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"Libérer les énergies", un credo évangéliste. La faillite de la start-up nation / 03.



Troisième épisode de "la faillite de la start-up nation" (premières séquences ICI et ICI). D'Uber en McKinsey, Emmanuel Macron se veut l'apôtre de la disruption, avec un "grand projet culturel" : transformer la France en un pays où les start-up pousseraient comme des champignons. Seuls quelques "esprits chagrins" se refusent à voir l'avenir radieux que dessine la "French Tech", dont l'actuel Président de la République est le prédicateur messianique. Mais avec quelle boussole, et pour quel cap ?


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Emmanuel Macron est un croisé.

Sa religion est celle de la finance. En tout cas, d’une certaine finance…


Il faut croire à une certaine part de sincérité de sa part lorsqu’il se proclamait "ni droite, ni gauche" (encore que, pour financer sa première campagne électorale, il a dû se tourner vers une droite très droitière, qui demande aujourd’hui son dû, on y reviendra dans un prochain épisode).


Emmanuel Macron n’a aucune idéologie fondatrice, il est le reflet d’une génération qui pense grosso modo que l’idéologie, c’est has been.

Donc, il navigue à vue. Sans boussole. Et sans doute, sans cap.

Enfin si. Ce cap fut de faire de la France une "start-up nation" (Lire ICI). Foi en la modernité, en l’innovation, voire en la disruption. Pourquoi pas ?


Ce crédo quasi messianique, Emmanuel Macron l’a réaffirmé tout récemment, le 20 février dernier, lors de son discours aux acteurs de la French Tech, pour les 10 ans de ladite "French Tech". Dans ce discours, le Président de la République utilise dix-sept fois le mot "écosystème", qu’il confond allègrement avec celui de "Nation" :


« On a besoin, en termes d'organisation et au niveau humain de redéployer d’efforts pour, face à ce défi des compétences, trouver l’innovation organisationnelle avec notre système éducatif pour aller former et chercher les talents dont on a besoin, et trouver aussi de l’innovation organisationnelle et sociale pour aller les chercher partout dans la société et qu'on ait vraiment un écosystème qui ressemble à la Nation française, c'est-à-dire qui est ouvert, audacieux et qui croit dans l'avenir. »


Cet « écosystème » est celui d’un pays qui croit en l’avenir (mais qui n’y croirait pas ?) :


« (…) Je vous le dis avec beaucoup de fierté, on ne lâchera rien et il n'y a aucune chance que les esprits chagrins, ceux qui veulent regarder le passé, se dire que la France devrait être un pays à l'arrêt ne gagnent un centimètre. »


Voilà, d’un trait de langage, délégitimés celles et ceux (les "esprits chagrins") qui, sans renoncer à l’avenir (qui le voudrait ?), aimeraient que cet "avenir" ne passe par pertes et profits un certain nombre d’acquis et d’avantages sociaux.

Or, de ce passé, il chaut à Emmanuel Macron de faire table rase. Et ceux qui n’adhèrent pas à cet évangélisme pastoral sont tenus pour "immobilistes", autant dire : des ringards.


En 2014, le député socialiste Thomas Thévenoud était l’un de ces "ringards". Ce zozo avait fait passer à l’Assemblée nationale une loi pour encadrer les conditions pour devenir chauffeur Uber, trois ans après l’arrivée de l’entreprise américaine en France, et interdire de facto UberPop, le service qui avait provoqué un gigantesque mouvement de colère des taxis dans l’Hexagone en permettant à tout un chacun de devenir chauffeur occasionnel.


Heureusement, un nouvel arrivant au ministère de l’Économie et des finances, un certain Emmanuel Macron, allait s’employer à mettre bon ordre à ce désir législatif de "régulation". Le 1er octobre 2014, il recevait dans le plus grand secret, à Bercy, les cadres d’Uber. Au sortir de cette rencontre, Mark MacGann, le lobbyiste en chef d’Uber pour la zone Europe, Afrique, Moyen-Orient, écrivait à ses collègues : « Meeting méga top avec Emmanuel Macron ce matin. (…) « En un mot : spectaculaire. Du jamais-vu. Beaucoup de boulot à venir, mais on va bientôt danser. »


La secte Uber est au droit du travail ce que les sectes évangélistes sont au dogme religieux : peu importe le texte, pourvu qu’on ait la foi… et le charisme pour faire avaler toutes sortes de couleuvres.

Pour Emmanuel Macron, l’une de ces couleuvres est un véritable mantra : « Libérer les énergies ». Naturellement, cela marche : qui serait pour la rétention des énergies, ou encore pour la libération les léthargies ?

Emmanuel Macron rencontre le PDG d’Uber, Dara Khosrowshahi, au palais de l’Élysée,

le 23 mai 2018. Photo Christophe Petit-Tesson / AFP


Dès qu’il accède au ministère de l’Économie et des Finances, le 26 août 2014, Emmanuel Macron fait du "dossier Uber" un cheval de bataille personnel, au point de convenir avec la firme californienne d’un « deal » (comme l’appellent les cadres d’Uber France) qui repose sur un échange simple : en contrepartie de la suspension d’UberPop (un service déjà déclaré illégal à plusieurs reprises et que l’entreprise envisageait de toute façon d’arrêter), Emmanuel Macron fait miroiter une simplification drastique des conditions nécessaires pour obtenir une licence de VTC. Un « deal » dont ni le Président de la République (François Hollande), ni le Premier ministre (Manuel Valls), ni le ministre de l’Intérieur (Bernard Cazeneuve), ni celui des Transports (Alain Vidalies) ne sont informés, comme l’a révélé la saga « Uber Files » (une enquête reposant sur des milliers de documents internes à Uber adressés par une source anonyme au quotidien britannique The Guardian, et transmis au Consortium international des journalistes d’investigation et à une quarantaine de médias partenaires.


Déjà, c’est tout seul, au nom de la "disruption ", qu’Emmanuel Macron (ne) joue (pas) collectif.

Fin 2014, il défend le modèle Uber lors d’une conférence en déclarant à qui veut l’entendre que « [son] job n’est pas d’aider les entreprises établies mais de travailler pour les outsiders, les innovateurs ». Quitte à s’affranchir de la loi, du Code du Travail et autres babioles défendues par des « esprits chagrins ». Et en (bon) communicant qu’il est, pour mieux évangéliser les foules à la religion de la disruption (1), Emmanuel Macron ajoute une touche sociétale : « Je ne vais pas interdire Uber, ce serait renvoyer [les jeunes de banlieue sans qualifications] vendre de la drogue à Stains [Seine-Saint-Denis] », déclare-t-il ainsi à Mediapart en novembre 2016. De l’art de faire mouche…


En réalité, le cheval de bataille qu’enfourche Macron avec Uber est un cheval de Troie, qui lui permet de se faire passer pour le champion de l’innovation face aux "immobilismes", quitte à fortement bousculer le "modèle social" français. Ce modèle social, qui repose sur une combinaison de réglementations gouvernementales et de négociations collectives entre les employeurs et les syndicats, et qui comprend une sécurité sociale universelle, qui garantit des prestations telles que les soins médicaux, les allocations familiales et les pensions de retraite, n’est-il pas décrié avec forte propagande par les apôtres de l’ultralibéralisme, qui l’accusent d’entraver la compétitivité économique du pays, dans le contexte de la mondialisation et de la concurrence internationale ?


Lire sur les humanités : « Tous concurrents, tous morts », par Michel Strulovici


Comme le marquis de Sade a donné son nom au sadisme, et Sacher von Masoch (bien malgré lui) au masochisme, Uber a donné le sien au concept d’ubérisation (2).


Mais il n’y a derrière Uber ni Justine, ni Vénus à la fourrure, et les "malheurs" que cela peut engendrer ne sont guère ceux de la Vertu. Le nirvana de l’ubérisation peut toutefois représenter, pour certains golden boys biberonnés à l’adoration de la finance, une forme de jouissance quasiment sexuelle. En tout cas, dans le concept d’ubérisation, il y a un truc qui plait bien à Emmanuel Macron : la mise en relation directe des "clients" et des "prestataires de services", qui évacue de facto les encombrants "intermédiaires".


On retrouve cela dans la conception de la "start-up nation" dont il se veut le héraut : comme au jeu des petits chevaux, on saute allègrement les "corps intermédiaires" de la fonction publique ; et comme vient de le montrer le passage à la hussarde de la réforme des retraites, on méprise et dédaigne la représentation syndicale ainsi que la représentation parlementaire (dès que celle-ci n’est pas inféodée au culte jupitérien de la disruption).


Illustration Romain Doucelin / Hans Lucas


McKinsey ou le monde comme si…


Le recours quasi frénétique aux "bons" conseils du cabinet McKinsey est un autre marqueur de la "start-up nation" macronienne.

Plutôt que de travailler avec des experts et des universitaires pour élaborer des politiques publiques, le régime jupitérien a préféré faire appel à des "consultants" dont le cœur de cible est le management de la sphère privée.


Mais confier à McKinsey le pilotage de la réforme des APL (aides personnalisées au logement), était-ce vraiment nécessaire, surtout lorsqu’on sait que cette réforme a finalement entraîné des retards des paiement pour les bénéficiaires (Lire ICI) ?

Confier au même cabinet McKinsey, comme l’a fait la Caisse nationale des allocations familiales, une mission à 425.000 € pour améliorer la gestion des centres d'accueil pour la petite enfance, était-ce bien judicieux ? Ou encore, 496 800 euros pour une mission «sur l’évolution du métier d’enseignant», réalisée… «sans consulter la communauté enseignante ou les représentants syndicaux», comme l’a révélé une commission d’enquête parlementaire, n’était-ce pas un peu fort de café ? (3)

Sans oublier les 13 millions d’euros versés au toujours-le-même cabinet McKinsey à partir de novembre 2020 pour "plancher" sur la crise sanitaire, la vaccination, les tests, le passe sanitaire, et même les scénarios de reprise des transports collectifs après le confinement. Sans oublier, non plus, les 920.000 versés pour préparer une réforme… des retraites.


Que la puissance publique souhaite, de temps à autre et sur des dossiers précis, puisse faire appel à des cabinets de conseil en stratégie, il n’y a là, a priori, rien de répréhensible ou condamnable. Mais sous le règne d’Emmanuel Macron, ces recours ont connu une ampleur inédite, avec des missions et des montants qui laissent songeur. Selon Le Monde (29/03/2022), McKinsey a réalisé au moins une quarantaine de missions pour le compte du gouvernement, de la présidence ou des agences de l’État, entre 2018 et 2021, pour un coût compris entre 28 millions et 50 millions d’euros.


Cerise sur le gâteau : une toute récente enquête de la cellule investigation de Radio France (ICI) a établi qu’une dizaine de consultants de McKinsey ont participé à la campagne d’Emmanuel Macron de 2017 de manière "active" voire "intrusive", sans que leur "travail" ne soit facturé ni même déclaré. Une l’information judiciaire a été ouverte en octobre 2022 par le Parquet national financier pour "tenue non-conforme de comptes de campagne" et "minoration d’éléments comptables" concernant les campagnes présidentielles d’Emmanuel Macron de 2017 et 2022. Une autre information judiciaire a été ouverte pour "favoritisme" et "recel de favoritisme" pour déterminer si McKinsey n’a pas obtenu, en échange de ces prestations, des contrats publics de manière indue, une fois Emmanuel Macron au pouvoir. De nouvelles perquisitions ont eu lieu le 22 mars dernier au domicile de Clarisse Magnin, directrice générale de McKinsey France et chez un ancien collaborateur du président de la République. Ambiance, ambiance…


Le nom de McKinsey, pratiquement inconnu du grand public, est apparu en France lorsqu’il est apparu que ce cabinet de conseil parvenait, au prix d’écritures comptables légales mais discutables, ne payait en France aucun impôt.


La presse française n’est guère aller chercher plus loin. Pourtant, sur la "pieuvre McKinsey", qui a donc apporté son concours aux campagnes électorales d’Emmanuel Macron, il y aurait de quoi faire tout un roman.

Le scandale le plus retentissant auquel a été mêlé McKinsey aux États-Unis portait sur un opioïde, OxyContin, fabriqué et commercialisé par la firme Purdue Pharma. Alors que le caractère dangereusement addictif de cet analgésique avait été établi, McKinsey a incité Purdue Pharma à "booster" ses ventes, aidant de surcroît la firme pharmaceutique à élaborer un plan pour "contrer les messages émotionnels" des mères dont les enfants étaient devenus dépendants de l'OxyContin. En février 2021, pour stopper les poursuites judiciaires engagées à son encore dans 47 États américains, McKinsey a déboursé la coquette somme de 573 millions de dollars.


Ce n’est qu’un scandale parmi d’autres. On retrouve encore McKinsey dans les arcanes de la faillite frauduleuse du groupe Enron, spécialisé dans l’énergie, en 2001. Et encore… McKinsey a contribué à la crise économique et financière de 2007-2008 en encourageant les banques à titriser les crédits immobiliers de leurs clients via des titres adossés à des créances hypothécaires et à augmenter les montants de dette dans leur bilan afin de bénéficier d'effets de levier contribuant ainsi à augmenter leur exposition au risque.


En Afrique du Sud : accusations de corruption, portant sur plusieurs millions de dollars, avec l’entreprise Trillian, pour « conseiller » la compagnie d'électricité publique Eskom. Au Maroc : dans le cadre du "Plan Maroc Vert", McKinsey, a été chargé de définir la politique agricole du pays. Le plan préconisait le développement d’une agriculture intensive, qui a eu des conséquences dramatiques sur les réserves d'eau du Maroc. Dans le rapport McKinsey, le mot « eau » ne figurait pas une seule fois…


En décembre 2018, une somptueuse « fête d’entreprise » en Chine, à Kashgar, dans le Xinjiang,

à proximité immédiate d’un camp où sont internés des Ouïghours…


McKinsey n’est pas davantage regardant en matière de droits humains.


En janvier 2021, McKinsey interdit explicitement à ses collaborateurs basés en Russie de participer aux manifestations pro-Navalny, un militant hostile à Vladmir Poutine, et de poster des messages politiques sur les réseaux sociaux. Pour Henry Foy, correspondant à Moscou du Financial Times, rester « neutre », comme le recommande McKinsey à ses employés, dans la Russie de Poutine, revient à soutenir le statu quo, c'est-à-dire un gouvernement autoritaire.


En Arabie saoudite, en 2015, les consultants de McKinsey avertissent le régime saoudien que trois personnes (l'écrivain Khaled al-Alkami, Mohamed Abdulaziz un dissident saoudien exilé au Canada, et un internaute anonyme postant sous le nom d'Ahmad) formulent des critiques particulièrement virulentes à l'égard des réformes menées par le gouvernement. Après la remise de la note de McKinsey, Khalid al-Alkami et deux de ses frères sont emprisonnés.


Et le meilleur pour la fin : en 2018, le New York Times révélait que le cabinet McKinsey travaille pour le compte de plusieurs gouvernements autoritaires comme celui de la Chine. Mc Kinsey a été jusqu’à organiser une somptueuse fête d'entreprise à proximité immédiate d'un des camps d'internement du Xinjiang où plusieurs milliers d'Ouïghours sont détenus sans aucun motif. Une semaine auparavant, les Nations unies avaient dénoncé les détentions massives de Ouighours et demandé à la Chine d'y mettre fin (lire sur le New York Times)...


C’est donc à cette entreprise particulièrement vertueuse (sic) qu’Emmanuel Macron a confié une partie du management de ses campagnes électorales, avant de la récompenser en espèces sonnantes et trébuchantes sur toutes sortes de contrats et missions en tout genre, plutôt que de faire appel aux compétences internes de la fonction publique. Choisir ses "amis", c’est déjà dire un peu qui l’on est.


"Tech for Good", l’un des nombreux labels de l’imitative tous azimuts d’Emmanuel Macron pour promouvoir les start-ups.


La "French Tech" : un modèle et une réussite, vraiment ?


Fondé aux États-Unis en 1926, le cabinet McKinsey n’est pas vraiment une start-up.

Pourtant, c’est encore et toujours le même cabinet McKinsey que choisit Emmanuel Macron pour accompagner l’organisation des sommets Tech for Good, qui ont vu défiler les patrons du numérique à l’Élysée.


C’est quoi, Tech for Good ? Une démarche « qui vise à mettre l’impact sociétal au cœur de la croissance économique, grâce aux nouvelles technologies et aux outils digitaux. Cet écosystème d’entreprises, d’associations et d’investisseurs agit en synergie comme un levier fort de transition écologique et d’innovation sociale ». Afin d'enfumer leur monde, les cabinets de conseil en stratégie sont particulièrement doués pour affubler tout et n’importe quoi d’un vocabulaire séduisant, qui sonne bien. On appelle ça la « novlangue » (un terme inventé par George Orwell dans 1984). (4)


Pourquoi s’embêter avec des "procédures administratives" d’un autre âge que seuls défendent encore des "esprits chagrins" ? Pour cette prestation de service, l’Élysée s’est dispensé de tout avis d’appel d’offres, comme y oblige pourtant la loi. Il faut dire qu’officiellement, la participation de McKinsey fut… bénévole.

C’est assez mal connaître le cabinet américain que de l’imaginer faire œuvre philanthropique (5). « En coulisses », écrivait Le Monde, « McKinsey se laisse aller à un étrange mélange des genres, dévoilé par la commission d’enquête du Sénat. Pour appuyer sa candidature à un gigantesque marché public de conseil, il fait valoir que, s’il remporte cet appel d’offres, il pourra introduire les dirigeants de la centrale d’achat de l’Etat, l’Union des groupements d’achats publics (UGAP), au prochain sommet Tech for Good. Une manière d’utiliser à son profit sa généreuse prestation bénévole pour la présidence. » Emmanuel Macron n’y trouve rien à redire. Pour lui, c’est du "win-win" (gagnant-gagnant).


Mais que ne ferait-on pas pour atteindre le Graal ? Le Graal, pour Emmanuel Macron, c’est start-upiser la France. En cinq années de son premier quinquennat, il a été le premier Président de la République à ne lancer aucun "grand projet culturel" (hormis la reconstruction de Notre-Dame de Paris, des circonstances imprévues l’y ayant obligé). En revanche, ce fut déluge de dispositifs pour soutenir "l’économie innovante", de préférence "disruptive".


Tech for Good, donc, mais aussi French Tech Hub, France Export et Attractivité, Next40, Viva Tech, la mission France 2030, les "fonds Tibi", Scale Up Europe, la European Tech Champion Initiative, etc. : n’en jetez plus, la cour est pleine !


Même certains détracteurs des politiques mises en œuvre par Emmanuel Macron lui accordent grâce pour cet "activisme" effréné. En matière d’innovations en tout genre, le coq gaulois n’a-t-il pas carte à jouer ? Nous autres, Français, « on est plutôt inventifs et plus que la moyenne », cocorisait Emmanuel Macron en février dernier dans son discours à l'adresse des acteurs de la French Tech.


Extrayons-nous de la propagande pour regarder sereinement la réalité, non sans avoir précisé qu’il ne s’agit pas ici de dénigrer les start-up en tant que telles. Nous en sommes toutes et tous utilisateurs, à commencer par la plus connue d’entre elles, Doctolib, (créée en 2013, et qui ne doit donc rien au règne de Macron), qui tient désormais lieu de secrétariat quasi obligé pour prendre rendez-vous chez le toubib.


Le 20 février dernier, lors de son discours devant les acteurs de la French Tech, Emmanuel Macron se disait « très fier de la French Tech qui transforme le pays, change la vie de nos compatriotes ». Et de brandir, chiffres à l’appui, un bilan glorifiant : en 10 ans, 25.000 startups et 500.000 emplois directs ? Chapeau, l’artiste !


Mais d’où sort ce chiffre de 25.000 startups créées ? Questionné sur ce point, ChatGPT répond : « Le nombre exact de startups créées en France entre 2012 et 2022 n'est pas encore connu, car les données pour l'ensemble de la période ne sont pas encore disponibles ». En outre, il y a start-up et start-up. La France ne compte que 26 licornes (valorisées plus d’un milliard d’euros) (6). Pour le reste, (menu fretin), il convient de préciser que, selon une étude de Startup Genome (organisme de conseil et de recherche en matière de politique pour les organisations publiques et privées qui s’engagent à accélérer le succès de leur écosystème de startups), le taux d’échec des startups est de… 90% (d’autres estimations situent ce chiffre entre 60% et 75%, ce qui reste particulièrement élevé).


Ces start-up particulièrement florissantes auraient créé en 10 ans, selon Emmanuel Macron, 500.000 emplois directs. Là encore, le chiffre est invérifiable, vu « qu’il n'existe pas de données consolidées et définitives sur ce sujet » (ChatGPT). Entre 2017 et 2019, toutefois, selon l'observatoire FrenchWeb, les start-up auraient créé environ 200 000 emplois. Pas besoin cependant de consulter McKinsey pour corréler ce chiffre avec celui du taux d’échec précédemment indiqué. Sur 200.000 emplois "créés" entre 2017 et 2019, on peut ainsi raisonnablement penser que seuls 20.000 à 60.000 emplois ont été effectivement créés dans la durée…


Enfin, que doivent réellement ces créations de start-up et d’emplois afférents au volontarisme affiché d’Emmanuel Macron ? Il faut pour cela comparer avec quelques pays voisins… En Espagne, entre 2017 et 2019, les start-up auraient créé environ 30.000 emplois, donc beaucoup moins qu’en France (mais la population espagnole est de 46,8 millions d'habitants, contre 67,4 en France). En Allemagne, en revanche (83,2 millions d'habitants), les start-ups auraient créé, entre 2017 et 2019, 325.000 emplois, donc beaucoup plus qu’en France, sans faire tout le tintouin mis en scène par Emmanuel Macron, et en s’appuyant, beaucoup plus qu’en France, sur les pôles publics de recherche et d’excellence.


Pour parvenir au résultat affiché par Emmanuel Macron, la France a, en revanche, beaucoup plus dépensé que ses voisins européens. A lui seul (compte non tenu d’autres aides publiques), le Programme d'Investissements d'Avenir (PIA), lancé en 2010, a consacré près de 15 milliards d'euros à l'innovation et à la compétitivité des entreprises, dont une partie pour les start-up. La dernière vague de financement du Programme d'Investissements d'Avenir, annoncée en décembre 2020, prévoit une enveloppe de 20 milliards d’euros sur la période 2021-2025. Ce qui fait plutôt cher de l’emploi supposément "créé".


Mais s’il s’agit de préparer l’avenir, pourrait-on dire, ne lésinons pas sur la dépense !

L’avenir, mais quel avenir ? En quoi l’essor de ces start-up pourrait-il faire projet de société, selon quelle vision stratégique et selon quels objectifs communs ?


Dans son discours du 20 février dernier, Emmanuel Macron se vantait : « On est allés vers, si je puis dire, de plus en plus de Deep Tech et de plus en plus de vert ».

La « Deep Tech », ce sont principalement des « innovations de rupture » que l’on -trouve principalement dans l'intelligence artificielle, la biotechnologie, la nanotechnologie, la robotique, la photonique, la science des matériaux, la cryptographie, l'informatique quantique et d'autres technologies émergentes. Ah bon, ça ne fait pas forcément rêver dans les chaumières ?


« De plus en plus vert », alors ? Sur les 26 principales start-up françaises, 12 se dédient à la finance et à l’e-commerce, quand seulement 6 ont pour champ d’action « l’environnement ». Les voici :


Ynsect : une entreprise qui développe des protéines à base d'insectes pour nourrir les animaux d'élevage, réduisant ainsi l'impact environnemental de l'agriculture.


Waga Energy : une entreprise qui a développé une technologie de valorisation du biogaz issu des déchets pour produire de l'électricité propre.


Qarnot Computing : une entreprise qui utilise la chaleur générée par les ordinateurs pour chauffer des bâtiments, réduisant ainsi leur consommation d'énergie.


XtreeE : une entreprise qui développe une technologie d'impression 3D de béton pour la construction d'infrastructures plus durables.


Energiestro : une entreprise qui a développé une solution de stockage d'énergie renouvelable à partir de volants d'inertie, permettant de stocker l'énergie solaire ou éolienne de manière plus efficace.


Sympathique, mais pas sûr que cela suffise à engager la « transition écologique » et à lutter efficacement contre le réchauffement climatique. Au fond, c’est sans doute un problème mineur. Dans sa dernière allocution télévisée, visant à fixer un cap pour le reste de son quinquennat, Emmanuel Macron n’en a soufflé mot.


C’est ce que l’on disait au début : au fond, la start-up nation version Macron n’a ni boussole, ni cap.


Jean-Marc Adolphe

Illustration en tête d'article : allocution télévisée d'Emmanuel Macron, le 17 avril 2023 (capture d'écran)


Notes


1. La disruption se réfère à la perturbation d'un marché ou d'une industrie établie par l'arrivée de nouveaux acteurs ou technologies innovantes. Cela peut entraîner des changements radicaux dans les modèles économiques, les comportements des consommateurs et la concurrence. Les entreprises qui réussissent à perturber les marchés établis sont souvent considérées comme des innovateurs et peuvent générer des avantages concurrentiels importants. L'évangélisme, quant à lui, est un concept qui se réfère à l'art de persuader ou d'enseigner une doctrine, une idéologie ou une religion. Il s'agit d'une pratique courante dans les communautés religieuses, où les membres cherchent à convaincre les non-croyants d'adopter leur foi. Cependant, l'évangélisme peut également s'appliquer à d'autres domaines, tels que les affaires, où les personnes cherchent à convaincre les autres de suivre une nouvelle approche, une nouvelle technologie ou une nouvelle stratégie. Dans certains cas, une entreprise qui perturbe un marché peut également être considérée comme un évangéliste, en raison de sa capacité à convaincre les consommateurs et les autres acteurs du marché de la pertinence de sa vision. Par exemple, les entreprises de la Silicon Valley qui ont perturbé des industries telles que la musique, la vidéo et les taxis ont souvent été décrites comme des évangélistes de la technologie, car elles ont cherché à convaincre les consommateurs que leurs produits étaient la meilleure option.


2. L'ubérisation est un phénomène économique qui consiste en l'utilisation de plateformes numériques pour fournir des services en temps réel, souvent à la demande. Ce modèle économique repose sur l'utilisation de technologies de l'information pour mettre en relation des clients et des prestataires de services, en offrant une alternative plus souple et moins chère aux modèles d'entreprise traditionnels. Les plateformes peuvent prendre une commission sur chaque transaction, mais ne sont pas tenues de fournir des avantages sociaux ou de respecter les réglementations du travail.


3. Devant la commission parlementaire du Sénat, le directeur associé de McKinsey France, Karim Tadjeddine, avait décrit des "travaux de benchmarking, de comparaison" des évolutions du métier d'enseignant et des systèmes éducatifs en Europe. Karim Tadjeddine, proche du député LREM Thomas Cazenave, ex directeur adjoint de cabinet d'Emmanuel Macron au ministère de l’Économie, est par ailleurs accusé d'avoir sciemment menti lors d’une audition sous serment devant le Sénat le 18 janvier 2022. En mars 2022, le Sénat annonçait avoir saisi la justice en vertu de l'article 40 du code de procédure pénale contre Karim Tadjeddine pour faux témoignage devant une commission d'enquête parlementaire.


4. La novlangue est un concept imaginé par l'écrivain George Orwell dans son roman 1984. La novlangue est une langue fictive créée par le parti totalitaire au pouvoir dans le livre pour contrôler la pensée et le langage des citoyens. Dans la novlangue, de nombreux mots et expressions sont modifiés ou supprimés pour empêcher les gens de penser des idées qui seraient considérées comme subversives ou dangereuses pour le régime. Le terme "novlangue" est depuis utilisé pour désigner toute forme de langage ou de discours qui est conçu pour manipuler la pensée ou pour limiter la liberté d'expression et de pensée.


5. En 2020, McKinsey a annoncé une initiative de 1 milliard de dollars pour soutenir les entreprises appartenant à des minorités et les communautés défavorisées. Cette initiative à visage "philanthropique" comprend « des engagements financiers, des conseils en matière de gestion et d'autres formes de soutien pour aider ces entreprises à surmonter les obstacles et à prospérer ».


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