de Caracas comme ils racontent déjà le Guatemala de 1954, le Chili de 1973, le Panama de 1989, tant d’autres dates marquées au fer rouge sur la peau du continent. Et peut‑être que, ce jour‑là, les enfants d’Amérique latine apprendront non plus la géographie des concessions minières et des couloirs pétroliers, mais celle des miracles discrets : les villages qui s’organisent, les villes qui résistent, les peuples qui, de défaite en défaite, apprennent à se reconnaître.


Alors seulement les veines de l’Amérique latine commenceront à se refermer. Et ceux qui, aujourd’hui, pillent au nom de la sécurité découvriront que l’on ne gouverne pas éternellement un continent comme une propriété, ni des peuples comme un gisement. »


Eduardo Galeano, 4 janvier 2026

(pour copie conforme, Tzotzil Trema)


(*). Voir "Trump contre la Colombie : cocaïne ou pétrole ?", publié par les humanités le 21 octobre 2025, ICI)


Pier-Paolo Pasolini : « Le monde est désormais gouverné par des mafias en costume »



Pétrole est le roman inachevé, posthume, de Pier-Paolo Pasolini, tapuscrit en fragments où l’Italie des années 1960‑1970 se donne comme un corps à disséquer. Carlo, cadre catholique de l’ENI, se dédouble en Carlo di Polis et Carlo di Tétis, figure unique et clivée d’une bourgeoisie technocratique livrée au pouvoir, au sexe, à l’argent. Ce dédoublement organise tout le livre : d’un côté l’ingénieur promis à une ascension fulgurante dans l’industrie pétrolière, de l’autre un corps livré à la débauche, traversé par le désir comme par une force cosmique et archaïque. Autour de ce personnage double, Pétrole superpose enquête politico‑financière – l’ombre de l’ENI et de la mort d’Enrico Mattei – et descente dans les bas‑fonds du corps, de la langue, de la ville. Pasolini y mêle documents recopiés, visions allégoriques, obscénité carnavalesque et méditation métaphysique, comme s’il voulait dresser la « somme » de son expérience de poète et de marxiste hérétique face au néocapitalisme italien. Roman‑monde sans clôture, éclaté en « notes » juxtaposées, Pétrole refuse la forme rassurante du récit pour exhiber les contradictions d’un pays livré aux compromissions entre pouvoir politique, mafia et capital, où la chair reste le dernier lieu de vérité.


« Il y a des années, on appelait cela l’impérialisme, et cela sentait déjà le pétrole et la mort. Aujourd’hui, on l’appelle « sécurité énergétique », « transition », « stabilisation des marchés », et ça sent exactement la même chose, plus une légère odeur de plastique brûlé sur les écrans plats. À Caracas, ce ne sont pas seulement des bombes qui tombent, ce sont des contrats. Des futures sur le baril. Des powerpoints. Et des corps, bien sûr, mais eux ne sont pas cotés.


On explique à la télévision que l’on renverse un tyran, et, pendant ce temps, les oléoducs dessinent les véritables frontières du monde. La carte de la géopolitique ne montre pas les nations, elle montre les flux : pétrole, gaz, données, argent sale. Les États, eux, ne sont plus que de modestes franchises de grandes organisations criminelles respectables. Dans les palais présidentiels, on joue aux chefs d’État ; dans les conseils d’administration, on décide qui aura le droit de manger, de se chauffer, de respirer.


Trump ne parle pas comme un chef d’État, il parle comme un patron de bande. Il annonce la capture d’un président étranger comme on annonce la prise d’un territoire rival, un quartier enfin « nettoyé ». Il ne promet pas la justice, il promet l’accès : accès au pétrole, aux marchés, aux concessions. Il dit tout haut ce que la civilisation capitaliste préfère articuler en jargon d’expert. Il est vulgaire, donc sincère : le pétrole est à celui qui a les bombes.


Le monde est désormais gouverné par des mafias en costume : cartels financiers, clans énergétiques, consortiums numériques. La différence avec la mafia sicilienne, c’est l’échelle et la légalité. Là où Cosa Nostra contrôlait un quartier, ces organisations contrôlent des continents entiers. Là où le vieux parrain glissait une enveloppe au commissaire, ces parrains modernes rédigent les lois, réforment les Constitutions, dictent les plans d’austérité et choisissent les gouvernements fréquentables. Ils ne disent pas « pizzo », ils disent « rendement ».


Pendant que les missiles traversent la nuit vénézuélienne, dans les quartiers pauvres on regarde les images sur des télévisions bon marché, payées à crédit. Les enfants apprennent les noms des drones avant ceux des constellations. Les mères comptent les billets, comptent les comprimés, comptent les jours. Elles ne parlent pas de géopolitique : elles parlent de gaz, de riz, de bus qui ne passe plus. Eux sont les vaincus, les humiliés, les sacrifiés anonymes sur l’autel du baril – et pourtant ce sont les seuls qui portent encore le monde sur leurs épaules.


Dans ce monde, la véritable opposition n’est pas seulement politique, elle est anthropologique. D’un côté, un système qui transforme chaque goutte de pétrole, chaque pixel, chaque seconde de vie en marchandise. De l’autre, des peuples à qui l’on refuse même le droit de choisir leurs blessures. On bombarde pour maintenir le prix du baril, on affame pour rassurer les marchés, on ment pour occuper les écrans. Et au milieu, les corps : les corps qui travaillent, qui manifestent, qui meurent, sans jamais apparaître dans les graphiques.


Ce qui se passe au Venezuela n’est pas une exception latino-américaine : c’est le laboratoire du futur. Ce qui est expérimenté là-bas – la substitution de la souveraineté par le chantage économique et la force armée, la confusion volontaire entre crime organisé et pouvoir légitime – est la forme politique normale qui vient. Le fascisme nouveau ne porte pas de chemise noire, il porte un badge d’entreprise et parle le langage de la finance. Il ne brûle pas les livres, il les rachète, les sponsorise, les transforme en contenus.


Face à cela, il ne suffit plus de dénoncer, il faut apprendre à voir. Voir que derrière chaque discours sur la liberté se cache une clause de contrat, qu’au bout de chaque missile il y a un logo d’entreprise invisible, et que dans chaque ruine se prépare un nouveau marché. Voir, et accepter que cette vision fasse mal, comme une lumière trop forte. Tant que le pétrole décidera de qui a le droit de vivre et de qui mérite d’être bombardé, nous ne vivrons pas dans des démocraties, mais dans des territoires administrés par des mafias mondialisées. Et l’indignation, si elle ne devient pas lucidité et désobéissance, restera, elle aussi, une marchandise parmi d’autres, rangée sur le rayon « conscience » du grand supermarché occidental. »


Pier-Paolo Pasolini, 5 janvier 2026

(pour copie conforme, Tzotzil Trema)


Un carnaval et un hymne


Ces jours-ci, jusqu'au 6 janvier, se déroule à San Juan de Pasto, dans le sud‑ouest de la Colombie, le Carnaval de Negros y Blancos, inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO depuis 2009 (ICI). Il se déroule principalement à Pasto (département de Nariño) : les journées les plus emblématiques sont ce 5 janvier, « Día de Negros », et le 6 janvier, « Día de Blancos », marquées par de grands défilés, chars monumentaux, mascarades, murgas et comparsas. Le carnaval mêle traditions préhispaniques des peuples Pastos et Quillacingas (fêtes agraires et rituelles) et apports coloniaux espagnols et africains, devenant un symbole de syncrétisme social et culturel. Aujourd’hui, le carnaval reste un espace de revendications artistiques et sociales (mémoire indigène, afrodescendante, critique politique) mais fait aussi l’objet de tensions autour de la marchandisation touristique et de la représentation des identités raciales. Tout ce que Donald Trump et sa mafia détestent ! (ci-dessous, vidéo de l'édition 2025)



Et, également de Colombie, un hymne, celui de la Garde indigène du Cauca. Cela fait cinq siècle que ces peuples autochtones ont survécu à la colonisation et à l'extermination. La Garde indigène n'est armée que de bâtons et de musique. Et pourtant, contre cela, la Trump-Mafia-Organization ne peut rien...



NO PASARAN !


Un mot pour finir, et non des moindres. Les premières publications des humanités, en mai 2021, étaient grandement consacrées au mouvement social en Colombie : les jeunes de la "Première ligne" (Primera linea), notamment à Cali, qui manifestaient pour demander le droit à l'éducation, le droit à la santé, le droit à la culture, le droit à la dignité, ont été très durement réprimés : plus de 80 morts, avec notre complicité passive, en tout cas avec la coopération politique et militaire de la France d'Emmanuel Macron. Depuis lors, nous avons beaucoup publié sur la Colombie et l'Amérique latine, et sur les peuples autochtones (pas seulement en Amérique latine). Force est de constater que ces publications sont celles qui mobilisent le moins de lecteurs.


Les vidéos ci-dessus ne sont pas là pour "faire genre". Ce qui s'exprime là, dans le sens de la fête, dans la musique et la lutte, est peut-être ce qui s'oppose le plus radicalement au monde mortifère de Donald Trump. Nous aurions tort de détourner le regard, de se ratiociner sur nos propres problèmes et de considérer cette Amérique latine comme un corps étranger, lointain, voire exotique. Si nous ne voulons pas terminer en dindons d'une farce nommée "Art du deal", il nous faut réinventer Poétique de la Relation : il en va de notre humanité, à la fois commune et singulière, que le changement climatique n'est pas seul à menacer.


Très bientôt, les humanités seront de retour en Colombie : dans la luxuriante et musicale région du Tolima, avec une communauté gitane expulsée d'Espagne au 17ème siècle, et qui a su garder sa culture et ses traditions ; et dans la pauvrissime région de la Guajira, au bord de la mer Caraïbe, avec Clarena Fonseca, infatigable activiste wayuu qui se bat depuis 15 ans pour la survie de sa communauté, menacée par l'érosion côtière et la pollution engendrée par une usine voisine. Chaque jour que le jour se lève, Clarena ne sait pas si elle ira au bout du jour. Elle change régulièrement de gîte, pour échapper aux tueurs à gages qui sont à ses trousses. Être là, à ses côtés, ce sera notre façon de dire à la mafia Trump et à ses assassins délégués : BAS LES PATTES !


Jean-Marc Adolphe


NOTES


(1). Le « familisme amoral » est un concept forgé par le politiste Edward C. Banfield dans The Moral Basis of a Backward Society (1958) pour décrire une société où seule compte l’avantage immédiat de la famille nucléaire, au détriment de tout bien commun. Banfield résume cette éthique par la règle : « maximiser l’avantage matériel à court terme de la famille nucléaire, en supposant que tous les autres feront de même ». Il parle d’« amoral » parce que les catégories de bien et de mal ne s’appliquent qu’à l’intérieur du cercle familial ; envers les autres, « tout est permis » si cela sert la famille. Ce familisme amoral empêche la coopération pour le bien commun : absence de confiance, incapacité à s’organiser pour des projets collectifs, primat du clientélisme et du népotisme. Banfield l’utilise pour expliquer le « retard » d’un village du Sud de l’Italie, mais le concept a été réemployé ensuite pour penser d’autres sociétés marquées par le clanisme et la corruption.


(2). Atlantic City est une ville‑casino du New Jersey, construite sur Absecon Island, devenue dès la fin du XIXᵉ siècle l’un des grands resorts balnéaires des États‑Unis, avec sa promenade en bois (Boardwalk) inaugurée en 1870 et ses hôtels de bord de mer. Elle a ensuite été reconvertie en capitale du jeu sur la côte Est, après la légalisation des casinos en 1976, et reste aujourd’hui associée à ses casinos de front de mer, à l’imaginaire Miss America et au passé immobilier de Donald Trump.


(3). When the Clock Broke: Con Men, Conspiracists, and How America Cracked Up in the Early 1990s, est paru en 2024 chez Farrar, Straus and Giroux.​ John Ganz anime la newsletter Unpopular Front sur Substack, où il explore l’histoire politique américaine et l’extrême droite contemporaine, et écrit aussi pour The Nation et d’autres médias (New York Times, Washington Post, etc.).​ Présenté comme un « political writer » de la nouvelle génération, il vit à Brooklyn et se spécialise dans les continuités entre années 1990 et trumpisme actuel, mêlant histoire, critique culturelle et analyse des droites radicales.


(4). Candidat indépendant contre George H. W. Bush et Bill Clinton, Ross Perot avait centré sa campagne sur la réduction de la dette publique, la lutte contre le « gaspillage » budgétaire et la critique de l’ALENA (NAFTA), qu’il accusait de provoquer un « giant sucking sound » de délocalisations vers le Mexique.​ Il a obtenu environ 18,9% du vote populaire sans gagner aucun État, performance inédite pour un candidat hors parti majeur depuis Theodore Roosevelt en 1912.


(5). Donald Manes et Meade Esposito sont deux figures centrales du vieux système de machines démocrates new‑yorkaises, tous deux emportés – directement ou indirectement – par les scandales de corruption des années 1970‑1980. Donald R. Manes (1934‑1986) est président du borough de Queens de 1971 à 1986, et chef du Parti démocrate du comté de Queens à partir de 1974, devenant l’un des hommes forts de la politique municipale. Impliqué dans un vaste système de pots‑de‑vin et d’attributions de marchés, il se retrouve au centre d’une enquête fédérale et se suicide en mars 1986, ce qui marque l’un des plus grands scandales politiques de New York sous Ed Koch. Amadeo Henry « Meade » Esposito (1907‑1993) est le patron du Parti démocrate de Brooklyn (Kings County Democratic Committee) de 1969 à 1984, considéré comme un véritable « boss » contrôlant un vaste réseau de clientélisme et de patronage. Son influence dépasse largement Brooklyn : il joue un rôle clé dans l’élection d’Ed Koch en 1977, place des juges, pèse sur les nominations et entretient des liens avec des élus, des promoteurs (dont la famille Trump) et des figures du crime organisé ; il est finalement condamné en 1987 pour avoir offert un voyage à Mario Biaggi en échange de services, ce qui contribue à la chute définitive de sa machine. La mort de Manes et les poursuites contre Esposito symbolisent la fin d’une génération de bosses locaux, dont les « back rooms » et les réseaux de faveurs constituaient l’ossature informelle de la politique municipale new‑yorkaise de l’après‑guerre.


(6). Avant d’être l’architecte star du MoMA et de la Glass House, Philip Johnson se passionne pour le nazisme : il assiste à des rassemblements hitlériens (Potsdam, Nuremberg), publie des textes favorables au fascisme et à Hitler, fréquente le milieu de Lawrence Dennis, théoricien d’un « fascisme américain ». Entre 1934 et 1940, il milite dans des réseaux pro‑nazis et auprès de Charles Coughlin, un prêtre catholique qui prônait le fascisme et l'antisémitisme., au point que des historiens et biographes récents (Mark Lamster, Rachel Maddow, etc.) le décrivent comme un « fasciste d’abord, architecte ensuite » durant cette période. À l'été 1939, il est invité par Goebbels à un "voyage de presse" en Pologne. Écrivant à un ami au sein du parti nazi, il confie comment les « uniformes verts allemands ont rendu l’endroit gai et heureux. Il n’y avait pas beaucoup de Juifs à voir. Nous avons vu Varsovie brûler et Modlin être bombardé. C’était un spectacle émouvant »... Quant aux braqueurs de banques des années 1930, ils deviennent dans l’imaginaire américain des figures ambivalentes : criminels réels, mais aussi héros anti‑système pour une partie du public frappé par la Grande Dépression. Certains commentateurs contemporains rapprochent l’esthétique politique de Johnson – fascination pour la violence fasciste, mépris des élites libérales, goût du spectacle – d’une culture plus large où l’on fantasme des figures d’hommes forts ou de hors‑la‑loi.

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