Journal d'Iran #01. Le bain de sang, religion ultime des mollahs
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 2 heures
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Les mollahs sont à l'Iran ce que les punaises de lit sont aux lits : une espèce nuisible dont il convient de se débarrasser définitivement. Depuis le 28 décembre dernier, la jeunesse et le peuple iraniens s'y emploient. Mais la punaise ayatollesque est coriace. Maintes fois dans le passé, elle su vaincre les soulèvements avec son armée de sbires-"Gardiens de la révolution". La répression est encore montée d'un cran hier, dimanche 11 janvier ; et ce lundi la morgue de Téhéran déborde de corps bâchés à la va-vite. En France, seuls Jean-Luc Mélelenhon et nombre d'Insoumis, complices du massacre en cours, persistent à voir dans la révolte d'un pays qui est à bout l'ingérence de "l'ennemi soniste". Parce que l'hiver iranien débouchera forcément sur un printemps, les humanités s'accordent au contraire à une révolution en marche, qui est en train de briser la peur qui l'empêchait de vaincre un régime de terreur. Nous tiendrons ici, quotidiennement, Journal d'Iran, jusqu'à disparition des punaises enturbannées. / par Jean-Marc Adolphe.

Contexte : Des Iraniens manifestent depuis le 28 décembre à travers tout le pays, malgré la répression du régime théocratique. Depuis le début de cette contestation, partie d’un mouvement lié au coût de la vie, au moins 192 manifestants ont été tués et 2.600 arrêtés, selon l’organisation basée aux Etats-Unis Human Rights Activists in Iran (HRA), jugée fiable par l’agence Associated Press. L’organisation a recensé plus de 570 manifestations à travers le pays. Un black-out quasi total imposé par Téhéran complique la vérification des informations. Les Iraniens sont en effet privés d’Internet depuis la nuit de jeudi à vendredi à la suite d’une décision des autorités, selon l’ONG de surveillance de la cybersécurité NetBlocks. Téhéran a promis de réagir avec fermeté aux manifestations antigouvernementales qui touchent une grande partie du pays. Samedi, les gardiens de la révolution, armée idéologique du pouvoir, ont qualifié les manifestants de terroristes et ont déclaré que « préserver les acquis de la révolution islamique et maintenir la sécurité et la survie du régime constituent une ligne rouge ».
Il y aura bien quelque Insoumis pour nous traiter d'islamophobes, c'est dans l'air du temps. Sur les réseaux sociaux, comme on dit, circulent déjà des vidéos qui osent comparer l'actuel massacre en Iran avec les violences policières en France contre le mouvement des Gilets jaunes ou les récentes manifestations pro-palestiniennes. Façon de dire, comme dans l'Évangile selon Matthieu (7:3-5) : « On voit la paille dans l'œil de son voisin, mais pas la poutre dans le sien ». Pour ceux qui, comme Jean-Luc Mélenchon, voient dans le soulèvement populaire en Iran une ingérence du Mossad israélien, c'est bien commode.
Alors oui, disons-le sans autre crainte que de froisser Madame Rima Hassan (qui accuse régulièrement la République française français d'"islamophobie d'État") ou Monsieur Mohamed Awad, tête de liste LFI à La Courneuve, ex-président des Jeunes musulmans de France, branche jeunesse des Frères musulmans (lequel postait sur son compte X, le 24 décembre dernier : "Je ne serai jamais Charlie", qualifiant Charlie Hebdo de « torchon raciste d'extrême-droite » (ICI), sous-entendu : "les frères Kouachi ont bien fait de zigouiller sa rédaction") ; on a le droit, et même le devoir, d'être "islamophobe" si l'islam que l'on voue aux gémonies est celui que promeut un régime théocratique comme celui qui règne en Iran depuis 1979, avec ses ayatollahs et mollahs de service, et leurs chiens de garde, les sinistres Gardiens de la Révolution (voir documentaire ARTE, ICI), dont les exactions ont réussi à dépasser en horreur celles de la SAVAK ("Sazeman-e Ettela'at va Amniyat-e Keshvar"), la police secrète et service de renseignement du Shah d'Iran, créée en 1957 avec l'aide de la CIA et du Mossad. Ironiquement, le régime des mollahs a d'ailleurs recyclé une grande partie de la SAVAK dans ses propres services comme le MOIS (Ministère du Renseignement), perpétuant ses méthodes sous une idéologie islamique.
On dira même, sans jouer sur les mots, que ce n'est point être "islamophobe" que d'être "mollahphobe", tout au contraire. Dans les traditions turco-persanes et indiennes, un mollah est un érudit ou docteur musulman, chargé d'interpréter la charia et d'enseigner l'islam. Ce titre, dérivé de l'arabe mawlā (maître ou seigneur), désigne souvent des clercs chiites en Iran exerçant des fonctions juridiques, pédagogiques ou spirituelles, sans appartenir à un clergé pyramidal structuré comme dans le christianisme. Les mollahs étudient dans des hawzas (séminaires) pendant 7 à 15 ans pour maîtriser la théologie, la jurisprudence et la philosophie islamique, et portent généralement un turban (noir pour les sayyids, descendants du Prophète). Ils peuvent être juges, imams ou conseillers, et en Iran, ils dominent le pouvoir théocratique depuis 1979. Les "études théologiques" sont a priori respectable, sauf qu'en Iran elles sont devenues le paravent politique d'une coercition sans limite.
Mollahs, qui êtes-vous ?
Si l'on s'en remet au texte du Coran, celui-ci dit par exemple : « Que croie celui qui veut, et que dénie celui qui veut » (Sourate 18:29). Certes, les mécréants ne doivent attendre nul salut post-mortem : « Nous avons apprêté pour les iniques un feu dont se refermeront sur eux les pavillons. Quand ils clameront au secours, le secours sera d'une fonte qui rôtira les visages, ô funeste breuvage et lugubre accoudoir ! » (1). Mais le Coran réserve exclusivement à Dieu le droit de châtiment mortel dans l'au-delà, sans accorder aux humains – ayatollahs ou mollahs inclus – une autorité générale pour tuer arbitrairement au nom de Dieu. Toute peine humaine reste strictement encadrée par des hudud spécifiques (vol, adultère, etc.), et non par un pouvoir discrétionnaire clérical. Le Coran dit même (Sourate 5:32) : « Quiconque tue une personne n’ayant ni commis meurtre ni corruption sur terre, c’est comme s’il avait tué toute l’humanité » (2). Malgré leurs nombreuses années d'étude, les mollahs n'ont donc pas étudié le Coran à fond, ils n'en ont retenu que ce qui pouvait convenir à leur petit pouvoir terrestre, et lorsque certaines sourates pouvaient contrevenir à ce pouvoir, il ont sorti de leur turban de nouvelles règles.
Dès le VIIIe-IXe siècle sont apparues au sein des quatre écoles sunnites (hanafite ~VIIIe s., malikite ~VIIIe s., shafi'ite ~815 CE, hanbalite ~IXe s.) les règles anti-apostasie du fiqh, pour contrer la fitna (discorde, ou sédition) interne dans un califat arabe en expansion. Des exécutions précoces - par exemple, les apostats de la tribu d'Ukl (3) mêlent l'apostasie (murtadd) à la trahison armée, non à la simple mécréance. Chez les chiites, des mujtahids comme Al-Tusi (Xe-XIe s.) intègrent ces nouvelles règles à la même époque. Les peines pour hypocrisie (munafiqun) ou hérésie (zindiq) sont arrivées ultérieurement, elles visent alorts à la fois à protéger la communauté musulmane contre la subversion interne (sans base coranique de sanctions terrestres explicites) et à justifier les crimes commis lors des expansions maghrébines (647-709) ou subsahariennes (XVIIe-XIXe siècles avec imamat du Fouta-Djalon, califat de Sokoto) : au nom du jihad (guerre sainte), en 12 siècles l'islam a asservi pas moins de 7 à 10 millions d'esclaves (dont 4 à 6 millions furent castrés pour servir comme eunques dans les harems) lors de traite subsaharienne, 4 à 5 millions lors de la traite orientale (mer Rouge, Zanzibar), et 1 à 2 millions lors des Jihads ouest-africains au XIXe siècle (4). Autant de faits historiquement prouvés que les actuels intellectuels et activistes "décoloniaux" préfèrent pudiquement passer sous silence, cultivant ainsi la fable flagellante selon laquelle il n'y aurait jamais eu d'affreux cololonialisme que blanc, catholique et occidental.

Rendons toutefois aux ayatallahs ce qui ne leur appartient pas : les chiites n'ont joué qu'un rôle marginal et localisé dans la colonisation islamique de l'Afrique, dominée par des dynamiques sunnites arabes, berbères et ouest-africaines. L'expansion chiite est restée confinée au Maghreb oriental et à l'Égypte sous les Fatimides (Xe-XIIe siècles), sans empreinte durable subsaharienne. Le chiisme africain moderne (Comores, Tanzanie) résulte de migrations récentes (XIXe-XXe siècles), non de colonisation historique. Mais les dignitaires religieux iraniens ont en quelque sorte importé, à usage interne de leur "police des moeurs" et autres officines répressives, ces ajouts opportunistes au texte du Coran.

Au demeurant, il est sans doute superfétatoire de passer par une telle "explication de texte", car en Iran le Guide Suprême et sa mute de mollahs n'ont même plus besoin d'invoquer les mannes d'Allah pour sonner l'heure de la « résistance nationale », comme vient de dire le président Massoud Pezeshkian, qui a appelé la population à participer ce lundi 12 janvier à une série de rassemblements dans tout le pays pour dénoncer les violences, que la télévision d’État affirme avoir été commises par des « criminels terroristes urbains ». Le gouvernement iranien a décrété ce dimanche trois jours de deuil national pour les « martyrs » de cette « résistance nationale ». Les écoles et universitées sont fermées et l’enseignement se fait désormais à distance. A distance, c'est le moins que l'on puisse dire : sans internet (coupé), il est impossible de se connecter.
Il faut dire que, pour les mollahs, même se revendiquer d'Allah, c'est devenu compliqué. Une grande majorité de la population n'est pas dupe de ce que ces barbus enturbannés usent et abusent de la religion pour leur enrichissement personnel, qui ruisselle sur leurs affidés, dans un pays où la corruption est devenue systémique et endémique, imprégnant tous les niveaux du régime, de l'économie à la politique. Et c'est la conscience de cette omniprésente corruption qui alimente aujourd'hui les manifestations massives contre le régime, perçue comme cause principale des difficultés économiques par 60% des Iraniens (5). Déjà minée par le corruption, l'économie iranienne est en plus plombée par l'importance des dépenses militaires et nucléaires, qui représentent plus de 20% du budget au détriment des citoyens.
La crise s'est aggravée avec la chute du rial, qui a perdu la moitié de sa valeur en un an, des hausses de carburant imminentes, et... la fuite des cerveaux (12.000 professeurs sont partis en 10 ans). Pour tenter de colmater la contestation, le président Pezeshkian a promis pour la énième fois des réformes anti-corruption, mais plus personne n'y croit : depuis quand a-t-on vu des voleurs renoncer à leur butin ?

La "menace értangère", une ficelle usée jusqu'à la corde
Faute du secours d'Allah, le régime des mollah sort une autre ficelle, celle de la « menace étrangère », à laquelle Donald Trump himself vient d'apporter son concours, agitant le chiffon rouge d'une "opération militaire" pour, l'instant d'après, qu'il était prêt à « négocier » avec le régime iranien. Mais la ficelle de la « menace étrangère », au nom de laquelle ont été exécuté à la chaîne opposants et dissidents présentés comme collaborateurs de « l'ennemi sioniste », est elle aussi usée jusqu'à la corde.

Il ne reste plus aux mollahs et à leurs "Gardiens de la révolution" qu'une ultime roue de secours, mainte fois éprouvée dans le passé : répression et bain de sang. Hier soir, alors qu'une vidéo largement partagée montrait de nouveau des manifestants se rassemblant en grand nombre dans le quartier de Pounak, à Téhéran, la répression est encore montée d'un cran. Selon l’agence de presse Human Rights Activists News Agency citée par Associated Press (AP), cette répression a déjà fait au moins 538 morts et plus de 10.600 personnes ont été arrêtées au cours des deux semaines de manifestations. Erfan Faraji (photo ci-contre), était l'un d'eux. Il venait d'avoir 18 ans. Il a été abattu mercredi dernier par les forces de sécurité, lors de manifestations dans la banlieue de Téhéran.
L’ONG Iran Human Rights, basée en Norvège, dénonce pour sa part un « massacre » et un « crime (…) majeur contre le peuple iranien ». Plus de 2.600 manifestants auraient été arrêtés lors de la seule journée d'hier. Le Centre pour les droits de l’homme en Iran (CHRI), dont le siège est à New York, affirme que les hôpitaux étaient « débordés » par l’afflux de manifestants blessés, et que les réserves de sang diminuent. Dans une vidéo authentifiée par l’Agence France-Presse, on voit des dizaines de corps enveloppés dans des sacs noirs devant une morgue de Téhéran, et ce qui semble être des Iraniens à la recherche de leurs proches disparus (voir ci-dessous).
L'un des soulèvements les plus importants que l'Iran ait connus depuis des années
Ce matin du 12 janvier, voici ce rapporte Iran Wire :
Les coups de feu ont commencé à la tombée de la nuit à Golestan, le cœur commercial d'Ahvaz, la capitale provinciale de la province pétrolière du Khuzestan. Pendant des heures, les habitants ont signalé des crépitements d'armes automatiques près du siège du département des renseignements d'Ahvaz, où, selon les médias gouvernementaux, les manifestants arrêtés sont d'abord emmenés. À ce moment-là, Internet était coupé en Iran depuis trois jours. Personne ne pouvait télécharger de vidéos. Personne ne pouvait appeler à l'aide. Et pourtant, dans toute la province du Khuzestan, des milliers de personnes continuaient à descendre dans les rues.
« Personne n'osait filmer, mais nous étions nombreux », déclare Sina, un habitant de 20 ans du quartier Zeytoon Karmandi d'Ahvaz. « C'était apocalyptique », ajoute-t-il. « Ils avaient déployé tellement de forces de sécurité que si nous nous étions arrêtés pour réfléchir à ce qui se passait, la peur nous aurait envahis. « Mais des gens de mon âge venus de tous les quartiers environnants étaient là. Les policiers tiraient des gaz lacrymogènes et des coups de feu, mais la foule ne cessait de grossir. »
Ce qui a commencé le 28 décembre comme des manifestations éparses contre l'effondrement de la monnaie à Téhéran s'est transformé en l'un des soulèvements les plus importants que l'Iran ait connus depuis des années.
Pendant quatre nuits consécutives, les manifestants ont envahi les rues d'Ahvaz, d'Abadan, de Dezful et d'autres villes du sud-ouest de l'Iran, à majorité arabe, appelant ouvertement au renversement du gouvernement, alors même que les forces de sécurité réagissaient par une escalade de la violence. La participation de commerçants traditionnellement conservateurs, de quartiers de classe moyenne et d'habitants de villes profondément religieuses marque un changement significatif dans une région qui a énormément souffert pendant la guerre Iran-Irak et qui est généralement restée politiquement calme.
Aujourd'hui, alors que les communications sont coupées et que l'ampleur totale des pertes humaines est inconnue, les témoins décrivent une population qui a franchi un seuil psychologique. « Cette fois-ci, la peur des gens a disparu », déclare Qasem, un habitant d'Ahvaz âgé de 28 ans, qui a qualifié les manifestations d'inédites par leur ampleur et leur intensité. Les commerçants traditionnels du bazar défilent aux côtés des étudiants universitaires. Les quartiers de la classe moyenne, connus pour leur calme politique, se sont soulevés dans un élan de défiance. « Nous luttons pour les droits des femmes, les droits de l'homme, les libertés individuelles et la liberté du peuple iranien », peut-on lire dans le dernier message reçu par IranWire de la part des manifestants à Dezful avant que les communications ne soient coupées. Le vide informationnel a accru l'inquiétude des Iraniens, qui se souviennent de la répression meurtrière qui a suivi des coupures similaires d'Internet lors des manifestations nationales de novembre 2019.
Les manifestations ont atteint le Khuzestan le 8 janvier, lorsque les commerçants de plusieurs villes se sont joints à une grève nationale qui avait déjà fermé les bazars de Téhéran et d'autres grandes villes. Le soir venu, à Ahvaz, le cœur commercial de la région pétrolière du sud-ouest de l'Iran, les manifestations avaient largement dépassé le cadre des revendications des commerçants. Qasem observait depuis son appartement la foule qui convergeait vers le centre-ville. La plupart des habitants du centre-ville d'Ahvaz appartiennent à la classe marchande traditionnelle, conservatrice, âgée et généralement favorable au gouvernement. Mais les manifestants étaient en grande majorité des jeunes. « Cette fois-ci, les manifestations sont entre les mains des jeunes », a déclaré Qasem. « Les jeunes se retrouvent dans les quartiers de Zeytoon et Kianpars. Nous avons quitté le centre-ville pour nous y rendre afin que la foule s'agrandisse. » Dans le quartier bourgeois de Kianpars, Novian, un étudiant en génie civil de 20 ans, a été témoin d'affrontements qui ont commencé en fin d'après-midi et se sont intensifiés après la tombée de la nuit. « Les affrontements étaient très violents, mais au début, ils ne tiraient pas pour tuer », déclare Novian. « Ils tiraient des gaz lacrymogènes pour effrayer et disperser les gens. Il y a aussi eu beaucoup de bagarres. Les gens n'avaient vraiment pas peur. Ils poursuivaient les policiers et s'enfuyaient. »
« Quand ils ont coupé Internet, tout a changé », poursuit--il. « Les tirs se sont intensifiés et provenaient de toutes les directions. Il était même impossible de distinguer qui tirait sur qui. C'était comme dans un film apocalyptique. (...) Ce quartier a toujours abrité des personnes issues des classes moyennes et supérieures. En tout cas, je ne me souviens pas que les habitants aient déjà participé à des manifestations de rue, même en 2022 », en faisant référence aux manifestations nationales qui ont suivi la mort de Mahsa Amini lors de sa garde à vue.
À Abadan, une femme arabe en tenue traditionnelle s'est opposée à la police anti-émeute qui bloquait l'accès à une foule de manifestants. Une vidéo de la confrontation, partagée avant la coupure d'Internet, la montre debout, imperturbable, face à un policier armé qui la domine de toute sa hauteur. « Les gens ont des droits. Qu'est-il advenu de la liberté dont vous parliez ? », demande-t-elle. Elle retire ensuite son abaya pour dévoiler sa tête. « Regardez ma tête. Je n'ai plus de cheveux à cause de l'eau salée. » La référence à la crise de l'eau qui sévit depuis longtemps à Abadan, où les robinets fournissent une eau salée et impropre à la consommation, responsable de problèmes de santé, souligne la colère accumulée des manifestants. La ville porte encore les traces de l'effondrement du bâtiment Metropol en 2022, qui a fait au moins 43 morts et déclenché des manifestations contre la corruption et la négligence.
Nader, un employé de café âgé de 19 ans, déclare que les manifestations sur la rue Amiri comprenaient des chants en faveur de Reza Pahlavi, le fils du dernier shah, et condamnant les dirigeants de la République islamique. « Je faisais partie de ceux qui, jusqu'à hier, disaient : "Laissez tomber, peu importe qui viendra après". Maintenant, vu la situation actuelle, je me dis que peu importe qui viendra, ce sera mieux que ça. Qu'est-ce qui pourrait être pire ? » Il évoque la récente disparition de quatre jeunes femmes à Abadan, dont deux auraient été kidnappées en plein jour. « La police n'a pas eu le courage de les retrouver », a-t-il déclaré.
Selon Nader, les forces de sécurité ont finalement battu en retraite. « Enlevez-leur leurs armes, ils n'ont plus rien », déclare-t-il. « Nous n'avons rien, mais nous avons l'intelligence, le courage et la motivation nécessaires pour reprendre le pouvoir et reconstruire. Cette fois, c'est nous qui sommes les vainqueurs. »
(...) C'est peut-être à Dezful, une ville profondément religieuse, que le soulèvement semblait le plus improbable.
Plus de 2.600 personnes, pour la plupart des civils, y ont trouvé la mort pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980. De nombreuses familles ont perdu des fils au combat sur le front, et la ville a longtemps été considérée comme un territoire loyal au gouvernement. Pourtant, le 8 janvier, les manifestants ont eux aussi scandé « Mort au dictateur ». Le lendemain matin, alors qu'internet et le réseau téléphonique étaient coupés, des images ont circulé montrant les flammes envahissant Imamzadeh Sabzqaba, un sanctuaire religieux à Dezful.
Les médias gouvernementaux ont rapidement accusé les manifestants d'être responsables de l'incendie. Mais un jeune habitant a contesté cette version des faits. Il a déclaré que les autorités avaient récemment enterré Gholamali Rashid, un commandant des Gardiens de la révolution tué en juin 2025 lors d'une brève guerre avec Israël, dans la cour du sanctuaire. « Ceux qui ont allumé le feu ont ciblé un lieu destiné à exploiter les émotions des gens », déclare-t-il. « Rien n'est impossible aux oppresseurs : ils ont peut-être même eux-mêmes déclenché l'incendie pour justifier des mesures répressives plus sévères. » De tels soupçons ont déjà eu lieu par le passé. En 1994, un attentat à la bombe contre un important sanctuaire chiite à Mashhad a d'abord été imputé à des groupes d'opposition, mais des preuves ultérieures ont suggéré que le ministère iranien du Renseignement avait orchestré l'attaque dans le cadre d'une campagne plus large comprenant l'assassinat de dissidents.
Il s'avère difficile de confirmer le nombre de victimes en raison de la coupure des communications, mais les rapports provenant de sources locales et d'organisations de défense des droits humains brossent un tableau sombre. IranWire a appris que les forces de sécurité ont d'abord utilisé des gaz lacrymogènes, des matraques et des fusils à plombs le 8 janvier, mais qu'elles sont passées aux balles réelles les 9 et 10 janvier, alors que les manifestations se poursuivaient. À Izeh, un jeune homme nommé Iman Shapouri, membre de la tribu Korkur, aurait été tué pendant les manifestations. À Ahvaz, le propriétaire d'un étal de fruits sur le marché de Golestan a été abattu d'une balle dans le cou par les forces de sécurité, selon des sources locales. Deux personnes auraient été blessées à Khorramshahr : un homme nommé Ali Sakini et une femme non identifiée. Leur état actuel est inconnu. Près du siège des services de renseignement dans le quartier de Golestan à Ahvaz, des témoins ont rapporté des tirs nourris dans la soirée du 10 janvier. La coupure d'Internet a ravivé les craintes d'une répétition de novembre 2019, lorsque les autorités avaient coupé la connexion lors des manifestations nationales contre la hausse des prix du carburant. Lorsque l'accès a été rétabli, des informations ont fait état de la mort de centaines de manifestants tués par les forces de sécurité, un bilan que le gouvernement n'a jamais officiellement reconnu.
(source originale : Iran Wire, ICI)

« Un diction dit que l’oiseau terrorisé par le serpent oublie qu’il a des ailes. Eh bien, les Iraniens redécouvrent leurs ailes leurs : la force de l’union »
(Raphaël-Karim Djavani, extrait de l'entretien publié hier par les humanités, ICI)
NOTES
(1). Le Coran, Essai de traduction de l'arabe annoté et suivi d'une étude exégétique par Jacques Berque, Meembre de l'Académie de Langue arabe du Caire et Professeur ghonoraire au Collège de France, Editions Sindbad, 1990.
(2). Dans la traduction de Jacques Berque : « Nous édictâmes, à l'intention des Fils d'Israël, que tuer une âme non coupable du meurtre d'une autre âme ou de dégât sur le terre, c'est comme d'avoir tué l'humanité entière; et que de faire vivre une âme c'est comme de faire vivre l'humanité entière. »
(3). En 623-624, neuf Bédouins de cette tribu se convertirent à l'islam à Médine, feignant la maladie pour obtenir du lait de chamelles communautaires. Guéris, ils tuèrent le berger musulman chargé de les accompagner, volèrent les chamelles et mutilèrent le corps du gardien en lui coupant les mains et les pieds avant de fuir. Khalid ibn al-Walid les poursuivit ; capturés, ils furent exécutés de manière exemplaire : yeux crevés, crucifiés ou jetés aux chiens, sur ordre du Prophète selon les sources.
(4). Lire Cheikh Anta Diop, "L’Afrique face à 1400 ans d’impérialisme arabo-musulman", sur lisapoyakama.org
(5). Selon le World Values Survey de 2020 (confirmé en 2025), 34% des Iraniens jugent la corruption "omniprésente" (note 10/10), et 37% estiment que "la plupart" des autorités publiques y sont impliquées, chiffre montant à 43% pour les dirigeants d'entreprise. Des économistes comme Saeed Laylaz qualifient l'économie de "complètement corrompue". En Iran, le secteur privé réel ne représente que 15% de l'économie ; le reste est contrôlé par des entités para-étatiques (fondations bonyâds, Gardiens de la Révolution) non responsables devant le Parlement, canalisant des milliards en jouant sur les taux de change.
Sur l'Iran, publications antérieures sur les humanités :
« Iran : l’inéluctable révolution. Entretien avec l'écrivain franco-iranien Raphaël-Karim Djavani », publié le 11 janvier 2025, ICI
« Parastoo Ahmadi : le défi aux mollahs », publié le 15 décembre 2024, ICI
« "L'iranité", une forme d'ethnocide » ; par Michel Strulovici, publié le 26 mai 2024, ICI
« Iran : ce que la presse ne vous dit pas », publié le 21 mai 2024, ICI
« Iran : les cheveux de la liberté. #MahsaAmini », publié le 24 septembre 2022, ICI.
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Bien que le régime clérical s'appuie sur une interprétation rigoriste du chiisme pour légitimer son autorité (comme le principe du velayat-e faqih, la garde du juriste-théologien), les justifications publiques de la répression actuelle portent davantage sur la stabilité nationale que sur des citations coraniques directes. Historiquement, des références à la préservation de l'oumma (communauté musulmane) ou à la lutte contre le fitna (discorde) ont été utilisées pour rationaliser la force contre les dissidents, mais les déclarations récentes insistent sur la souveraineté face à l'"étranger". L'ONG Iran Human Rights dénonce ce bilan de 192 morts confirmés (potentiellement des milliers) et plus de 2 600 arrestations comme un "crime majeur contre le peuple iranien".





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