Derrière Lvova-Belova, l'archipel des enfants déportés
- Jean-Marc Adolphe
- il y a 11 heures
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La militarisation des enfants ukrainiens déportés en Russie dans le collimateur de nouvelles sanctions de l'Union européenne.
Photo : le camp "Patriot" ("Krympatriotcenter") à Eupatoria, en Crimée.
Maria Lvova‑Belova ne se contente plus de superviser les déportations d’enfants ukrainiens : elle prétend désormais en organiser le « retour » et invoque même la Croix‑Rouge pour se donner des airs d’humanitaire. Pendant que la propagande russe accuse Kyiv de « crimes contre les enfants russes », les chiffres de l’ONU et les enquêtes indépendantes dessinent un tout autre paysage : celui d’un archipel de camps fédéraux, de centres militaro‑patriotiques et d’écoles de cadets où des mineurs ukrainiens sont rééduqués, russifiés et militarisés. Les derniers paquets de sanctions européens et canadiens contribuent à cartographier cet appareil, sans épuiser la liste des responsables (civils, militaires, médiatiques ou ecclésiastiques) qui en assurent le fonctionnement.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Cela fait un moment que l’on n’a pas parlé de Maria Lvova-Belova, l’architecte en chef des déportations d’enfants ukrainiens en Russie. Mais la criminelle aux airs de sainte nitouche ne reste pas inactive. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne manque pas de culot. Dans la presse russe (ICI), elle affirme ainsi avoir remis au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) « des listes d'enfants dans les pays de l'Union Européenne pour leur réunification avec les familles russes ». Et dans la série "plus c’est gros, plus ça passe" (en tout cas en Poutinie), elle affirme encore « qu'une partie des questions relatives au retour des enfants dans leur famille est résolue avec la participation active du CICR. Les représentants de la Croix-Rouge aident à organiser le transport, à payer l'hébergement et à s'engager dans la recherche de mineurs et de leur lien avec les parents vivant en Fédération de Russie. »
Dans le même registre, l’agence TASS (ICI) affirmait voici quelques jours que les forces ukrainiennes mènent des « évacuations forcées » des habitants de la région de Kharkiv et que des « volontaires » ont pour mission d’y emmener des enfants vers des pays de l’Union européenne (sous-entendu : où ils seront livrés à l’exploitation sexuelle et autres trafics d’organes, comme n’a cessé de le répéter, au plus haut niveau, la propagande russe).

En plus, ils sont vraiment méchants, les Ukrainiens : ils sont coupables de crimes de guerre contre les enfants russes. Même qu’elle a des chiffres, Lvova-Belova, qu’elle a donnés à la télévision russe après les avoir transmis fin avril à Vanessa Frazier, représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU pour les enfants et les conflits armés. Selon elle, depuis le début de l’“opération militaire spéciale” (selon l'intitulé du Kremlin), 85 enfants auraient été tués et 220 blessés en Russie par des frappes ukrainiennes. Aucune source indépendante – ni les rapports du Haut‑Commissariat aux droits de l’homme, ni les communiqués de l’ONU – ne vient confirmer de tels chiffres, sortis du chapeau. Qu’à cela ne tienne : Lvova-Belova déplore l’absence de « réaction » des structures internationales… On connait en revanche le nombre de victimes ukrainiennes des frappes russes : fin février 2026, la Mission de surveillance des droits de l’homme de l’ONU recensait au moins 15 172 civils tués et 41 378 blessés depuis le 24 février 2022, dont 766 enfants tués et 2 540 blessés.
Bon… La commissaire présidentielle russe aux droits d’enfants (sic) a bien écrit à au Comité international de la Croix-Rouge mais la teneur de ce document de 54 pages (ICI, en russe) est fort différente de ce que racontent les médias inféodés au Kremlin. Ce "rapport" expose les activités des services de Lvova-Belova depuis 2022 concernant les enfants ukrainiens. Il couvre la période 2022–2026, avec un foisonnement de chiffres, de chronologies, de listes de régions et d’institutions russes, destiné à donner l’apparence d’un bilan administratif détaillé.
Camps fédéraux, centres d’éducation militaro‑patriotique, accueil dans des régions russes éloignées… : ce "rapport" recoupe un certain nombre d’informations mises à jour par plusieurs enquêtes indépendantes, dont celle des humanités (ICI). A ceci près qu’il n’est évidemment jamais question de déportations ou de déplacements forcés, mais d’« évacuations », de « séjours de repos », de « traitements médicaux » ou de « placements temporaires » dans des familles et institutions russes. Cherchant à soutenir l’idée qu’il s’agit d’une politique transparente, soigneusement encadrée et, en creux, légitime, le document aligne des chiffres très précis (on trouve par exemple des données du type « 380 enfants accueillis dans tel centre », « 4 800 enfants dans tel programme », « 20 000 enfants ayant bénéficié de séjours », etc.), sans commune mesure avec l’ordre de grandeur largement documenté par les autorités ukrainiennes, l’ONU, rapports d’ONG et enquêtes indépendantes.
Un nouveau paquet de sanctions de l'Union européenne
Faire passer un monstrueux crime de guerre sous les atours d’une bureaucratie bienveillante, c’est plutôt osé, mais ça ne suffira pas à dédouaner Maria Lvova-Belvia, visée depuis le 17 mars 2023 par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale. Et elle ne sera pas la seule à devoir comparaître, le moment venu.
L’Union européenne vient d’annoncer, le 11 mai dernier, de nouvelles sanctions visant une vingtaine de responsables russes (16 personnes et 7 entités), directement impliqués dans la déportation systématique d’enfants ukrainiens et leur transfert vers la Russie ou des territoires occupés. Au total, ce sont désormais plus de 130 personnes et entités russes sont désormais visées spécifiquement pour leur rôle dans les enlèvements, transferts forcés et programmes de “rééducation” d’enfants ukrainiens, au sein d’un régime de sanctions qui cible plus de 2 500 individus et structures en lien avec l’agression contre l’Ukraine.
Dans le viseur, cette fois-ci : une responsable fédérale (Anastasia Akkuratova (directrice adjointe du département chargé de la politique publique en matière de protection des droits de l'enfant au sein du ministère russe de l'Éducation), et la nébuleuse des camps militaro-patriotiques. Au moins deux de ces entités sont situées en Crimée, que nous avions qualifié le 15 février dernier de « laboratoire génocidaire » (ICI)
(liste des personnes et entités ci-dessous, en PDF).
Ce nouveau paquet de sanctions de l’UE met en lumière un véritable archipel institutionnel consacré à l’endoctrinement et à la militarisation des enfants ukrainiens, que nous avons documenté à plusieurs reprises. Les grands centres panrusses « Smena », « Orlyonok » ou « Scarlet Sails », officiellement présentés comme des lieux de loisirs ou de « développement harmonieux », sont rattachés au ministère russe de l’Éducation et accueillent des mineurs transférés depuis les territoires occupés pour des séjours où se mêlent propagande, réécriture de l’histoire et activités à coloration militaire.

Autour de ce premier cercle, l’UE cible un second niveau d’infrastructures : écoles militaires (Nakhimov Naval School), structures de formation militaro‑patriotique comme les centres « Warrior » ou le camp Avangard dans l’oblast de Volgograd, clubs et organisations semi‑paraétatiques tels que DOSAAF ou le club « Patriot » en Crimée. Selon les enquêtes ukrainiennes et internationales, ces structures encadrent des programmes de type cadet (maniement d’armes, exercices de terrain, usage de drones) où les enfants ukrainiens sont soumis à une discipline militaire et à un discours systématiquement aligné sur les objectifs de guerre du Kremlin.
En agrégeant ces entités dans un même train de sanctions, l’UE reconnaît qu’il ne s’agit pas d’initiatives isolées mais d’un dispositif cohérent, pensé pour arracher des enfants à leur environnement, effacer leur identité ukrainienne et les intégrer à une culture politique et militaire russe. Cet encadré institutionnel vient compléter l’arsenal juridique (CPI, ONU) en désignant, nommément, les infrastructures matérielles de cette politique de déportation et de russification des mineurs.
Ce n’est pas tout. Le 10 mai 2026, lors d’une réunion à Bruxelles de la Coalition internationale pour le rapatriement des enfants ukrainiens (1), la ministre des Affaires étrangères Anita Anand a annoncé un nouveau train de sanctions canadiennes contre des responsables et entités russes impliqués dans les violations des droits des enfants ukrainiens. Le Canada ajoute 23 personnes et 5 entités à sa liste, en vertu du Règlement sur les mesures économiques spéciales visant la Russie, portant à plus de 80 le nombre de personnes/entités spécifiquement sanctionnées pour leur rôle dans les abus envers les enfants ukrainiens (déportation, transfert forcé, endoctrinement, militarisation).
L’étrange oubli de l’Église orthodoxe russe
En dressant ces listes, l’Union européenne, le Canada et leurs partenaires ont le mérite de cartographier ce que le Kremlin s’efforce de masquer : une politique d’État d’appropriation et de reformatage identitaire d’enfants ukrainiens, portée par une alliance très concrète entre ministères, armée, appareils de propagande et réseau de camps « éducatifs ». Mais l’édifice reste encore partiellement dans l’ombre. Manquent notamment, dans ces régimes de sanctions, nombre d’acteurs religieux et para‑religieux – hiérarques de l’Église orthodoxe russe, fondations associées, structures « caritatives » – dont le rôle dans la légitimation et l’accompagnement de ces déportations est désormais largement documenté (2).
La justice internationale avance au rythme lent des procédures, et les sanctions n’ont, à elles seules, que peu de prise sur des responsables qui n’ont ni biens ni mobilité en Occident. Elles n’en constituent pas moins un acte de nomination et de mémoire : elles disent noir sur blanc que ce qui se joue autour des enfants ukrainiens n’est pas une querelle de versions, mais un système organisé de crimes. Le jour où ce système sera jugé, il sera difficile pour ses architectes (civils, militaires, médiatiques ou ecclésiastiques) de prétendre qu’ils ne savaient pas.
Jean-Marc Adolphe
NOTES
(1). La Coalition internationale pour le rapatriement des enfants ukrainiens est une initiative politique et opérationnelle lancée conjointement par l’Ukraine et le Canada pour coordonner les efforts visant à retrouver, ramener et réintégrer les enfants ukrainiens illégalement déportés ou transférés de force par la Russie. Il s’agit d’une coalition d’États et d’organisations internationales (une quarantaine de membres au départ, près d’une cinquantaine aujourd’hui) qui se donnent pour objectif ultime de ramener les enfants ukrainiens dans leurs familles et leurs communautés, en garantissant leur sécurité et le respect de leur identité. La coalition travaille aussi sur la réhabilitation psychologique, médicale et sociale, la reconstitution des liens familiaux et la documentation des crimes pour d’éventuelles poursuites (CPI, mécanismes onusiens, juridictions nationales). L’Ukraine et le Canada en assurent le pilotage politique, avec l’Union européenne comme co‑organisatrice des grandes réunions de haut niveau. Parmi les membres figurent la plupart des États de l’UE, plusieurs pays du G7 et d’autres alliés (États‑Unis, Royaume‑Uni, pays nordiques, États d’Europe centrale, etc.), ainsi que des organisations comme le Conseil de l’Europe ; l’UE et la Suisse sont parfois mentionnées comme observateurs dans les déclarations communes.
(2). Voir l’enquête en trois volets sur les humanités, et notamment "La mafia orthodoxe russe, au cœur des déportations d'enfants", publié le 23 décembre 2025 (ICI).


