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In memoriam : Steve Paxton (1939-2024), sans entrave


A gauche : Steve Paxton dans "Trio A with Flags", d'Yvonne Rainer, 1970.

A droite : Steve Paxton photographié par Nadia Benzekri, en 2019.


Fondateur du Contact Improvisation, éternel explorateur de l'organicité du mouvement, mais aussi jardinier dans le Vermont, anarchiste dans l'âme, le danseur et pédagogue Steve Paxton s'est éclipsé à 85 ans. Hommage à un modeste géant, qui laisse une vive empreinte dans l'histoire de la danse, avec, pour mémoire, une galerie photographique et vidéo, et un petit florilège d'hommages rendus à l'annonce de sa disparition.


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"J'aime quand les corps sont libres et que l'état émotionnel est ouvert, acceptant et sensible. J'aime que la psychologie ne soit pas entravée, ni politisée, ni nouée. J'aime que les gens puissent faire des choses qui les surprennent eux-mêmes. De mon point de vue, c'est l'une des choses que j'aime". - Steve Paxton, extrait de l'émission télévisée "Beyond the Mainstream", 1980.

Un homme qui prend, patiemment, le temps de lacer ses chaussures, et déjà c’est une danse. Enfin, peut-être pas toujours, mais avec Steve Paxton, oui. Déjà, au début des années 1960, lorsqu’il faisait partie de la compagnie de Merce Cunningham, Robert Dunn, qui animait des ateliers de composition, avait demandé aux interprètes de créer une danse d’une minute : Steve Paxton avait choisi de manger un sandwich, assis sur un banc. C’était ça, sa danse. Certes, dira-t-on, c’était l’époque de toutes les audaces. Je crains fort (au risque de me tromper) qu’un jeune danseur qui oserait aujourd’hui cette "boutade" au Conservatoire National Supérieur de Danse de Paris se fasse illico renvoyer dans ses foyers. Mais peut-être pas : aujourd’hui, on dirait volontiers : "génial, c’est une performance". Et la performance, c’est devenu très à la mode.


Steve Paxton s’en fichait pas mal, d’être à la mode, et à l’époque (je parle des années 1960), dans l’avant-garde new-yorkaise, on ne parlait pas forcément de "performances" mais plutôt de happenings. C’est un mot intraduisible, happening. "It happens" : ça arrive.

Il faut croire que pour Steve Paxton (né à Phoenix dans l’Arizona le 21 janvier 1939), ça n’arrivait pas assez lorsque, ayant délaissé la gymnastique qui lui tendait les bras, il se retrouve à 18 ans dans la compagnie de danse de José Limón, puis un peu plus tard dans celle de Merce Cunningham. Alors, il déserte, et rejoint le chaudron expérimental du Judson Dance Theater, puis celui de Grand Union, dont il partage la fièvre créatrice avec (entre autres) Yvonne Rainer, Trisha Brown, Simone Forti, Deborah Hay, Meredith Monk, Douglas Dunn, David Gordon, etc., ou encore Robert Rauschenberg. On rappelle cela pour mémoire, cela fait partie de l’Histoire de la danse au XXe siècle, ce que nul ne devrait ignorer. De ce mouvement artistique qui a palpité, au plus fort, une bonne décennie, avant de bourgeonner en maint développement, on a beaucoup dit et écrit qu’il était agi par un refus de la virtuosité, voire même de la technique. Cela n’est pas faux, si l’on prend comme emblème le célèbre No Manifesto d’Yvonne Rainer, en 1965, qui commence ainsi : « No to spectacle. / No to virtuosity. / No to transformations and magic and make-believe. » (Lire ICI). Pas faux, mais peut-être pas suffisant.


On n’a sans doute pas assez dit à quel point cette dynamique de refus avait, parallèlement à sa portée esthétique, une dimension politique, concomitante des mouvements de contestation de la guerre du Vietnam. Sans être militant au strict sens du terme, Steve Paxton a tout de même participé, en 1970, à une pièce d’Yvonne Rainer, Trio A with Flags, où six danseurs évoluaient nus, avec un drapeau américain noué autour du cou : c’était une réponse aux poursuites engagées contre un galeriste new-yorkais, Stephen Radich, qui avait exposé des œuvres profanant ce même drapeau américain (précisément en opposition à la guerre du Vietnam). Un an plus tard, en 1971, Steven Paxton présente Collaboration with Winter Soldier, avec d’anciens combattants de la guerre du Vietnam. Radicalement opposé au président Nixon, il crée encore en 1973 Air, qui prend pour sujet le scandale du Watergate. Politique, encore, la juxtaposition d'une vidéo du Lac des Cygnes par les Ballets Russes et d'un film porno dans le spectacle Beautiful Lecture (1968), qui se concluait par cette simple question : « Pourquoi en Occident sommes-nous tellement obsédés par l’orgasme ? »


Le Contact-Improvisation, un "art de coopération"


Cette conscience politique est curieusement gommée de la plupart des hommages aujourd’hui rendus à Steve Paxton. A mes yeux, c’est aussi en tant qu’artiste engagé qu’il a créé au début des années 1970 le Contact Improvisation, qu’un article de Wikipédia qualifie assez stupidement "d’art-sport". Je préfère évidemment la présentation qu’en donnait en 1975 Steve Paxton, parlant d’ « un art martial, mais sans le martial… un art-coopération. » Il disait encore : « Juste le plaisir de bouger et le plaisir d'utiliser son corps sont, je pense, peut-être le point principal. Et le plaisir de danser avec quelqu'un d'une manière imprévue et spontanée, quand vous êtes libre d'inventer et qu'il est libre d'inventer et que vous n'entravez ni l'un ni l'autre - c'est une forme sociale très agréable. » Ou encore : « cette forme ressemble à la lutte, au jitterbug, à la baise, à un roulé-boulé et à la jongle. Pourtant, aucune de ces formes ne permet de décrire l’autre ; et aucune ne permet de décrire cette danse. [...] Ce qui nous amène à l’aspect non-physique de cette danse : un état d’être ou d’esprit qui soutient à la fois la dépendance et l'indépendance des deux danseurs. [...] C’est un état d’abandon : la confiance en soi et dans l’autre doit être totale. La capacité à s’entraider ou à se prendre en charge soi-même doit constamment être disponible : par le mouvement constant, on recherche une aisance mutuelle à l’intérieur d’un changement mutuel constant. Le danseur n’y a de poids que pour le donner, jamais pour le posséder. » (1)


Il y a dans ce refus de posséder, dans cette éthique de l’entraide en lieu et place de la compétition, dans cette "forme sociale" qui ignore les hiérarchies, quelque chose de profondément anarchiste, qui était déjà à l’œuvre au sein de la "communauté artistique" de Grand Union. Une fois, à Bruxelles où il était invité plus souvent qu’en France, j’ai demandé à Steve Paxton s’il se considérait comme anarchiste. Je ne me souviens plus de sa réponse, je crois qu’il ne m’a pas répondu, il m’a regardé (et le regard de Paxton, c’était quelque chose) en souriant. Enfin si, je crois qu’il a répondu par une question : « What do you mean exactly ? ». J’ai souri à mon tour, je n’ai pas répondu, je ne voulais pas spécialement meaner ; il y a des choses qu’on n’a pas besoin d’expliquer pour qu’elles existent. Sur ce point, pour qui ça peut intéresser, je renvoie à un brillant essai de Romain Bigé, « Danser l’Anarchie: théories et pratiques anarchistes dans le Judson Dance Theater, Grand Union et le Contact Improvisation », paru en 2020 dans la Revista Brasileira de Estudos da Presença et qui s’appuie notamment sur des écrits de Steve Paxton (PDF ci-dessous).


Romain Bigé_Danser l'Anarchie
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Politique, aussi, et avant-gardiste à bien des égards, la décision que prennent au début des années 1970 Steve Paxton et Lisa Nelson, sa partenaire de danse et compagne de vie, de déserter New York et de s’enraciner dans le Vermont, tout au nord-est des États-Unis, l’un des plus petits États du pays et l’un des moins densément peuplés, mais qui fut le premier à abolir partiellement l'esclavage, ou encore plus récemment, en 2011, à valider un projet d'assurance-santé universelle, et qui a élu comme sénateur un certain Bernie Sanders. Dans le Vermont, Steve Paxton et Lisa Nelson s’installent à la Mad Brook Farm à East Charleston, une ferme autogérée devenue haut-lieu d’une écologie pionnière et d’une contre-culture bien vivace (voir ICI).


Parlant du jardin qu’il y cultivait, Steve Paxton disait (dans une longue série de conversations avec Myriam Van Imschoot, en 2001. Voir ICI) : « Je pense que la satisfaction que j'en retire est très similaire à celle que j'ai trouvée dans la danse, pour les mêmes raisons. C'est un endroit spécial où l'on peut étudier un phénomène naturel et le moduler. (…) Quand j'ai commencé, tout était lié à la danse, mais maintenant ce n'est plus le cas et je m'en fiche. Je me suis intéressé au compost et à la manière dont il fonctionne. Quoi qu'il en soit, voici les racines. Elles sont invisibles. Nous ne savons pas comment elles fonctionnent. Il y a les vers, qui sont déjà là, qui vivent là. Ce qui m'intéresse, c'est qu'ils aient une bonne vie. Ce qui m'intéresse, c'est que le sol leur convienne. Et je pense que le compostage aide les vers et que les vers laissent une quantité incroyable de fumier, juste au bon niveau lorsqu'ils vont sous la surface. Pour qu'il soit disponible pour les plantes. C'est un système, n'est-ce pas ? (…) Je pourrais retourner danser. Dois-je le faire ? C'est à moi de décider. En disant cela, je pense qu'il y a quelque chose dans la danse qui est aussi un système et que la façon dont vous intervenez dans ce système est un choix que vous faites. Que vous l'étendiez ou l'intensifiiez, que vous en soyez l’instigateur ou que vous essayiez de le faire par le biais d'une instruction, la façon dont vous intervenez pour qu'une chorégraphie se produise est un choix que vous faites. »


"la seule chose qu’un danseur possède quand il danse, c’est des sensations"


Mais alors, quel est l’humus de la danse, sa matière organique ? Au milieu des années 1980, Steve Paxton s’est affranchi du Contact Improvisation dont il avait semé les premières graines et qui a progressivement ramifié dans le monde entier, comme une herbe folle. Non pas qu’il en ait rejeté l’héritage : plutôt pour ne pas en être considéré comme le gourou, pour ne pas être enfermé dans un bocal avec étiquette, et aussi pour focaliser sa recherche sur les fondamentaux du geste, avec deux fils conducteurs : la colonne vertébrale et la gravité. « Je soutiens la théorie selon laquelle la seule chose qu’un danseur possède quand il danse, c’est des sensations. Et ça, c’est sa palette », disait-il dans un entretien pour le journal de l’association Contredanse, à Bruxelles. « Pour le peintre, la palette est la gamme des couleurs ; pour le danseur, elle est l’ensemble des sensations qui ont été programmées dans son corps. Je cherchais de nouvelles sensations, et la colonne vertébrale me semblait être un bon point de départ : la colonne vertébrale, le pelvis, la tête, le cerveau, le tronc, la moelle épinière, mais aussi pour aller plus loin le poids, le centre de gravité, et l’idée de levier. » Une recherche, baptisée par Steve Paxton Material for the Spine, qu’il n’assignait pas au seul usage des danseurs, mais qu’il concevait aussi comme potentielle « méthode thérapeutique ». (Ci-dessous, en PDF, entretien intégral publié par Contredanse)


Contredanse_Entretien avec Steve Paxton_Méditation autour de la colonne vertébrale
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Un danseur d'instincts réfléchis et d'instants infléchis


Pendant tout ce temps de lecture de cet article, un homme a continué de lacer ses chaussures.

Cet homme se tenait, du 28 au 31 octobre 1998, sur la scène du Théâtre de la Bastille. Je n’y étais pas pour rien. Alors conseiller artistique pour la danse dudit Théâtre de la Bastille, nous avions convenu avec Marie Collin, pour le Festival d’Automne à Paris, d’y accueillir dignement Steve Paxton. Ce n’était que justice. Alors que le Festival d’Automne, sous la houlette de Michel Guy et avec l’appui déterminé de Bénédicte Pesle, avait su faire une place de choix à la danse contemporaine américaine (Merce Cunningham, Trisha Brown, Lucinda Childs, Douglas Dunn…), Steve Paxton avait curieusement été laissé de côté. Paxton, mais aussi Yvonne Rainer, Simone Forti, Anna Halprin, Deborah Hay : toutes celles et tous ceux qui avaient peu ou prou érigé l’improvisation en ligne de flux. Il faut dire que Steve Paxton ne s’occupait guère de la "marchandisation" de sa danse : à ma connaissance, il n’a ainsi jamais eu d’agent. Par chance, cette même année 1998, Steve Paxton avait été doublement invité en France par Mark Tompkins (Américain, mais installé en France, l’un des seuls chorégraphes hexagonaux à avoir promu l’improvisation en spectacle) à participer à tout un festival d’improvisation, "On the edge" (à Paris, avec une extension marseillaise grâce à Marseille-Objectif-Danse).


Voilà. Les chaussures sont désormais lacées. L’homme se lève, Steve Paxton danse. Un solo, Ash (2). Une lente diagonale de perte et de chagrin, à partir d’un texte écrit par Steve Paxton à la mort de son père. Le temps de lacer ses chaussures, car il faut bien continuer à marcher. Le temps d’habiter cette diagonale. Le mouvement est recueilli, c’est le mouvement même du recueillement. Cela suffit à créer une présence, et quelle présence ! Tu fermes les yeux, tu regardes, tu vois un corps, tu vois un espace respirer, c’est à la fois ténu et dense, tu vois l’immensité. Une forme de gravité, en effet. Et c’est juste une petite danse. Small dance, disait Steve Paxton d’une pratique qu’il a explorée dès la fin des années 1960, consistant à éprouver le simple fait de se tenir debout (debout sur la terre, pourrait-on ajouter) et de sentir germer des micro-mouvements.


Une danse, et/ou un poème. En accompagnement de l’une ces Small Dance filmée en 2007 chez lui, dans le Vermont, à Mad Brook Farm (vidéo ci-dessous) :


« Détendez-vous profondément dans le cône de l'orbite. Imaginez une ligne qui passe entre les oreilles. C'est là que le crâne repose. Faites le mouvement, très petit, pour "Oui". Cela fait basculer le crâne sur la vertèbre supérieure, l'atlas. Il faut avoir l'intuition des os. Comme un beignet. La sensation qui l'entoure le définit. Faites le mouvement pour "Non". Entre ces deux mouvements, vous pouvez déterminer la longueur des vertèbres.

... Gonflement des poumons. Respirez du bas du poumon jusqu'à la clavicule. Pouvez-vous étendre les côtes vers l'extérieur, vers le haut et vers l'arrière facilement ? Définition du diaphragme en termes de sensation. Fond du poumon. Deux dômes de muscles. À chaque respiration, vous massez l'intestin... Le diaphragme envoie un signal au reste du corps. Le ciel en haut, la terre en bas...

Dans ce travail, la tête est un membre. Elle a une masse. La masse est peut-être la sensation la plus importante. La sensation de gravité. Continuez à percevoir la masse et la gravité lorsque vous êtes debout. La tension musculaire masque la sensation de pesanteur...

Vous nagez dans la gravité depuis votre naissance. Chaque cellule sait où se trouve le bas. On l'oublie facilement. Votre masse et celle de la terre s'appellent l'une l'autre... »



-          Et vous faites quoi, dans la vie ?

-          Je nage dans la gravité.

C’est quelque chose qu’auraient pu dire (dans le désordre) Hideyuki Yano, Tadeusz Kantor, Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno, Anna Halprin, Nancy Stark Smith, d'autres encore...


Cela fait bizarre de dire ça, mais je le dis quand même. OK, Steve Paxton est issu d’un mouvement qui a refusé l’idée d’une certaine virtuosité en danse. Et pourtant : quel danseur virtuose il aura été. Il n’y a sans doute pas de mots pour dire ça. Il reste quelques images. Celles, heureusement confiées à l’éternité par le vidéaste belge Walter Verdin des Goldberg Variations by J.S. Bach played by Glenn Gould que Steve Paxton a dansées-improvisées de 1986 à 1991, comme une source qu’il ne se lassait pas de revisiter.



Cette source demeure vive, au-delà de la disparition de Steve Paxton, décédé à 85 ans chez lui, dans le Vermont, le 20 février 2024. La chorégraphe catalane María Muñoz (dont le magnifique Solo Bach a sans doute été fortement imprégné par la rencontre avec Steve Paxton, qu’elle avait, avec son compère Pep Ramis, invité en résidence dans leur refuge-studio de l’Animal a l’Esquena), écrivait dans un livre paru en 2000 : « La danse est l’urgence d’un rêve naissant, ressentie à même le corps ; c’est le mouvement qui émerge avec vivacité, ce sont les images qui se précipitent à la recherche du contexte qui viendra les animer. Le mouvement se nourrit de la poésie du corps qui est inévitablement habitée par le temps, à chaque instant. » En guise d’épitaphe, je dédie ces mots-là à Steve Paxton.

 

Jean-Marc Adolphe


NOTES

(1)    Steve Paxton, « Solo Dancing », Contact Quarterly, vol. 2, n°3, Spring 1977, p. 24 (www.contactquarterly.com), texte traduit en français et publié par la  revue Recherches en danse, juin 2017.

(2)    Lors de cette même série de représentations, Steve Paxton avait présenté deux autres solos, Flat et Suites anglaises.


Galerie photographique


A la Judson Church. Double page extraite du catalogue de l'exposition

"Judson Dance Theater The Work Is Never Done", MoMA, 2018-2019


Carolyn Brown, Steve Paxton et Merce Cunningham dans les costumes conçus par Robert Rauschenberg pour Aeon (1961)

de Merce Cunningham. Photo : Richard Rutledge. © Merce Cunningham Trust.


Steve Paxton et Trisha Brown. Photos Joanne Savio


Steve Paxton et Nancy Stark Smith, Climbing/riding, 1974. Photo DR


Steve Paxton et Simone Forti, Redcat, Los Angeles, 2016. Photo Jeff Slayton.


Steve Paxton dans Ouvrée (artistes en alpage), sur une proposition de Boris Charmatz, 2000. Photo Jean-Luc Moulène


Steve Paxton dans le Grand Auditorium de Culturgest à Lisbonne, parlant de la danse lors de l'ouverture de l'exposition rétrospective "Steve Paxton : Drafting Interior Techniques", organisée par Romain Bigé et Joao Fiadeiro, 2019. Photo DR


Steve Paxton en 2017. Photo Joshua Bright pour The New York Times


Hommages (petit florilège). Élégance, gravité et… lévité


A l’annonce de la disparition de Steve Paxton, les premiers hommages sont venus de la Fondation Cunningham et de la compagnie Trisha Brown.

Fondation Merce Cunningham : « C'est avec une grande tristesse que nous apprenons le décès de Steve Paxton, dont la vie de danseur, généreuse et générative, s'est déroulée pendant trois ans, au début de sa vingtaine, au sein de la compagnie de Merce Cunningham. Ces photos de l'époque nous touchent au cœur, à l'esprit et à l'œil. Elles sont si claires, si proches, si spirituelles, si profondes. Et si beau, comme il l'a toujours été. »


En Belgique, le Kaaitheater, l’un des premiers festivals (aujourd’hui théâtre) à avoir invité Steve Paxton en Europe : « Nous continuerons à nous souvenir de sa pratique méticuleuse et de sa vision toujours inspirante sur la danse : "J'ai trouvé que les villes sont des endroits très intéressants, mais quand je rentre chez moi, je suis frappé par la différence de ce que les sens exigent. C'est épouvantable comment on "défait" le corps, la danse nous le rappelle. La danse explore certaines des possibilités physiques. La danse recentre notre esprit sur une existence très basique : le temps, l'espace et la gravité". »


En Belgique aussi, Contredanse, qui a tant fait pour diffuser le travail et les écrits de Steve Paxton : « Nous avons eu la chance de te côtoyer durant de nombreuses années, d’œuvrer ensemble à la publication de tes recherches et tes pensées, de pratiquer en studio, de jouer joyeusement aux chinese checkers, de parler, de rire…

Les souvenirs ressurgissent, nombreux. Souvenirs de nos bons hugs, colonnes vertébrales engagées l’une vers l’autre.

À Bruxelles, il y a des années, mémoire de toi, seul dans l’espace lors d’une pratique de Tuning Score avec Lisa Nelson. Tu as dansé la fin de cette session en appelant "End" pour chacune des parties de ton corps : "End hand", "End arm", "End leg"… "End universe", avec intelligence, humour et ironie. Te voilà arrivé à la fin de ton corps, Steve. End End.

Une nouvelle bascule dans l’expérience de la gravité.

Ta présence restera engrangée dans nos souvenirs, nos corps imprégnés de tout ce que tu as apporté à la communauté dansante sur cette planète. Pour tout cela merci !

Nous te souhaitons, cher Steve, une bonne dernière sieste. Love you. »

 

Fondatrice de Contredanse et première éditrice en Europe de Steve Paxton, Patricia Kuypers :

« Ave Nue, Steve,

Je te salue maintenant que tu as choisi la lévité pour décoller d'ici, je t'envoie tout ce que je peux d'amour, d'énergie, de vibrations pour cette traversée vers le total inconnu. C'est déjà merveilleux de voir que tout ce que tu as semé durant ton voyage se manifeste à ton départ. J'y vois comment ta proposition fait communauté, ta personne relie un très large groupe de danseurs, d'artistes qui pressentent la responsabilité que tu confies à poursuivre, avec la rigueur qui est la tienne, de chercher, de questionner, d'observer, de ne rien prendre pour acquis. Merci pour cette voie d'exploration humaine que tu as tracée, qui m'a emmenée dans son sillage et continue de me nourrir, de me soutenir même à travers les yeux qui piquent et la difficulté à accepter que tu es en partance pour un ailleurs. Alors, peut-être que du Col des Supeyres je m'approche un peu de cet espace à 360° ou de ce non espace dans lequel tu nages aujourd'hui. "Steve is in the air" est le mantra qui tourne dans ma tête dès que je tente de t'apercevoir. Mais les pensées tournent-elles dans la tête me dirais-tu peut-être avec ta passion d'interroger contradictions et paradoxes. Je sais que tu ne me lis sans doute pas aujourd'hui, mais cette adresse factice me permet de sourire un peu en envoyant vers le monde quelques éclats d'amitié, quelques élans de ton incroyable danse dont le fantôme m'habite encore. »

 

Patricia Brouilly, fondatrice de Canal Danse : « Par ton enseignement tu as fait de l'espace notre partenaire et la Présence à l'Instant notre dynamique, la gravité notre verticalité, et notre fluidité...Si heureuse et si honorée de t'avoir rencontré en 1998, lors de l'inoubliable stage "On the Edge" que j'ai eu la joie d'organiser, à l'initiative de Mark Tompkins, dans le cadre du programme pédagogique que je dirigeais à cette époque pour le Centre de Préfiguration du CND. (…) "On the Edge" fut un véritable temps, d'exploration, d'expérimentation de la "composition en temps réel" comme écriture à part entière. Pour beaucoup, ce fut une révélation, qui amena une véritable transformation et même une révolution dans leur parcours professionnel de la danse. (…) Merci Steve pour ce partage si précieux que nous continuerons à cultiver, Merci pour ton œuvre pleine d'humanité, que tu nous lègues comme une terre à faire germer.

Merci pour ton sens du silence, de la simplicité d'être là,

De ton regard sur la vie,

De ton sourire grave et si attentionné

De ta profondeur d'âme... ».


Claire Filmon et Stéphane Els, "passeurs d’improvisation" en France : « Steve a une été une source d’inspiration pour tant d’entre nous. Il aura fait rêver et réfléchir plusieurs générations, et aura eu une influence sur tant improvisateurs et chorégraphes (quel chorégraphe malgré ses réticences à l'improvisation ne connaît pas le contact improvisation ?). Ses intuitions, son habileté avec les mots, ses traits d’esprit, son humour élégant, sa rigueur et sa curiosité, ses choix de vie. Steve était un improvisateur avant tout. Avec lui, le besoin de laisser le corps s’exprimer librement (« démocratiser le corps », disait-il), et en même temps d’observer l’esprit et la gravité jouer avec, et le déjouer sans cesse, car tout était riche et imprévu. Il rendait intéressantes les choses simples en apparence. Son matériau pour la colonne vertébrale était aussi un matériau pour l’esprit. Apprendre à chuter devenait la mission la plus essentielle d’une vie. Dans un stage, Steve pouvait être très présent, toujours bienveillant, puis disparaître subitement, on ne savait plus qu’il était là : il laissait chacun exister, et l’espace autour de lui. L’atelier semblait commencer sans lui, et pourtant il était bien dans le studio avec vous. Que les choses aillent d’elles-mêmes. Que l’élan (le momentum) se poursuive tout seul… C’était l’humilité et la discrétion d’un homme qui pourtant a pesé fortement sur le destin de beaucoup d’autres.

Steve a disparu pour de bon cette fois. La gravité a eu raison de de lui, et l’a emporté, comme elle nous emporte tous – il nous l’a suffisamment fait remarquer toutes ces longues et précieuses années. Laisser la gravité faire son travail. Eh bien, elle l’a fait, encore une fois, comme elle sait trop bien le faire, et l’a emporté sous terre – lui qui était si près de la terre. Beaucoup continueront à marteler le sol de chutes, de roulades et de spirales, et ils seront nombreux. Il les entendra, c’est certain. Son âme, quant à elle, s'est arraché à la gravité pour toujours. »


Le chorégraphe Jérôme Bel : « Steve Paxton est sans doute l'un des plus beaux exemples de l'idée d'expérimentation dans la danse. Un modèle absolu de ce que la danse peut produire de mieux : la danse en tant qu'outil réflexif et politique. Satisfyin Lover (1967) a été l'une des expériences les plus riches de ma vie de spectateur. Cette pièce, dans laquelle 40 amateurs traversent la scène, montre l'irréductibilité de chaque corps humain et comment le mouvement révèle la subjectivité de l'individu. Il me semble que cette pièce résume le projet politique et artistique de Steve Paxton. (...) Gratitude éternelle à Steve. »


Et enfin, Mathilde Cegarra, "exploratrice corporelle" : « Je lis tous les beaux hommages à Steve Paxton, et je suis tellement touchée, quel homme incroyable. C'est une de personnes qui m'a le plus inspiré sur mon chemin d'exploratrice corporelle mais aussi en tant qu'être, ses réflexions allaient au delà du corps toucher l'essentiel, et tellement humble, tranquille, tellement vrai. (…) Steve Paxton laisse un héritage inestimable... sa légende reste vivante...»

Mathilde Cegarra publie un extrait d’un entretien qu’elle avait réalisé à l'occasion de la présentation de "Phantom Exhibition" à Bruxelles en 2009 :

« (…) Vous pensez qu’il faut être conscient à chaque moment, à chaque mouvement et à chaque chose que l’on fait ? Autant que possible. C’est l’aspect rituel de la vie. Mais tout ne doit pas être rituel. Parfois, il faut laisser le corps faire ce qu’il veut sans y penser. L’idéal, c’est de combiner les deux, comme une orchestration, c’est-à-dire sélectionner avec soin les sons de chaque instrument tout en laissant aussi de la place au silence, au bruit de la rue, aux sons du public… de façon à ce qu’ils entrent aussi dans la composition. Finalement, tout est composition. (…) »


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