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La philosophie des oliviers de Boyacá, dans la Cordillère des Andes


L'oliveraie Bernard Noël, plantée par Bruno Tackels dans le département andin de Boyacá, en Colombie. Photo DR


Depuis dix ans, le philosophe et écrivain Bruno Tackels a troqué Paris pour les montagnes de Boyacá, en Colombie, où il plante des oliviers, une culture multiséculaire qu'il s'emploie à réactiver dans des zones particulièrement abîmées par l’érosion des sols. Le projet porté par l’association Les Oliviers de Boyacá ne vise pas seulement à produire de la "tapenade créole", mais aussi à créer un réseau de solidarité pour "réveiller" les milliers d’arbres centenaires qui dorment dans la vallée. Une "écologie du lieu" qui devrait en outre compter avec des résidences d'artistes ou écrivains. Et pour financer le tout, un dispositif original : le CopyTree, basé sur un pourcentage minime de droits d'auteur que des créateurs accepteraient de dédier à cette "autre manière d'habiter la terre".

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Les chemins se font, se défont et se refont. Avec Bruno Tackels, ce fut un chemin de près de vingt ans au sein de la revue Mouvement. Beaucoup de passions partagées, et aussi quelques rares disputes, comme il se doit. En 2021, Bruno Tackels était aussi au début des humanités, et puis une brouille, dont j’ai oublié le motif, nous a séparés. Le retrouver aujourd’hui est un bonheur.


Il y a dix ans, il est parti vivre en Colombie, « dans la montagne », me disait-il. Pour ma part, passionné depuis toujours par l’Amérique latine sans avoir pu y voyager, je ne connaissais la Colombie que par García Márquez. En 2018, l’occasion de réparer cette lacune est venue d’une invitation du Mapa Teatro, à Bogotá. J’ai prolongé le séjour : pas question d’aller en Colombie sans aller voir l’ami Bruno dans sa montagne, à cinq heures de bus.


Un soir, à la nuit tombée, la colline en face s’est illuminée. Un festin de lucioles ! Avoir qualifié les humanités de « journal-lucioles » vient pour une part du souvenir de cette scène inattendue.


Dans la cuisine où il préparait le repas, avec des légumes de son jardin et un poulet acheté à un voisin paysan, Bruno m’avait déjà parlé de son projet de planter des oliviers. Comme il le raconte dans « Le conte de l’olivier créole » (en PDF en fin de publication), il avait appris d’un autre voisin, ingénieur agronome formé au Venezuela, que l’olivier fut jadis endémique dans ces contrées andines, avant que les colons espagnols ne fassent détruire cette culture…


Je regardais le terrain rocailleux, en pente, avec une épaisse végétation. J’avoue avoir douté que l’écrivain-philosophe, spécialiste de Walter Benjamin, puisse mener à bien un tel chantier. Mais en 2021, les soixante premiers plants d’oliviers sont arrivés. C’était quelques jours après la disparition de Bernard Noël. Comme il l’a raconté dans les humanités (ICI), Bruno a décidé de donner le nom du poète à cette première oliveraie.


Cinq ans plus tard, l’oliveraie Bernard Noël s’est parfaitement acclimatée aux Andes colombiennes, du côté de Tinjacá. La première récolte est prévue dans les prochains jours. Et l’histoire ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin. / Jean-Marc Adolphe


Plantée en 2021, l'oliveraie Bernard Noël est sur le point de donner sa première récolte. Photos DR

 

ÉCRIRE POUR LA TERRE. Une oliveraie dans la cordillère des Andes, par Bruno Tackels

 

Cela fait maintenant dix ans que je vis dans la cordillère occidentale des Andes colombienne, après avoir quitté la vie parisienne, où j’exerçais en free-lance, comme journaliste culturel, éditeur, essayiste, chroniqueur et producteur à France Culture.

 

Cette décision aurait pu paraitre précipitée, voire brutale, mais elle ne faisait que suivre une intuition profonde – que je pensais réaliser plus tard, une fois à la retraite – qui m’appelait à venir vivre ici à Tinjacá, dans la montagne de Boyacá, à une heure et demi de la première route goudronnée.

 

Mon projet initial était de m’installer dans cette finca pour me consacrer pleinement à l’écriture, ce qui m’a été donné de faire, entre heurts et bonheur, avec la publication de trois livres, dont deux sur le philosophe allemand Walter Benjamin, dont j’avais écrit la biographie, parue en 2009 chez Actes Sud. Et une nouvelle, directement écrite en espagnole, et publiée par les Presses universitaire de l’Université nationale de Bogotá.

 

Rapidement, je me suis rendu compte que les Dominicains espagnols avaient amené dans leurs malles, entre autres trésors, des plants d’olivier, qui s’étaient très rapidement développés dans toute la vallée de Villa de Leyva, qui connait un microclimat très proche de celui du pourtour méditerranéen. Il en reste des traces, visibles par exemple sur les places de village de la région. J’ai ensuite découvert la famille Antonio Cortés, qui depuis trois générations – Antonio vient de fêter ses 101 ans – s’est employée, dans la finca Olivanto, à réactiver la culture de l’olivier, laissée en friche et tombée dans l’oubli, avant même l’indépendance de la Colombie. On estime qu’il y a aujourd’hui trente mille pieds d’oliviers dans la vallée, la vallée de Saquenzipa.

 

Entretien avec Antonio Cortés Robles, avec sous-titres en français

J’ai commencé à planter des oliviers en 2021, en pleine pandémie, grâce aux quelques droits d’auteur perçus pour la rediffusion de certains documentaires, dont celui où je raconte l’histoire du festival d’Avignon. Cinq ans plus tard, les arbres sont en pleine floraison, et nous aurons la première récolte au mois de juillet 2026, avec le projet de commercialiser la fameuse tapenade provençale, quasi inconnue sur la terre colombienne.

 

Le projet, concrétisé par la création de l’association "Les Oliviers de Boyacá" depuis 2024, avec la complicité de Bernadette Delpirou, ne cherche pas seulement à valoriser commercialement les produits de l’olive créole de Colombie. Comme l’indique le préambule de ses statuts, elle se donne essentiellement pour mission de contribuer à la reforestation et à la réparation des vallées de Boyacá, gravement mises à mal durant des siècles de déforestation plus ou moins intensifs.


L’association "Les Oliviers de Boyacá" accompagne le projet pilote de deux fincas (fermes), Olivanto et El Hornito, qui s’attèlent à la réactivation de cette culture multiséculaire en programmant la plantation d'oliviers à grande échelle dans des zones particulièrement abîmées par l’érosion des sols et devenues désertiques, et mettent en place un réseau de solidarité pour réactiver les milliers d’arbres centenaires qui dorment dans la vallée.

 

El Hornito – Le Fournil – compte actuellement 120 arbres productifs, et une vingtaine de pieds pour la vente, un investissement qui a pu être réalisé grâce aux premiers financements obtenus par le travail de l’association. Partant de l’idée que dans mon cas, mes droits d’auteurs avaient permis de planter les arbres, j’ai formalisé l’idée d’un pourcentage de droits d’auteur, que chaque artiste pourra offrir à notre vallée. Un disque ou un livre vendu, ce sont un ou plusieurs oliviers qui seront plantés, et accompagnés avec soin. La copie pour un arbre – CopyTree.

 

Le CopyTree : reforester par les livres


Comme le disait le premier communiqué visant à diffuser le CopyTree, « Ainsi se renverse la logique mortifère qui veut que pour faire des livres, on abat des arbres. Avec le CopyTree, la littérature, le théâtre, la musique et le cinéma vont pourvoir en faire naître par millions en cédant quelques pourcentages ou décimales de pourcentages des droits d’auteur ou des cachets générés. »

 

Cette dynamique bien fragile nécessite une structuration plus pérenne que des campagnes ponctuelles, afin de pouvoir mettre en place une structure de coopératives – quasi inexistantes en Colombie – qui permettrait d’impliquer de nombreux voisins agriculteurs, qui aimeraient s’investir dans cette culture alternative. Ils y voient une manière concrète de sortir de la monoculture de la tomate – sans pouvoir le faire sur leurs fonds propres, sachant qu’il n’y a aucune subvention de l’État dans ce secteur, et que l’investissement dans l’olivier, malgré sa croissance impressionnante sous le tropique, ne permet pas de rentabilité immédiate.



D’où le verger souterrain que nous avons planté dans les rues de l’oliveraie, qui donne déjà du café, des figues, les lulos, du tabac et des dizaines de plantes médicinales. Cette manière de mélanger les productions, très bien acceptée par les oliviers, permet d’avoir des productions étalées sur toute l’année. Cette future coopérative, qui verra le jour début 2027, aura donc pour mission de suppléer l’absence de toute subvention publique, en accompagnant financièrement, techniquement et humainement, les fermes qui seront candidates. Dans un premier temps, elle leur proposera de fabriquer des tomates séchées dans l’huile à partir de leurs supposés « déchets » – des tonnes de tomates invendables – Olivanto disposant déjà de toutes les machines nécessaires à leur fabrication. Pour renouer avec ce savoir ancestral, perdu avec la culture intensive, qu’il n’y  rien qui ne sorte de la terre sans aucun usage.


Au mitan de l’année 2026, les premiers oliviers plantés au Fournil en 2021, et aujourd’hui âgés de cinq ans, ont donné leurs premiers fruits. Cette première récolte permettra de fabriquer les premières « tapenades de la cordillère » – sur les mêmes machines mutualisées avec Olivanto – avec sa version tropicale, tapenade au piment et citron vert (1).

 

*

 

Pour l’année 2027, nous souhaitons donc mettre en œuvre la deuxième étape du projet, qui prévoit de planter 600 arbres supplémentaires et de construire un « élévateur », qui sera également un ascenseur, afin de pouvoir planter jusqu’au sommet, et atteindre un ensemble de mille pieds. Viendra ensuite la dernière étape, la production d’huile selon un modèle coopératif. Au milieu de la pente, à 2 400 mètres, sur une terrasse naturelle, avec la complicité de mon ami Patrick Garruchet, architecte, nous construirons une maisonnette en pisé  – una cabañita, dans la tradition paysanne de Boyacá –, qui permettra d’accueillir les artistes et les écrivains en résidence.


Pour rendre plus tangible cette invitation à reforester par les livres, voici une estimation de ce que coûte un olivier et son déploiement sur dix ans. Selon leur âge, les oliviers à planter valent entre douze et quinze euros. Quant à l’accompagnement de l’arbre sur dix ans, comprenant la préparation de la terre, le plantage, les multiples phases d’enrichissement du terrain par des engrais, et surtout les différentes étapes de la taille, on peut l’estimer à quinze euros. On peut donner résumer en disant qu’un don de cent euros donnera vie à trois oliviers, et à leur épanouissement pendant une décennie, 2027 – 2037.


Toute personne qui perçoit des droits d’auteur, des royalties ou des cachets, peut décider, en vertu du CopyTree, de céder un pourcentage de cette somme pour planter des oliviers, auxquels elle pourra donner un nom, si elle le souhaite. Ce qui contredit directement l’idée que les livres et plus généralement la culture détruit les forêts pour exister. Nous travaillons naturellement dans le prolongement et dans l’esprit du photographe Sebastiāo Salgado, qui a planté deux millions d’arbres au Brésil… avec ses droits d’auteur (2).

 

*

 

Avec les Oliviers de Boyacá, il s’agit donc à la fois d’une campagne de reforestation impliquant la communauté de notre vallée à travers des projets de type coopératif, mais aussi du déploiement d’un refuge, une bulle spatio-temporelle suspendu, pour toutes celles et ceux qui veulent reprendre la main sur le temps, pendant un moment : penser, marcher et respirer le monde depuis le point de vue singulier des hauts-plateaux de la cordillère. Un lieu pour résider, au sens plein du terme, et prendre soin de la terre.

 

En suivant son rythme actuel, l’association Les Oliviers de Boyacá pourra financer quelques centaines d’arbres par an, mais pour véritablement atteindre son double objectif, écologique et philosophique, c’est-à-dire en construisant durablement un lieu – et peut-être un prototype – pour la reforestation et pour l’écriture – une terre refuge pour planter des arbres et faire de la recherche – elle se sent maintenant suffisamment équipée pour intensifier la dynamique, et solliciter une aide financière auprès d'une fondation environnementale, afin de soutenir la deuxième phase de travaux de l’oliveraie andine.

 

Cette deuxième étape comporte, outre l’amplification du nombre d’oliviers plantées – six-cent nouveaux arbres en deux ans – comporte deux piliers qui vont organiser et donner forme à l’ensemble de l’oliveraie : l’ascenseur et la cabañita.

 

L’oliveraie se trouve sur un mont qui démarre à 2 300 et culmine à 2 450 mètres. L’oliveraie actuelle se trouve en bas de la montagne et compte 120 pieds. En 2027 et 2028 elle sera enrichie de cent arbres, pour atteindre 220 pieds. Ensuite vient une bande de garrigues pleine de myrtilliers sauvages, qui ne peut être touchée, afin de préserver l’écosystème et son humidité naturelle. Tout en haut de la montagne, il y a un grand plat qui va permettre de planter 500 arbres supplémentaires, avec un total de 600 nouveaux oliviers. Cette nouvelle tranche de travaux nécessite impérativement un monte-charge robuste – voire un ascenseur permettant de transporter des personnes – afin de monter les tonnes de terres et d’engrais.

 

Au milieu de la pente, le monte-charge s’arrêtera sur une terrasse naturelle, qui accueillera une maisonnette en pisé donnant sur la montagne sacrée Iguaqué. Cette cabañita aura pour vocation d’héberger les personnes impliquées dans le chantier concret, puis d’accueillir tous ceux, quelle que soit leur discipline, s’attèleront à ce travail de mise en récit de cette nouvelle manière d’habiter, une écologie du lieu habitée par la pensée de ce même lieu.

 

Bruno Tackels

Tinjacá, Mai 2026


(1). Les premiers échantillons s’avèrent très prometteurs, et révèlent que notre olive de Boyacá descend directement de l’olive Picholine, la petite olive de Nice, idéale pour la tapenade.

(2). Voir son magnifique documentaire, Le Sel de la terre (ICI)

INÉDIT

Le conte de l'olivier créole


Avec Le conte de l’olivier créole, Bruno Tackels signe un récit à la première personne où se mêlent biographie et affinités intellectuelles, histoire coloniale de l’olivier et invention d’un dispositif singulier, le « CopyTree », qui propose de convertir une part des droits d’auteur en arbres plantés. Depuis le village de Tinjacá, en Colombie, ce texte explore comment une oliveraie andine peut devenir à la fois refuge, laboratoire écologique et levier de réinvention des économies culturelles. Texte inédit (décembre 2023), ci-dessous en PDF.



El Hornito, la finca où Bruno Tackels a décidé de s'installer en Colombie. Photo DR


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1 commentaire


isabellefrancaix
il y a 10 heures

Que cela fait du bien : le projet de Bruno Tackels brille par son humanité, son énergie et son intelligence ! Oui, c'est ldonc de telles initiatives que la vie peut naître : le "copytree" est une idée exaltante. Les mots feraient vivre les arbres ! Merci Jean-Marc Adolphe et Bruno Tackels ! (J'ai téléchargé le conte et me réjouis de le lire bientôt).


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