Hernán Cortès. L'extraordinaire histoire de la "bataille des os"
- Anna Never

- 20 janv.
- 21 min de lecture

David Alfaro Siqueiros, Turmento de Cuauhtémoc, 1950-1951 / Museo del Palacio de Bellas Artes, INBAL Mexico
Troisième épisode de notre notre "feuilleton Cortès". Le conquistador vient à peine de retourner dans sa niche que l’empereur Cuauhtémoc, son ancien adversaire, surgit en os de sous l’autel d’une petite église de montagne, dans le village de Ixcateopan, Guerrero. Un ranchero ambitieux, une archéologue indocile et le muraliste Diego Rivera ont réussi l’impossible : transformer un faux squelette en relique nationale. De la fraude patiemment fabriquée par Florentino Juaréz aux commissions scientifiques qui s’acharnent à la démasquer, on en vient à l’extraordinaire histoire de la « bataille des os », moment crucial et mémorable de la construction de l’identité mexicaine.
(Premier épisode, "Le convive de pierre" ICI
Deuxième épisode, "Ce qui reste de Hernán Cortés" ICI)
Résumé - Les ossements d’Hernán Cortès, exhumés et étudiés au XXᵉ siècle, révèlent un homme physiquement fragile, loin du mythe du conquérant héroïque. En parallèle, un faux tombeau attribué à Cuauhtémoc, dernier empereur aztèque, est mis au jour à Ixcateopan : il s’agit d’un montage d’ossements et de documents apocryphes. Malgré les preuves scientifiques, cette supercherie nourrit un mythe national. L’affaire montre comment science, politique et mémoire collective s’affrontent dans la construction des héros.

À en croire les anthropologues qui ont déballé ses os à Mexico, en 1946, Hernán Cortès n’est pas mort en statue équestre mais en petit vieillard cabossé. En lisant l’Étude technique d'anthropologie médico-légale réalisée sur les restes d'Hernán Cortés (ICI), transcrit par Eusébio Dávalos Hurtado, membre de la commission scientifique chargée d’authentifier les ossements exhumés à l’église de Jésus, on penserait qu’on ne parle pas du tout de la même personne que la conquête du Mexique a fait entrer dans la légende, quoique noire. Un petit bonhomme d’un mètre soixante à peine, crâne trop long pour être beau, épaules soudées, jambes arquées, le squelette déformé par la maladie. « Syphilis, dirait-on » avancera, un sourire aux lèvres, Alfonso Quiroz Cuaron, criminaliste, membre respecté de la commission d’enquête et fervent indigéniste, mêlant mépris et satisfaction. La conclusion donnera lieu à d’intenses discussions, et sera finalement retenue, sous réserve, comme l’une des explications possibles du fait que ce conquistador en version réduite ressemblait plus à un vieux coq rhumatisant qu’au héros de marbre de l’iconographie officielle. C’est peut-être pour cela – on risque l’hypothèse – que ses dernières funérailles, en 1947, furent bien plus modestes que celles dont on avait déjà pu l’honorer au cours de ses quatre siècles de va-et-vient funéraire.
Mais une autre raison pourrait bien être que, pendant que l’équipe de respectables scientifiques se penchait méticuleusement sur ce qui restait de lui, le Mexique rêvait d’un tout autre corps : grand, droit, jeune, irréprochable – celui d’un vrai héros de la nation, capable de souder les origines du pays à la mémoire d’un passé plus glorieux que celui d’un peuple soumis et violenté, le martyr idéal d’une conquête qui permettrait de raconter le passé non plus dans les termes d’une reddition, mais dans ceux, bien plus édifiants, d’une résistance courageuse et outrancière. Or, depuis l’indépendance, en 1821, le Mexique, y compris dans le camp des conservateurs, avait trouvé ce héros : c’était Cuauhtémoc, dernier empereur aztèque, pendu et laissé pour compte en 1525 par un Cortés plus pernicieux que jamais pendant la campagne de Las Hibueras (le Honduras d’aujourd’hui), dans laquelle le conquistador l’avait traîné de peur qu’il ne fomente une révolte au cas où il l’aurait laissé dans la capitale, le temps de revenir. Les chroniques contemporaines racontent que, après sa capture lors de la prise de Tenochtitlan, Cortés l’avait fait torturer, avec un autre prisonnier, pour qu’il révèle la cachette secrète où retrouver l’or de l’empire aztèque. Et Cuauhtémoc avait été tellement parfait pour le rôle qu’il allait jouer dans le récit national des siècles après, qu’il avait répondu au compagnon de tourments se plaignant sans cesse de son sort, les pieds dans une fournaise : « Penses-tu que je suis sur un lit de roses ? » (1). En 1946, le mythe de ce personnage fière et intrépide était déjà en route, et la seule chose qui lui manquait encore, pour pouvoir éclipser définitivement son ancien tortionnaire, était un corps. Vrai ou faux, peu importe. Et au fond, à qui appartiennent les os des héros, si non à celles et à ceux qui croient en eux, parfois tellement qu’ils les fabriquent de toute pièce ?
Et les voilà, alors, les adeptes de ce nouveau culte, qui, un jour de septembre 1949, vont se retrouver réunis par-delà les siècles autour de l’énième trou creusé dans le sol mexicain. Encore un autel, encore une église, perchée cette fois-ci sur les collines d’Ixcateopan, un petit village de l’État de Guerrero, dans le sud-ouest du pays. Cuauhtémoc, héros sans sépulture sûre, y croisera un faussaire rural du XIXᵉ siècle, une archéologue féministe persuadée d’avoir trouvé un trésor national, un peintre muraliste occupé à redessiner les visages de la conquête, et quelques notables locaux et nationaux, plus ou moins décidés à faire du tombeau douteux le berceau officiel de la mexicanidad. Les personnages mis en place, les os ne tarderont pas à surgir (2).

Les faiseurs de mythes
Si Cuauhtémoc a pu arrêter de serpenter dans l’imaginaire collectif mexicain en spectre incorporel, c’est grâce à un groupe de volontaires impavides, alliés improbables dans le tissage d’un mythe qui résistera à toute épreuve. Galerie, donc, avant de descendre avec eux, un jour de septembre 1949, dans les ombres du tombeau fraîchement ouvert dans l’église d’Ixcateopan.
Cuahutemoc, le héros – Son nom, « l’aigle qui descend », comme un présage à la fois de fierté et de chute, dit déjà tout ce qu’on attend d’un héros : un jeune guerrier de la noblesse mexica, propulsé en 1521 au rang de dernier huey tlatoani au moment le plus désespéré du siège de Tenochtitlan. Il dirige la défense de la ville assiégée, puis, après sa capture, endure la torture sans livrer le trésor, avant d’être exécuté par pendaison en 1525, lors de l’expédition de Cortés vers Las Hibueras, sur la côte du Honduras actuel, injustement accusé de complot. C’est cette trajectoire brève et tragique – jeune, vaincu, stoïque jusqu’au supplice – qui fera de lui, au XIXᵉ siècle, le héros parfait d’une nation indépendante en quête de symboles de résistance indigène.
Florentino Juárez, le faussaire – Deuxième héros de notre histoire, Florentino Juárez naît au milieu du XIXᵉ siècle, quelque part entre 1840 et 1850, à Ixcateopan, village pauvre et arriéré, coincé dans les montagnes du Guerrero. Quand il est jeune, ce n’est qu’un journalier rural de plus ; quand il arrive à l’âge mûr, sous le Porfiriat, il est devenu l’un de ces rancheros en ascension qui dominent la vie du village : on raconte qu’il possède des terres « partout », qu’il cache de l’argent dans la sierra, qu’il emmène sa famille à Mexico pour s’y faire tailler des vêtements, et qu’il a même sa propre roulette de jeu. Ses chevaux sont les plus beaux de la municipalité, et sa maison est l’une des seules à posséder un puits et des domestiques. C’est que Florentino a été éduqué, chose très rare à Ixcateopan. C’est grâce à cela qu’à la fin du XIXᵉ siècle il n’est plus un simple propriétaire ambitieux : il est juge local, membre de l’ayuntamiento (3), figure centrale d’une communauté mestiza orgueilleuse et aisée. Tout va très bien dans le meilleur des mondes, jusqu’au jour où un réaménagement administratif des terres communales entre Ixcateopan et Ixcapuzalco, village rival, menace de redessiner les contours de la municipalité. Florentino risque de voir ses terres passer du jour au lendemain de l’autre côté de la nouvelle frontière, son assise financière et politique avec. C’est là que le génie se révèle : alors qu’il s’oppose ouvertement, par tous les moyens légaux possibles, au démembrement du territoire communal, Juárez s’attelle en cachette à ce qui restera son entreprise la plus ambitieuse et la plus réussie : redonner du lustre à Ixcateopan et en faire le berceau et le tombeau d’un Cuauhtémoc qu’il s’invente natif des lieux, et dont le cadavre laissé aux corbeaux par Cortés aurait été subtilisé, caché, vénéré en secret par des personnages – vrais – les uns plus invraisemblables que les autres, qui l’auraient gardé précisément sous l’église de son village. On dit – et ses cahiers comme la mémoire familiale y aideront beaucoup – qu’il aurait trouvé de quoi le reconstituer dans sa grange, dépôt de bric‑à‑brac incluant très opportunément des os à mettre en terre et des « parchemins anciens » sur lesquels écrire le mythe, dans une version que ses descendants reprendront et qui, tradition bien établie, résistera insouciante à de décennies de démentis.

Eulalia Guzmán, l’archéologue détective - Eulalia Guzmán naît en 1890 à San Pedro Piedra Gorda, un bourg de Zacatecas, qui sera rebaptisé… Cuauhtémoc en 1944. Destin. Très tôt, sa famille la pousse vers les études : installée à Mexico à la fin du XIXᵉ siècle, elle devient maîtresse d’école en 1910, milite pour l’éducation des femmes, fréquente les congrès féministes et pédagogiques, puis obtient une maîtrise en philosophie et une licence en archéologie, tout en se formant sur les chantiers de Monte Albán auprès d’Alfonso Caso, grand architecte de l’archéologie mexicaine moderne. Dans les années 1930 et 1940, Eulalia quitte progressivement les salles de classe pour les archives et les fouilles : elle dirige le département d’archéologie du Musée national, parcourt la Mixteca, Chiapas, Morelos, puis l’Europe à la recherche de documents sur le passé indigène et colonial. Elle s’est déjà intéressée à la mémoire de Cortés et a choisi de se ranger résolument du côté des courants indigénistes qui veulent réécrire la conquête depuis le point de vue des vaincus. Pour ce faire, elle a plongé son nez dans le Codex florentin, en parcourant de son intelligence inquiète les enluminures qui racontent l’autre face de l’empire colonial espagnol (4). Elle a surtout réussi à se faire un nom dans un milieu où la science est encore très mâle et très blanche, un fait qui ne jouera pas en sa faveur lorsque les académiciens se disputeront le dernier mot sur les os de l’empereur. Il est vrai que l’affaire d’Ixcateopan la mettra dans tous ses états, et que par moments elle aura l’allure d’une militante un peu mystique sur les bords, ce qui ne profitera pas beaucoup à sa crédibilité scientifique qui de ce fait sera mise en doute par les perruques académiques. Lorsqu’en 1949 la SEP (le ministère de l’Éducation publique) lui demande d’enquêter à Ixcateopan, elle y arrive avec un solide capital scientifique, un engagement politique assumé, et l’intime conviction qu’en découvrant les os de Cuauhtémoc, elle peut trouver enfin le corps que le récit national attend pour reconnaître la contribution indigène à la construction de l’identité mexicaine.

Diego Rivera. Donaldson Collection
Diego Rivera, le muraliste « cuauhtémotèque » – Lui, on n’a pas vraiment besoin de le présenter. Lorsque l’affaire d’Ixcateopan éclate au grand jour, il a déjà recouvert les murs de Mexico de dieux aztèques, de paysans en lutte et de conquistadors vérolés, en devenant l’un des représentants les plus importants du muralisme mexicain. Depuis les années 1920, Rivera a fait de Cuauhtémoc l’un de ses grands héros picturaux, opposant son corps jeune et supplicié au torse déformé d’un Cortés vieillissant dans les fresques du palais de Cortés à Cuernavaca. Quand on parle de la découverte d’un tombeau à Ixcateopan, qui pourrait receler les restes de l’empereur, il se précipite au chevet des os. Il se penche avec Eulalia Guzmán sur une grande toile blanche, disposant patiemment les fragments osseux ; en les prenant pour modèle, il se moque des méthodes scientifiques par lesquels on prétendra mesurer la stature du personnage et, armé d’un fusain intrépide, il dessinera la silhouette d’un Cuauhtémoc d’un mètre soixante‑quinze, bien plus grand, droit et harmonieux que ne permettent de l’imaginer les restes retrouvés sous l’autel. En ce faisant, il jouera un rôle crucial dans la mise en scène du mythe, qui n’aurait jamais pu se déployer de ses ailes sans la touche de l’artiste engagé. Il est moins artiste que molosse, pourtant, lorsqu’il déclare dans la presse qu’il faudrait fusiller, pour trahison à la patrie, les historiens et anthropologues qui refuseraient de reconnaître l’authenticité des os. Voilà que l’indigénisme ne se contente plus de peindre des martyrs : il exige désormais que la nation lui fournisse leur corps, quitte à tordre un peu les os pour qu’ils entrent dans le dessin.

Le chœur en coulisse – Alors que Guzmán et Rivera, sur le devant de la scène, contemplent éblouis le Cuauhtémoc qu’ils ont sorti de terre, l’ombre de Juárez planant en arrière-plan, en coulisse se meut un ensemble de personnages prêts à sauter sur l’affaire pour la plier à leurs propres intérêts. Les politiciens, d’abord, qu’ils soient prudents – comme le président Miguel Alemán Valdés, occupé à promouvoir un Mexique moderne et développé et qui dépêche aussitôt ses experts pour démasquer le macchabée décrépit venu inopinément entraver ses efforts – ou enthousiastes – comme les élites politiques locales de Guerrero, à la légitimité vacillante, qui voient dans le même macchabée l’occasion rêvée de mettre enfin leur État sur la carte de la nation. Le monde des savants, ensuite – comme Silvio Zavala, Eusebio Dávalos, Alfonso Caso, ou encore Alfonso Quiroz Cuaron – qui mesurent, comparent, prélèvent et datent, en brandissant la science qu’ils présentent « sérieuse », celle des loupes et des spatules, face à la science jugée « émotionnelle » de Eulalia Guzmán, chercheuse des traditions orales et des mémoires enfuies, indigéniste et femme, par-dessus le marché. Et puis, il y a eux : les Mexicains d’Ixcateopan, pris au milieu de la « bataille des os », qui croient de bonne foi, depuis des générations, que Cuauhtémoc a été l’un des leurs, et pour lesquels la mémoire de l’empereur ne présente pas du tout le même enjeu que pour les puissants.
Le décor
La nouvelle de la découverte d’un tombeau à Ixcateopan, en 1949, plana sur un Mexique engagé dans une œuvre inlassable de construction de mythes nationaux ayant pour épicentre leurs restes, concrétisation de la valeur symbolique qu’on voulait donner, à bénéfice des masses, à ces hommes et femmes exemplaires, qui à différents titres s’étaient battus et étaient morts au nom de la liberté de leur pays. Depuis le XIXᵉ siècle, les héros de la patrie voyageaient beaucoup : on les exhumait, on les transportait en grande pompe, on les regroupait dans des cryptes, on les exposait derrière des vitres pour que le peuple voie de ses yeux l’ossature de la nation. Restes d’Iturbide, d’Hidalgo, de Morelos, puis, plus tard, Rotonde des Personnes illustres et mausolées modernes : chaque génération avait eu besoin de redéfinir son Panthéon, en déplaçant physiquement les corps pour les mettre au centre du récit mémoriel officiel.

Cette obsession pour les corps illustres, qui dans les années 1940 battait son plein, ne s’arrêtait pas aux grands caudillos barbus : on cherchait aussi les martyrs obscures, héros malgré eux, pris sans le vouloir dans les engrenages de l’histoire. C’est le cas par exemple des Niños Héroes, ces cadets morts en 1847 lors de l’invasion américaine, dont on finit par exhiber un monument ossuaire à Chapultepec. Eulalia Guzmán elle‑même avait d’ailleurs participé aux fouilles, et activement contribué à raviver ce climat, en travaillant sur des archives, des lieux et des symboles liés à la conquête et à l’Indépendance. Dans ces années‑là, un squelette patriotique n’était jamais qu’une curiosité scientifique : c’était une promesse d’unité, de pédagogie et de cérémonies futures, pour un peuple déchiré par le souvenir encore très proche de la colonisation.
Dans ce décor saturé de mausolées et de reliques, Cuauhtémoc occupait une place à part : depuis le XIXᵉ siècle, il était devenu l’un des héros préférés du Mexique, au point que son nom s’inscrivait partout, des avenues de la capitale aux villages rebaptisés en son honneur. Des poèmes, des odes, des opéras étaient écrites en son honneur et des monuments commençaient à pousser dans l’espace public. Pour les conservateurs et les élites urbaines, il incarnait la grandeur antique de Tenochtitlan, dont l’aura permettait de rattacher le Mexique moderne à un passé prestigieux ; pour les milieux de gauche et les courants indigénistes, il était surtout le symbole de la résistance à l’oppression, celui qui combat jusqu’au bout, endure la torture sans plier et meurt en martyr digne.
Cette trajectoire est singulière, car Cuauhtémoc, nommé empereur sur la fin, n’avait pas fait à temps à avoir grande importance dans l’histoire de l’empire aztèque, surtout si comparé à son prédécesseur Montezuma, qui allait être le principal interlocuteur du conquistador. Mais Montezuma était un personnage beaucoup moins séduisant, à un tel point que ce n’est pas lui, mais Cuauhtémoc, que les sources de la conquête et la tradition ultérieure commencent très tôt à « mettre en scène » ; au point que, vers 1600, la monarchie espagnole en vient à restreindre la représentation de certains anciens souverains mexicas, signe de l’inquiétude que suscitent ces figures. Qu’un village du Guerrero annonce, en 1949, avoir retrouvé ses os ne pouvait donc que secouer le pays comme une déflagration : assez promener les morts illustres d’un mausolée à l’autre ; il y avait désormais le héros « total », capable de mettre tout le monde d’accord, à droite comme à gauche, de venir le vénérer directement sur sa sépulture.

26 septembre 1949
À la fin années 1940, le petit village d’Ixcateopan dans l’État de Guerrero est un bourg de montagne comme il y en a tant d’autres, un pueblito de sierra aux maisons blanches à toits de tuiles rouges, organisé autour de l’église et du kiosque, avec des rues pavées d’un marbre blanc grossier typiques de la région. L’essentiel de la population – 1.300 âmes – vit de l’agriculture et de l’élevage, avec quelques artisans de la pierre et du bois ; l’accès reste difficile depuis Taxco, et le village fait sa vie bien loin du bruit de la capitale. Mais à Ixcateopan il y a quelque chose qu’on ne retrouve pas ailleurs. D’anciennes ruines de pierres grises, d’abord, au-dessus du village, que les locaux appellent « le palais » et que certains disent hantées ; des fêtes traditionnelles, à la période du carnaval, fin février, où les ahuileros, danseurs-conteurs du cru, chantent et dansent des histoires bizarres, qui parleraient de pendus et cadavres dans une langue, le nahuatl, qui en ces années-là, à Ixcateopan comme ailleurs, a perdu quasiment tous ses locuteurs. Et puis il y a une église, qui porte inscrite sur le fronton la date de 1536 et devant laquelle les passants enlèvent leur chapeau en signe de respect, car il paraît qu’il y a là, quelque part sous les dalles de la nef, quelque chose d’important, peut-être bien quelqu’un, peut-être même un roi. Les villageois ont grandi étant bercés par ces légendes. De telle façon que, lorsqu’un jour de fin d’été 1949 Rodriguez Juaréz, petit-fils de Florentino-le-faussaire et héritier de sa place parmi les notables du lieu, se présente au presbytère d’une allure de surexcité pour débiter au curé une histoire à dormir débout, le cœur de l’homme d’église, qui est aussi celui d’un enfant du pays, sursaute. Voici ce que Rodriguez Juaréz lui raconte.
Derrière l’autel à la Sainte Vierge aménagé dans un coin de son salon, il a retrouvé par hasard un livre du XVIIIe siècle avec des notes manuscrites à la marge et un faisceau de documents à l’air vétuste. Les deux sont signés du nom de Motolinia, Toribio de Benavente de son vrai nom, un missionnaire franciscain du XVIe siècle très connu de son époque, et attestent de la manière dont il a découvert, et préservé, le secret de la sépulture de l’empereur Cuauhtémoc : après 13 jours passé à la merci des corbeaux, son corps a été descendu de la potence, quelque part près de Taxco, par des déserteurs indigènes de la campagne de Las Hibueras. Au péril de leurs vies, ils l’ont volé, et ramené en empruntant des chemins de traverse jusqu’à Ixcateopan, sa ville natale (scoop : Cuauhtémoc serait né à Ixcateopan). Ici, ils l’ont mis en terre dans un lieu sûr. Motolinia ayant gagné leur confiance, il s’est fait dévoiler la cachette, a fait sortir Cuauhtémoc, a fait construire une église et l’a fait enfouir sous l’autel. Pour éviter les représailles de la part des autorités espagnoles, il a ordonné à ses oies de se taire et, dans un climat d’omerta inébranlable, le secret s’est transmis de génération en génération jusqu’aux temps de Florentino Juaréz, dont la famille était du cercle d’initiés chargés de le préserver. Le récit est confirmé par le journal de Florentino Juaréz lui-même, cinq cahiers remplis d’écriture serrée qui reprennent l’histoire et inscrivent le ranchero dans le mythe de l’empereur.

Le curé n’en revient pas. Cuauhtémoc à Ixcateopan ! Et dire que les anciens l’ont toujours su ! C’est comme si le petit monde de ce village perdu dans les montagnes, suspendu jusque-là dans un flou de rumeurs et légendes, retrouvait enfin son axe : les ruines, les danses, les bruits courant au sujet d’un trésor enfoui… de quoi en faire un sermon enflammé, chose qu’il fait le lendemain, dimanche, devant des paroissiens époustouflés. La nouvelle court les ruelles, emprunte la grande route poussiéreuse de Taxco, dépasse les frontières du Guerrero et plane sur Mexico, faisant trembler les consciences partout sur son passage. Entretemps, à Ixcateopan, le gouverneur de Guerrero a réuni les notables locaux. Mais les « sages » ruraux n’ont pas les moyens pour gérer une telle découverte. Il demande alors de l’aide à Mexico, et depuis la capitale l’INAH envoie l’une de ses meilleures spécialistes de l’histoire indigène. Eulalia Guzman arrive le 23 septembre 1949 dans un village que l’émotion a mis sens dessus-dessous.

On lui montre les documents fournis par Rodriguez Juarez, qu’elle examine. L’évidence lui saute aux yeux qu’un frère du XVIe siècle, même complotiste, ne peut physiquement pas avoir annoté un livre de deux siècles postérieur, mais elle est une archéologue, et les archéologues creusent. Elle creuse, donc. Le 26 septembre, avec l’aide de quelques villageois, on déplace trois couches de sol jusqu’à trouver quelque chose comme une sépulture précolombienne. Sous les pierres, une dalle. Sous la dalle un poignard et une plaque en cuivre qui sent fort l’oxydation, gravée par l’inscription « 1,525-1,529 Rey è, S, Cuautemo » ; sous la plaque un crâne, à côté du crâne des ossements. Eulalia est submergée d’une émotion indicible. Les mains tremblantes, le regard exalté, elle attrape la plaque et le poignard et sort sur le parvis de l’église, où tout le village attend, trépidant. Elle considère un instant ces visages pleins d’attentes et espoirs, puis sans dire un mot soulève la plaque et le poignard, les expose vers le nord, puis vers le sud, et puis vers l’est et l’ouest. Les cœurs chavirent. Ceci est le rite par lequel on honore un empereur, dont les restes doivent donc se trouver sous le sol défait de l’église d’Ixcateopan.
Des os en bataille
Eulalia Guzmán n’a pas encore fini de dresser son inventaire que les autorités du Guerrero, débordées par l’ampleur potentielle du « miracle », demandent du renfort à Mexico. La SEP et l’INAH constituent alors une première commission dictaminadora (5) : on y trouve notamment Silvio Zavala, historien et directeur du Musée national d’Histoire, et Eusebio Dávalos, anthropologue physique – celui‑là même qui avait déjà participé à l’identification des ossements de Cortés – qui se rendent à Ixcateopan à l’automne 1949 avec mission de dire si, oui ou non, l’empereur repose là. Leur verdict est glaçant : les documents attribués à Motolinía sont manifestement apocryphes, et l’examen anthropologique montre que le « corps » de Cuauhtémoc n’en est pas un, mais plusieurs : au moins huit individus différents composent l’empereur, qui arbore par ailleurs deux fémurs gauches et une tête de femme, morte probablement à une époque récente.
Alors que la presse s’en donne à cœur joie, entre en scène Diego Rivera. Il débarque à Ixcateopan en faisant un patacaisse, recompose les ossements comme un légiste, dresse le portrait‑robot comme un témoin oculaire, discute de pair à pair avec criminalistes et historiens. Le sort de ces ossements improbables lui tient tellement à cœur qu’il en vient à déclarer qu’il faudrait abattre les sceptiques comme traîtres à la patrie. Du côté d’Eulalia et de ses alliés, cette première douche froide ne suffit pas à éteindre la fièvre : persuadés que la vérité ne se trouve pas seulement dans les microscopes mais aussi dans les mémoires locales, ils prolongent l’enquête en multipliant relevés, analogies et récits oraux. L’INAH, embarrassé par un conflit où se mêlent science, politique et vedettariat artistique, répond en montant une seconde commission plus large, entre 1950 et 1951 – la « Gran Comisión » – où l’on retrouve, aux côtés de Zavala et Dávalos, des poids lourds comme Alfonso Caso, Gamio, Martínez del Río ou Jiménez Moreno. Mais les os ont la tête dure. La Grande Commission confirme : le Cuauhtémoc d’Ixcateopan a été monté de toutes pièces à partir de matériaux disparates, et le mythe de sa naissance et de sa mort n’est que poudre jetée aux yeux des crédules.
L’affaire se corse. À cette époque de héros et de corps, qu’un faux puisse ébranler le chantier en cours de l’identité mexicaine n’est pas un souci mineur. Les autorités du Guerrero ont tout misé sur le squelette calciné extrait de l’église d’Ixcateopan, et des savants respectés sont en train d’y perdre la face. Soucieux de ne pas pousser outre une querelle qui risque de coûter très cher, Alemán l’enterre, et pendant plusieurs années le culte de Cuauhtémoc, ses os, ses vestiges, se voient de nouveau circonscrits au périmètre d’Ixcateopan.
En 1976, quand le président Luis Echeverría décide de rouvrir le dossier, cela fait déjà plus de vingt ans que les commissions précédentes ont miné – sans l’achever – le rêve d’avoir enfin retrouvé le corps de Cuauhtémoc. À la demande du gouverneur de Guerrero, il crée une « Commission pour la révision et les nouveaux études des découvertes d’Ichcateopan », dotée de moyens exceptionnels et composée d’une quinzaine d’experts venus de l’INAH, de l’UNAM (Université Nationale Autonome de Mexico), du Colegio de México, mais aussi de représentants du Congrès et de la Cour suprême, avec des figures de l’archéologie mexicaine comme Sonia Lombardo ou Eduardo Matos Moctezuma. Sur le papier, l’objectif est scientifique – clore « définitivement » le débat – mais, à quelques mois de la fin du sexennat, l’opération a surtout une valeur politique : Echeverría multiplie les déclarations lyriques sur le « paradigme de la jeunesse » que serait Cuauhtémoc, et va jusqu’à proclamer à Ixcateopan, en septembre, que « par tradition », ce sont bien là les restes de l’empereur, quelle que soit la conclusion finale des spécialistes. Le rapport de la commission, lui, reste net : les documents sont apocryphes, les os appartiennent à plusieurs individus de chronologies diverses, et rien ne permet de les attribuer au dernier tlatoani mexica. L’inscription sur le fronton de l’église est un faux, les ruines du « palais » une ancienne carrière et les danses des ahuileros des performances traditionnelles, certes, mais liées au carnaval et pas du tout à l’empereur aztèque. Le Cuauhtémoc d’Ixcateopan est une souveraine imposture, et Florentino Juaréz le roi de l’arnaque.

Miracle
Et au juste, comment un ranchero au passé obscur ayant grimpé les échelons de la société rurale d’un petit village de Guerrero en est-il venu à créer un chef-d’œuvre de la fraude ? Son histoire relève du mythe aussi bien que celle de l’empereur auquel il a donné corps.
La classe sociale à laquelle Florentino Juaréz appartenait vit le jour sous la dictature de Porfirio grâce aux politiques que celui-ci avait mis en place concernant la gestion des terres. Le démembrement des propriétés des communautés indigènes et ecclésiastiques avait eu comme conséquence une extrême concentration foncière, qui avait installé durablement dans le paysage rural mexicain la pratique latifundiste. Membres de la classe éduquée et métisse, les rancheros de cette époque composaient un microcosme de privilégiés, et exerçaient sur les villages dépendant de leurs domaines une influence économique et politique écrasante. Vers la moitié des années 1890, lorsqu’il s’attelle à la fabrication de son empereur artisanal, Florentino Juaréz occupe une place de tout respect dans la réalité de sa région. Instruit et aisé, il est l’un des propriétaires terriens les plus en vue de Guerrero.
Mais le grand arnaqueur est aussi le produit d’un village blessé. Au tournant du XXe siècle, Ixcateopan vient de perdre la moitié de son territoire – et la partie la plus riche – avec la sécession du village voisin d’Ixcapuzalco, qui emporte terres, revenus et prestige politique. Pour un ranchero habitué à dominer la scène locale, cette amputation est une humiliation : regain d’hostilité avec le village rival, sentiment d’avoir été déclassé dans le jeu régional, et volonté de redonner à sa patria chica une grandeur à la hauteur de ses ambitions. C’est là que Juaréz conçoit son chef‑d’œuvre de fraude patriotique : entre 1891 et 1893, il creuse en secret sous l’autel de l’église, aménage une fausse tombe, y dépose des os brûlés et des objets choisis, puis scelle le tout d’une plaque de cuivre couverte d’une inscription maladroitement archaïque, pendant qu’il diffuse, avec quelques alliés, la rumeur qu’un trésor – et peut‑être le corps de Cuauhtémoc – repose sous les dalles de la paroisse. Mais malgré ce scénario parfaitement verrouillé, Florentino meurt sans voir son œuvre révélée : il lègue à ses enfants les papiers forgés et l’histoire à retenir, et c’est son petit‑fils Salvador Rodríguez Juaréz qui, en 1949, « découvre » les documents cachés dans un oratoire domestique et entraîne l’INAH sur les lieux du tombeau.
Le reste appartient à une autre temporalité, plus longue que les carrières des faussaires et des archéologues. Car même si les commissions de 1949, de 1950‑51 puis de 1976 démolissent patiemment le dispositif de Florentino, le culte de Cuauhtémoc, lui, refuse de s’effondrer avec la tombe. D’un côté, le village d’Ixcateopan et une partie de l’opinion, Eulalia Guzman en tête, continuent à défendre les os comme s’ils étaient l’ultime relique de la dignité indigène ; de l’autre, l’État, ses savants et ses présidents recyclent à leur manière la figure de l’empereur pour parler de jeunesse, de sacrifice et de nation. Qu’il vienne d’une sublime arnaque compte au fond très peu. Le génie de Juaréz a produit quelque chose de très réel : un ancrage de la mexicanidad qui n’a plus rien de l’hypocrisie métisse, et qui défie logique et science au nom des opprimés que l’histoire officielle voudrais faire taire.
La suite au prochain épisode, dans lequel on suivra Cuauhtémoc à travers le Mexique, sur le parcours qui l’a mené, depuis son faux tombeau d’Ixcateopan, droit dans le cœur du peuple mexicain.
Anna Never
NOTES
(1). Bernal Díaz del Castillo, Historia verdadera de la conquista de la Nueva España, Madrid, 1632. La phrase que Cuauhtémoc aurait prononcée et qu’on cite ici a été popularisée par le romancier Eligio Ancona dans Los mártires del Anáhuac (1870), qui transforme la réplique reportée par Bernal « Penses-tu que je suis dans un bain ? » (entendu, dans une situation agréable), pour lui donner un ton héroïque et poétique. C’est cette version qu’on cite désormais.
(2) Pour reconstruire l’incroyable histoire des ossements de Cuauhtémoc, on s’est appuyé sur les travaux de Paul Gillingham, « The Empereur of Ixcateopan : Fraud, Nationalism and Memory in Modern Mexico », Journal of Latin-American Studies, n. 37, 2005, p. 561-584 ; Anne W. Johnson, « El poder de los huesos : peregrinaje e identidad en Ixcateopan de Cuauhtémoc, Guerrero », Anales de Antropología, vol. 48, n. 2, 2014, p. 119-149 (ICI) ; Karin A. Rosemblatt, « Investigating Cuauhtemoc’s Bones. Politics, Truth, and Mestizo Nationalism in Mexico » dans l’ouvrage collectif Empire, Colonialism, and the Human Sciences. Troubling Encounters in the Americas and Pacific, Cambridge University Press, 2024 (ICI).
(3). Sous le Porfiriat et en zone rurale, l’ayuntamiento est une instance locale, faisant la fonction d’un conseil municipal. Composé par les notables locaux (rancheros, commerçants et grandes familles) il assure les services de base de la communauté, mais sert aussi de moyen de contrôle et pression pour que les classes aisées imposent leur pouvoir en matière d’impôts, contrôles des terres, élections.
(4). Le Codex Florentin (ou Codex de Florence) est un manuscrit monumental du XVIᵉ siècle qui rassemble une vaste enquête sur le monde nahua (dit « aztèque ») au moment de la conquête. Il s’agit de la version illustrée de l’Historia general de las cosas de Nueva España, rédigée entre environ 1540 et 1577 par le franciscain Bernardino de Sahagún avec un collectif de lettrés et d’artistes nahuas, en nahuatl et en espagnol. Composé de 12 livres et près de 2.500 illustrations, il décrit les dieux, les rituels, la société, la nature, le commerce, mais aussi la conquête vue en grande partie du côté indigène, ce qui en fait une source centrale pour l’histoire et l’anthropologie du Mexique préhispanique et colonial.
(5). Une commission dictaminadora est, en général, un petit groupe d’experts officiellement chargé d’examiner un dossier et de rendre un dictamen (un avis motivé, un rapport conclusif) qui sert de base à la décision d’une autorité.
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