Les colons du désastre : la Cisjordanie au bord du gouffre
- Michel Strulovici

- il y a 13 heures
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Des pelleteuses, protégées par les forces de sécurité israéliennes, démolissent une maison palestinienne construite sans permis israélien,
dans le village d’al-Dirat, en Cisjordanie occupée, le 4 mai 2026. Photo Hazem Badert / AFP
En Cisjordanie, la violence des colons ne relève plus de dérives marginales : elle accompagne une politique d’annexion de facto soutenue au sommet de l’État israélien. Face à ce qui menace aussi la sécurité et l’avenir démocratique d’Israël, d’anciens chefs du Mossad, du Shin Bet et de l’armée tirent la sonnette d’alarme.
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Le gouvernement le plus à droite de l'histoire d'Israël poursuit méthodiquement le sabotage de toute perspective de règlement politique des conflits qui ravagent la région. Benjamin Netanyahou et ses alliés ne se contentent plus d'entretenir l'impasse : ils créent les conditions de nouvelles déflagrations. Jusqu'où ces messianistes, pour reprendre le terme de Charles Enderlin, danseront-ils ce tango mortel avec leurs adversaires islamistes ? En Cisjordanie, les colons israéliens harcèlent, pillent et agressent les Palestiniens, les poussant à abandonner leurs terres. Et ces violences, loin d'être le fait de quelques extrémistes isolés, sont encouragées par les ministres d'extrême droite et assumées comme un instrument politique par l'ensemble du gouvernement.
Face à cette escalade, une fronde inédite s'organise au sein même de l'ancien appareil sécuritaire israélien. Le 24 juin 2026, plus de 200 personnalités, parmi lesquelles deux anciens Premiers ministres, plus de 30 généraux à la retraite et plusieurs ex-dirigeants du Shin Bet et du Mossad, ont signé une lettre ouverte exigeant l'arrêt du « terrorisme juif » et du « nettoyage ethnique » en Cisjordanie. Ils accusent le gouvernement Netanyahou de conduire « une politique gouvernementale délibérée dans laquelle tout l'appareil de sécurité, y compris l'armée, le Shin Bet et la police, est consciemment complice ». Un mois plus tard, le 27 juillet, une seconde lettre, adressée cette fois au président américain Donald Trump à la veille de sa rencontre avec Benjamin Netanyahou à la Maison-Blanche, réunissait près de 600 anciens responsables de la sécurité sous l'égide de Commanders for Israel's Security.
Les chiffres officiels comme les rapports des organisations de défense des droits humains décrivent une Cisjordanie au point de rupture. Selon l'OCHA, plus de 3 000 attaques de colons ayant causé des blessés ou des dégâts matériels ont été recensées entre 2025 et juin 2026, touchant environ 260 communautés palestiniennes. Pour la seule année 2026, 76 Palestiniens ont été tués par des colons ou par les forces de sécurité israéliennes, tandis qu'environ 3 800 personnes, dont près de la moitié d'enfants, ont été déplacées de force.
Ces violences sont abondamment documentées par des ONG israéliennes et palestiniennes. Près de Qusra, dans le gouvernorat de Naplouse, un avant-poste de colons installé depuis novembre 2025 a entraîné une multiplication des intrusions, des agressions, des vols, des incendies et des actes de vandalisme, jusqu'à l'attaque d'une mosquée. En juillet 2026, dans le secteur de Ras al-Ein, également proche de Naplouse, des colons ont coupé l'eau et l'électricité de trois habitations palestiniennes. Le 9 août, ils ont bloqué les accès aux maisons et dressé une tente entre elles, piégeant trois familles, soit une quinzaine de personnes, dont au moins deux enfants. Les forces de sécurité israéliennes, sollicitées, ne sont pas intervenues pour mettre fin à cette situation. Les soldats n'ont démonté la tente que le 13 août, sans expulser les colons, restés sur place.
Le week-end des 30 et 31 août 2026, de nouvelles attaques ont été menées en coordination avec l'armée à Silwad, Sinjil et Umm al-Khair, dans le centre de la Cisjordanie. Yair Dvir, porte-parole de l'ONG israélienne B'Tselem, résumait ainsi la situation sur RFI le 3 septembre : « C'est un phénomène qui se produit partout en Cisjordanie. Nous assistons à de plus en plus d'attaques menées par des milices de colons. La plupart du temps, celles-ci sont soutenues par l'armée israélienne. Souvent, l'armée israélienne participe même à ces attaques. » Quelques semaines plus tôt, les 25 et 26 juillet, des colons avaient attaqué les villages de Tell et Sarra. À Sarra, des maisons et des voitures ont été incendiées, tandis que plusieurs centaines d'oliviers étaient déracinés par des bulldozers israéliens.
Contrairement au récit officiel qui renvoie ces exactions à une simple « poignée d'extrémistes », de nombreuses enquêtes montrent qu'elles s'inscrivent dans un dispositif structurel de soutien politique, administratif et sécuritaire. Le gouvernement Netanyahou a légalisé, ou accéléré la légalisation, de dizaines d'avant-postes agricoles illégaux et approuvé la construction de nouvelles colonies, notamment dans la zone E1, dont l'annexion couperait la Cisjordanie en deux. En août 2026, Netanyahou revendiquait devant des maires de colonies la création de « 104 communautés et 160 fermes » sous son mandat, avec « d'autres à venir ».
Le ministre des Finances Bezalel Smotrich, qui dispose aussi de prérogatives au ministère de la Défense, joue un rôle central dans cette dynamique. Il soutient ouvertement l'extension des avant-postes jusque dans les zones A et B, pourtant censées relever de l'Autorité palestinienne selon les accords d'Oslo. Depuis la fin de 2022, au moins 30 avant-postes ont ainsi été établis dans ces zones, dont un en zone A, avec un appui tacite ou explicite d'élus de la coalition et sans opposition notable des forces de sécurité. Dans le même temps, le financement public de la colonisation a fortement augmenté : les colonies classées « zones prioritaires nationales » ont bénéficié d'aides accrues pour un total de 254,6 millions de dollars en 2026.
L'impunité judiciaire parachève ce dispositif. Depuis 2020, aucun colon reconnu coupable de la mort de civils palestiniens n'a été condamné à une peine de prison ferme par la justice israélienne, malgré la multiplication des crimes et des agressions graves.
Nettoyage ethnique
Face à cette dynamique annexionniste, la contestation venue des anciens cadres sécuritaires israéliens prend de l'ampleur. Dès février 2026, cinq anciens directeurs du Shin Bet accusaient Netanyahou de fuir ses responsabilités et réclamaient une commission d'enquête d'État. Puis, dans une lettre rendue publique le 16 mars, quatre anciens majors et brigadiers généraux membres de Commanders for Israel's Security dénonçaient un système organisé, hiérarchisé et orienté vers un objectif clair : vider de larges zones de toute présence palestinienne par la menace, la destruction et la terreur. Itamar Yaar, ancien membre du Conseil national de sécurité et président de l'organisation, résumait leur analyse en une formule sans ambiguïté : il s'agit, disait-il, de terroriser les Palestiniens pour les pousser au départ.
Matan Vilnai, ancien chef d'état-major adjoint, député, ministre et ambassadeur, allait dans le même sens : croire que cette terreur pourrait servir Israël relève, selon lui, d'une faute stratégique majeure, susceptible d'entraîner toute la région dans une guerre dont personne n'a besoin. En juin, puis en juillet 2026, l'élargissement spectaculaire du nombre de signataires a confirmé que cette alerte n'était plus marginale, mais portée par une part significative de l'establishment sécuritaire.
Parmi les signataires figurent notamment les anciens chefs d'état-major Ehud Barak, Moshe Yaalon et Dan Halutz, les ex-directeurs du Mossad Tamir Pardo, Efraïm Halevy et Danny Yatom, ainsi que les anciens chefs du Shin Bet Nadav Argaman, Yoram Cohen, Ami Ayalon, Yaakov Peri et Carmi Gillon. Cette opposition ne se limite pas à des tribunes. En mars 2026, le chef d'état-major en fonction, le lieutenant-général Eyal Zamir, condamnait lui aussi les violences des colons lors d'une visite au commandement central, appelant les autorités à « s'opposer à ce phénomène et à l'éradiquer avant qu'il ne soit trop tard ». Il n'a manifestement pas été entendu.
La multiplication de ces prises de position révèle une fracture grandissante entre, d'un côté, une partie des institutions sécuritaires, qui voit dans la violence des colons une menace stratégique pour Israël, et, de l'autre, un gouvernement qui l'encourage au nom d'un projet d'annexion de facto.
Mutation idéologique
Comme cela a déjà été montré dans l'article consacré à la zone E1, ce corridor de 12 km² entre Jérusalem-Est et Ma'ale Adumim n'est pas une simple extension résidentielle. Son annexion compromettrait la continuité territoriale d'un futur État palestinien et porterait une charge symbolique considérable. En s'engageant dans cette voie, Benjamin Netanyahou et ses alliés d'extrême droite ne grignotent pas seulement la Cisjordanie : ils organisent méthodiquement la mort de toute solution politique viable et entraînent Israël dans une fuite en avant suprémaciste qui fracture sa société, son armée et son rapport au droit international.
Cette offensive s'inscrit dans une transformation plus profonde de la nature même de l'État israélien. La Déclaration d'indépendance de 1948 proclamait l'égalité complète des droits sociaux et politiques pour tous les citoyens, sans distinction de religion, de race ou de sexe, garantissait la liberté de conscience, de culte, d'éducation et de culture, et affirmait le respect de la Charte des Nations unies. Aujourd'hui, la droite et l'extrême droite israéliennes, instrumentalisant la tragédie du 7 octobre, traitent ce texte fondateur comme un vestige encombrant. Depuis trois décennies, Netanyahou a systématiquement choisi la solution la plus droitière, jusqu'à altérer la nature même de l'État voulu par ses fondateurs.
Le sociologue Yagil Lévy, spécialiste de Tsahal, décrit cette mutation comme le produit d'une transformation structurelle du pouvoir. Selon lui, le gouvernement actuel ne représente pas une parenthèse, mais l'aboutissement d'un projet porté par deux droites, le secteur national-ultra-orthodoxe et une droite mizrahi populaire rassemblée autour d'Itamar Ben-Gvir, qui cherchent à refaçonner le régime lui-même. Leur cible, explique-t-il, est l'ordre mamlakhti, c'est-à-dire l'État civique traditionnel, l'État de droit laïc, une fonction publique forte, des garde-fous démocratiques certes limités mais réels, ainsi qu'un engagement formel envers le droit international. Au cœur de cette entreprise se trouve le démantèlement des derniers contre-pouvoirs de la classe moyenne laïque : la Cour suprême, la haute administration, les médias, l'université et le haut commandement militaire.
Référendum
Les élections législatives israéliennes d'octobre 2026 prennent dès lors l'allure d'un référendum sur la nature même de l'État. Comme l'écrit David E. Rosenberg dans Foreign Policy, la question essentielle du scrutin prévu le 27 octobre est de savoir si Israël demeurera la démocratie libérale imaginée par ses fondateurs en 1948, ou s'il s'engagera plus avant vers un régime illibéral imprégné de judaïsme orthodoxe.
Revenu au pouvoir en 2022 après avoir dirigé pendant douze ans une succession de gouvernements de centre droit, Netanyahou a accéléré son virage vers la droite dure et l'extrême droite. Deux objectifs ont vite émergé : affaiblir l'indépendance de la justice et « judaïser » la société, tout en accordant un soutien massif à la colonisation de la Cisjordanie. Dans le même temps, le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir a transformé la police en instrument politique, réprimant les manifestants antigouvernementaux et laissant prospérer les attaques de colons, tandis que le ministre de la Défense Israel Katz poursuivait la même logique avec l'armée.
L'opposition parlementaire israélienne demeure divisée et souvent peu efficace, mais elle défend encore l'indépendance judiciaire, refuse la politisation de l'armée et de la police, et commence à contester plus frontalement la violence des colons en Cisjordanie. Elle remet aussi en cause les privilèges accordés aux ultra-orthodoxes, notamment l'exemption du service militaire. Une victoire de cette opposition constituerait aujourd'hui le seul moyen institutionnel de freiner la marche d'Israël vers une démocratie illibérale.
À l'automne 2026, les Israéliens ne choisiront donc pas seulement entre des listes et des coalitions. Ils devront trancher sur le type d'État dans lequel ils acceptent de vivre. La violence des colons en Cisjordanie n'est plus un épiphénomène : elle est devenue le symptôme central d'un projet politique qui substitue la conquête territoriale et la domination démographique à toute idée de compromis. Lorsque des pans entiers de l'ancien appareil sécuritaire parlent désormais de « terrorisme juif » et de « nettoyage ethnique », ce n'est pas par excès de langage, mais parce qu'ils voient se dessiner un Israël peut-être plus fort militairement à court terme, mais fragilisé à long terme, et menacé de faillite morale et politique si l'expérience Netanyahou se prolonge.
Dans ce contexte, la question n'est plus seulement celle de la viabilité d'un futur État palestinien. Elle est aussi de savoir si Israël peut encore se reconnaître dans les principes de droit et d'égalité qui fondaient sa légitimité internationale en 1948.
Tant que les dirigeants israéliens continueront à appeler « sécurité » ce qui ressemble de plus en plus à une annexion déguisée, et « défense » ce qui s'apparente à une expulsion méthodique, l'écart entre l'État proclamé et l'État réel continuera de se creuser. Hannah Arendt l'écrivait déjà dans L'État totalitaire : avant même que les dirigeants de masse ne s'emparent du pouvoir pour modeler la réalité à l'image de leurs mensonges, leur propagande se caractérise par un mépris extrême des faits, parce qu'à leurs yeux le fait lui-même dépend du pouvoir de le fabriquer. Les élections d'octobre 2026 ne seront donc pas une simple alternance : elles testeront la capacité d'Israël à reprendre prise sur sa propre réalité, ou à s'abandonner à une fiction politique dont les colons de Cisjordanie sont déjà les acteurs armés.
Michel Strulovici
NOTES
(1). Charles Enderlin réédite prochainement, avec une préface actualisée, son ouvrage fondamental : Le Grand aveuglement. Israël face à l'islam radical.
(2). Le gouvernorat de Naplouse est une subdivision administrative de la Cisjordanie occupée. Il relève de l'Autorité palestinienne pour les affaires civiles, mais demeure sous contrôle sécuritaire israélien dans une grande partie de son territoire, conformément au régime issu des accords d'Oslo. La Cisjordanie est divisée en trois zones : la zone A, sous contrôle civil et sécuritaire palestinien ; la zone B, sous contrôle civil palestinien mais à responsabilité sécuritaire israélienne ; la zone C, sous contrôle total israélien, où se concentrent la majorité des colonies et des avant-postes illégaux.





Écœuré, dégouté !
Informé au jour le jour par "Times of Israël" (en français) et " Forward " (en anglais), je reçois des nouvelles de plus en plus catastrophiques des territoires occupés dont la Cisjordanie.
Le gouvernement d'extrême² droite conduit une politique jusqu’au-boutiste hallucinée.
Bref, Cassandra Wilson " The Weight " (album " Belly of the Sun ", 2002)
" https://www.youtube.com/watch?v=Z_f9sUY7_pg&list=PLmB8EzU36iC4kTFKlZAuVYzre1Z6pNPky "