Merz alors ! Avec Kurt Schwitters, le chaos-monde s'invite au musée Picasso

Kurt Schwitters récitant l'Ursonate, 1944, photos : Ernst Schwitters, musée Sprengel, Hanovre
Papiers déchirés, rebuts assemblés, mots mis en pièces et en voix : Kurt Schwitters fait des fragments du quotidien la matière d’un art sans frontières. Jusqu’au 7 février 2027, le Musée national Picasso-Paris explore le « chaos-monde » de cet inventeur de Merz, qui traverse les avant-gardes sans se laisser enfermer dans aucune. Une œuvre où, des collages à la poésie sonore, tout concourt à recomposer le monde.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Kurt Schwitters (1887-1948), artiste poly-expressif, peintre, collagiste, assembleur, sculpteur, architecte, écrivain, poète, musicien, performer, agitateur, typographe et éditeur, a innové dans tous ces domaines. Ainsi que le souligne Cécile Debray, la présidente du musée Picasso, sa « pratique ordonnatrice du chaos » a fini par faire œuvre cohérente. En outre, l'artiste a fait preuve d'un talent singulier dans toutes ces disciplines. Après ses débuts de peintre à la technique sûre acquise à l’École des arts appliqués de Hanovre et à l’Académie royale des beaux-arts de Dresde, il expose des paysages, des natures mortes "naturalistes" et des portraits à la manière de Suzanne Valadon, Max Oppenheimer, Vincent Van Gogh et Chaïm Soutine. En 1918, il intègre l'écurie de Herwarth Walden, galeriste et directeur de la revue Der Sturm, qui soutient l'avant-garde en général et le courant expressionniste en particulier.
Kurt Schwitters en huit dates
20 juin 1887. Naissance à Hanovre, dans l’Empire allemand
1918. Il réalise ses premiers collages, suivis, durant l’hiver 1918-1919, de ses premiers assemblages de matériaux de récupération. Ce tournant vers l’abstraction ne l’empêchera pas de continuer à peindre des portraits et des paysages.
1919. Il donne à sa démarche le nom de Merz. Il publie également le poème An Anna Blume, qui bouscule les conventions de la poésie amoureuse.
1923-1932. Il publie la revue Merz. Son 24e et dernier numéro accueille, en 1932, l’Ursonate, œuvre majeure de poésie phonétique élaborée depuis 1921.
1937. Le 2 janvier, il rejoint son fils Ernst en Norvège et décide de ne plus retourner en Allemagne. Ses œuvres sont saisies dans les musées allemands ; quatre figurent dans l’exposition nazie « Art dégénéré », présentée à Munich à partir de juillet.
1940-1945. L’invasion allemande de la Norvège le contraint à fuir vers la Grande-Bretagne, qu’il atteint en juin 1940. Interné notamment sur l’île de Man jusqu’en novembre 1941, il vit ensuite à Londres, puis s’installe à Ambleside, dans le Lake District, en juin 1945.
8 janvier 1948. Il meurt à l’hôpital de Kendal, en Angleterre. D’abord inhumé à Ambleside, il est transféré le 4 septembre 1970 au cimetière d’Engesohde, à Hanovre.
1981-1983. Le scénographe Peter Bissegger réalise, avec l’aide d’Ernst Schwitters et à partir de photographies anciennes, une reconstruction de la pièce principale du Merzbau de Hanovre, détruit par un bombardement en octobre 1943. Cette reconstitution est ensuite installée au musée Sprengel de Hanovre.
1919 est une année cruciale pour Schwitters. Après avoir fait partie de Dada (étant proche de Tristan Tzara, Hans Arp et Raoul Hausmann), il décide de voler de ses propres ailes et crée un mouvement qu'il nomme "Merz", à partir du nom de la Kommerz Bank. L'influence cubiste dans le travail plastique de Schwitters ne fait pas de doute. Ce que prouve le collage ou bas-relief matiériste réalisé par Picasso en 1913, Guitare et bouteille de Bass (marque de bière blonde anglaise qu'on retrouve dans des tableaux, des dessins et... la carte de visite du cofondateur du cubisme) fait le lien entre les deux artistes. En 1930, Schwitters écrit : « Kaputt war sowieso alles, und es galt aus den Scherben Neues zu bauen » (Tout était de toute façon en ruines, et il fallait construire quelque chose de nouveau à partir des décombres), définissant le principe de faire du neuf avec du vieux - avec des tessons de bouteille de bière, pourquoi pas?

Carte postale de Kurt Schwitters à Walter Dexel,
avec la reproduction de Tableau Merz [Das Merzbild], 19 octobre 1921.
Courtesy Galerie Gmurzynska
Reinhard Spieler, le directeur du musée Sprengel de Hanovre où se trouve le fonds Schwitters, écrit : « Duchamp est le père de l’art conceptuel qui se passe de matériau et Schwitters est l’artiste du matériau par excellence ». Duchamp (et Picabia) annoncent Dada tandis que Schwitters, à sa façon, le prolonge jusque dans les années trente avec ses peintures, ses dessins, ses collages, ses poèmes, ses trouvailles typographiques. De fait, Merz est un univers en soi, pas simplement la version saxonne de Dada (comme il a pu y avoir Dada-Zurich, Dada-Berlin, Dada-Paris, etc.). Moins "politisée" que Dada-Berlin, l'œuvre de Schwitters contraste avec l'art traditionnel, à tel point que sa composition emblématique, Merzbild (1919) figure sur une des affiches de propagande nazie annonçant/dénonçant "l'art dégénéré" reproduite dans l'exposition. Par ailleurs, en raison du maccarthysme, ni Picasso ni Schwitters ne purent obtenir de visa d'entrée aux États-Unis avant, pendant la guerre ou après.

Tableau avec croissances spatiales – Tableau avec deux petits chiens
[Bild mit Raumgewächsen / Bild mit 2 kleinen Hunden], 1920-1939
Huile, bois, papier, carton et porcelaine sur panneau, 97 × 69 × 11 cm. Tate, Londres
Les collages Merz sont donc sous influence cubiste en même temps qu'abstraits ou Dada - on pense aux dessins du peintre Christian Schad et à ses photos sans caméra réalisées en 1916 que Tristan Tzara fit connaître à Man Ray quelques années plus tard. Sauf exceptions (Abstractions n° 16, Abstraction n° 9, toutes deux de 1918, par exemple), l'ensemble exposé est de petit format. Avec les années vingt, se précise l'influence des peintres suprématistes comme El Lissitzy et néoplasticiens comme Theo van Doesburg ainsi que l'apport du Bauhaus, notamment de László Moholy-Nagy pour ce qui est du design et de la "Neue Typographie". Des commandes de publicités permettent à ces artistes de mettre du beurre dans les épinards.
Comme tout créateur germanique qui se respecte, Schwitters poursuit la quête wagnérienne du Gesamtkunstwerk. Chez lui, elle prend la forme du Merzbau, une architecture utopique conçue en 1923 pouvant faire songer au Palais Idéal du Facteur Cheval (1836-1924) et la Sagrada Família ou le Parc Güell d'Antoni Gaudí (1852-1926). Sans parler du dernier texte de Franz Kafka qui date précisément de 1923 : Der Bau - titre bisémique signifiant à la fois la construction et le terrier. Tandis que les uns usent des formes organiques et refusent la ligne droite, Schwitters emprunte à De Stijl et aux architectes du Bauhaus les arêtes, les facettes, les inclinaisons les plus audacieuses et les touches et retouches de couleurs primaires.
L'œuvre de Schwitters est, dès le départ, poétique - et, dans la mesure où elle est dérangeante, ironique, déconcertante, au sens propre et musical -, politique. Avec An Anna Blume (1919), objet de nombreuses publications, elle pastiche le poème d'amour en jouant sur les genres, sur la langue écrite et parlée, sur les figures rhétoriques comme les anagrammes ou les palindromes et les assonances. Cette poésie devient sonore et musicale avec l'Ursonate élaborée entre 1921 et 1932 (date de la diffusion d'un extrait par la radio Südwestdeutscher Rundfunk), œuvre majeure de Schwitters qui annonce celles du mouvement lettriste d'après-guerre, à la recherche non plus d'un genre poétique mais des origines mêmes de la poésie. L'instrument étant la voix et les notes, les consonnes et les voyelles.
Intégralité de l’Ursonate de Kurt Schwitters. Enregistrement interprété par Ernst, le fils de Kurt Schwitters (1).
Chaque ligne du poème s’affiche en gras au moment où elle est récitée. Le texte est tiré de ce PDF :
Ur se réfère à la cité de la Mésopotamie antique (l'Irak avant sa destruction) et, dans la langue allemande, est un préfixe désignant tout ce qui se rapporte à l'origine. Pour Johan Popelard, l’Ursonate n'a rien à voir avec les « efforts nationalistes que déploie à la même époque Heidegger, la langue mouvante de Schwitters échappant à toute «anthropologie de l’enracinement ». Il rapporte la citation par Isabelle Ewig d'un discours d'Adolf Hitler à Nuremberg en 1934 : « Tout ce bégaiement artistique et culturel des cubistes, futuristes et dadaïstes, etc., n’est ni fondé du point de vue de la race ni supportable du point de vue national ».
Nicolas Villodre et Nicole Gabriel
Illustrations issues du catalogue de l'exposition au musée national Picasso-Paris
(1). Ernst Schwitters (1918-1996), fils de Kurt et Helma Schwitters, photographe établi en Norvège, notamment reconnu pour ses paysages et ses recherches sur la couleur, a joué un rôle essentiel dans l’inventaire et la transmission de l’œuvre de son père. Ses archives photographiques sont aujourd’hui conservées au musée Sprengel de Hanovre, aux côtés des archives de Kurt Schwitters.

"Kurt Schwitters. Le chaos-monde 1918–1948", exposition au Musée Picasso, jusqu'au 7 février 2027 (du mardi au dimanche, de 9h30 à 18h. Prix des entrées : 16 €, 12 € tarif réduit, gratuit les1ers dimanches du mois).
Programme associé à l'exposition. 12–13 novembre 2026 : Colloque international Kurt Schwitters, singulier pluriel – Université de la Sorbonne, Paris. 9 décembre 2026 : Projection commentée de films de Franciszka et Stefan Themerson – Auditorium du musée. 14 janvier 2027 : Soirée de poésie sonore : Jérôme Game, sonate process, Michèle Métail, Poème infini – Auditorium du musée. 27 janvier 2027 : Conférence d’Alain Schnapp, La résistance des ruines, de la préhistoire au XXIe siècle – Auditorium du musée.
Catalogue de l'exposition, sous la direction de Cécile Godefroy et Johan Popelard, co-édition Musée national Picasso- Paris / GrandPalaisRmnÉditions, 286 pages, 45 €
https://www.museepicassoparis.fr/fr/agenda/kurt-schwitters-le-chaos-monde-1918-1948/
Kurt Schwitters, texte inédit en français
La monarchie vivante comme réserve naturelle
(Das lebende Fürstentum als Naturschutzpark, 1932)
Inédit en français, ce texte de 1932 — repris dans le troisième volume de Das literarische Werk, l’édition des écrits de Schwitters établie par Friedhelm Lach — révèle un Schwitters satiriste féroce : sous prétexte de protéger les princes comme une espèce menacée, il imagine une réserve naturelle où entretenir leurs illusions de puissance.
Schwitters écrit quatorze ans après la chute de la monarchie allemande, renversée en novembre 1918. Mais le texte ne célèbre pas naïvement une marche irrésistible des démocraties : en 1932, la République de Weimar est au contraire profondément fragilisée, gouvernée depuis 1930 par des cabinets présidentiels recourant aux décrets d’urgence.
Antérieure à la nomination d’Adolf Hitler à la chancellerie, le 30 janvier 1933, cette fable antimonarchique et antimilitariste vise le culte du souverain, la servilité de son entourage et les fantasmes de conquête. Son invention la plus mordante consiste à faire du pouvoir une représentation : journaux fabriqués sur mesure, diplomates joués par des acteurs, bulletins militaires mensongers, exécutions de mannequins. Le prince est privé de tout pouvoir réel, mais conserve intact le désir de dominer le monde.
Note des traducteurs. Le titre allemand, Das lebende Fürstentum als Naturschutzpark, pourrait se traduire littéralement par « La principauté vivante comme réserve naturelle ». Nous avons préféré « La monarchie vivante », car, dans ce récit, Fürstentum ne renvoie pas seulement au territoire d’un prince : c’est tout le système princier — souverain, cour, cérémonial et culte de la majesté — que l’on prétend maintenir artificiellement en vie. L’adjectif « vivante » participe de l’ironie : l’institution devient un spécimen à préserver.
Nous vivons une époque terrible. Le buffle et la baleine sont menacés d’extinction. C’est très grave, car où trouverons-nous à l’avenir ce magnifique concentré de viande et cette savoureuse huile de foie ? Mais les princes aussi sont en voie d’extinction, et c’est encore plus grave, car qui nous apprendra à l’avenir à vénérer la majesté ? Les démocraties ne cessent de se répandre et le jour où tous les États mettront leurs princes aux enchères n’est plus très loin. Et c’est là que la réserve naturelle de princes pourrait s’avérer utile. Si chaque État apportait une contribution insignifiante, le monde pourrait s’offrir le luxe d’une somptueuse cour princière située dans une petite enclave naturelle protégée. Il est vrai que le prince n’aurait pas, à proprement parler, de possessions territoriales, mais il pourrait aussi considérer le monde entier comme sa propriété.
La première condition serait que des journaux spécialement édités pour le prince et des ministres dûment formés parviennent à lui cacher la réalité du monde qui l’entoure. Pour commencer, le médecin de chambre de Sa Majesté devrait lui diagnostiquer une maladie distinguée et inoffensive, mais suffisamment grave pour confiner Sa Majesté dans un château. Sa Majesté ne devrait pas savoir que sa principauté ne s’étend guère sur plus de quelques kilomètres et qu’il n’a en réalité aucun pouvoir. Par conséquent, Sa Majesté ne devrait jamais quitter le château ni avoir la moindre nouvelle, de vive voix ou par écrit, de ce qui l’entoure. Pour cela, il faudra rappeler à Sa Majesté, avec la plus grande révérence et humilité, la grandeur de sa personne, en agrémentant le tout de temps à autre par la rumeur d’une petite conspiration ou d’une révolution qui, bien sûr, ne serait qu’une histoire sans suite. Il y aurait des coups de feu, mais des salves, naturellement. Quelques bombes seraient lancées, mais elles ne tomberaient jamais là où se trouverait Sa Majesté. La garde royale, dûment instruite, se chargerait de repousser toutes les attaques contre l’intégrité et le pouvoir du souverain, et les émeutes ne serviraient qu’à renforcer encore davantage l’excellence de Sa Majesté. Les envoyés des cours étrangères devront feindre et assureront à Sa Majesté qu’elle jouit de la confiance de leurs seigneurs. De temps à autre, des princes étrangers viendront également pour déployer à la cour tout leur faste et leur opulence. Ce ne seront que des acteurs bien formés. Soudain, une discussion s’engage entre un prince étranger et Sa Majesté impériale. La discussion doit bien sûr se dérouler dans les limites de la plus exquise courtoisie. En réalité, il ne se passe rien, sauf si un ministre a une objection à formuler à l’égard des propos d’un prince étranger et en fait part à Sa Majesté impériale.
Le but est de mettre Sa Majesté en colère afin qu’elle déclare la guerre. C’est alors que commence un spectacle grandiose : des armées surgissant du sol, des généraux défilant et des troupes bien équipées quittant la petite résidence impériale. Le calme règne à nouveau, mais, bien sûr, chaque jour paraît un bulletin de guerre fictif. Tandis que Sa Majesté se livre à de somptueuses fêtes et à des bals de cour, on simule un combat acharné et tenace. L’armée avance lentement et l’ennemi finit par demander la paix. Sa Majesté refuse et la guerre se poursuit.
D’autres puissances se joignent au conflit jusqu’à ce que, dit-on, le monde entier soit la proie des flammes.
En réalité, la seule certitude réside dans la diffusion de faux rapports. Sa Majesté supervise sur la carte l’avancée de ses troupes. On se bat sur terre, sur mer et dans les airs sur les cinq continents et enfin, enfin, au bout de cinq ou dix ans, la petite armée impériale parvient à vaincre le monde entier. S’ensuit une période, tout aussi fictive, de paix mondiale. Tous les princes des autres nations sont exécutés. Sa Majesté préside en personne les exécutions. Il s’agit, bien sûr, de poupées imbibées du sang de cadavres auxquels on coupe la tête, mais cela revient au même, car Sa Majesté, outre qu’elle est un peu sourde, ne voit pas grand-chose non plus. Les exécutions sont suivies de la plus grande et de la plus somptueuse fête du monde. Sa Majesté est couronnée empereur des Empires unis de la Terre.
Vous voyez ? Voilà la majesté que le monde doit préserver, au moins dans les limites d’une réserve naturelle.
Kurt Schwitters
Texte daté du 20 mars 1932. Publié en allemand dans Das literarische Werk, édition établie par Friedhelm Lach, vol. III, p. 23-25. Traduction pour les humanités : Jean-Marc Adolphe et Nadia Mevel.
DANS L'ARCHIVE

Patrick Beurard-Valdoye, poète et auteur du Narré des îles Schwitters (Les Presses du Réel, 2007), nous a fait parvenir ces deux textes de Kurt Schwitters, traduits avec Isabelle Ewig et publiés dans la revue Action poétique (n° 202, décembre 2010).
À douze ans d’intervalle, ils donnent la mesure d’un même art du renversement. Dans Radio (1934), l’engouement pour « l’homme le plus fort du monde » tourne à la farce féroce : les ondes transportent les fantasmes de puissance, jusqu’à leur donner une descendance inattendue. Avec Le Canal rapide (1946), Schwitters inverse le cours d’un canal de Hanovre pour rendre les noyés à la vie. Mais la renaissance promise s’emballe en une chorégraphie burlesque. D’un récit à l’autre, le merveilleux déraille, la logique devient folle et le rire met à l’épreuve les illusions collectives.
Radio
(pour un usage productif de la T.S.F.)
(Ce compte-rendu a été rédigé en 1934 par Monsieur N.N. ; nous le rendons public à présent, non sans réserves)
On a su que l’homme le plus fort du monde allait parler à la radio. Il régnait un tel intérêt pour son discours que, huit jours auparavant, on ne trouvait déjà plus un seul poste. Dans la rue, on voyait des jeunes filles pressées et affairées faire des allées et venues, tandis que des commerçants faisaient du porte-à-porte avec des récepteurs radio atteignant des prix exorbitants. Moi-même je vis une pauvre fille plus âgée effectuer des va-et-vient désespérés. Elle demandait à tout le monde l’aumône afin de pouvoir à son tour s’offrir un appareil radio, quand bien même ce n’eût été que pour cinq minutes. Ce moment approchait, ce grand moment où, selon les annonces, l’homme le plus fort du monde allait parler à la radio. Le soir, j’avais prévu d’aller au cinéma et cherchais une jeune fille pour m’accompagner. On aurait bien cru de la sorcellerie. Quand j’en vis une enfin, elle fut immédiatement abordée par dix messieurs et déclara : « Je me sens tellement tamerlan aujourd’hui, un tout petit peu tamerlan oui, tamerlan, ce serait bon aujourd’hui. » Ou alors elle dit : « Fichez le camp, fichez le camp, cela ne sert à rien », puisque l’homme le plus fort du monde allait parler aujourd’hui à la radio, à neuf heures en effet.
Cependant que l’homme le plus fort du monde parlait à la radio il y eut un silence étrange. Peu après j’aperçus dehors les plus belles rondes, par des femmes, par des vierges et des grand-mères, toutes parées comme lors d’un repas de noces, comme si elles venaient de quitter un excellent repas de noces. Il régnait partout de l’allégresse, une allégresse extraordinaire oui, une allégresse silencieuse et introvertie comme au cours d’une douce nuit de mai. D’ailleurs les mêmes phénomènes furent rapportés par tous les reporters connus du monde entier et en tous lieux connus, de Chicago à Pekin, du pôle Nord au Cap, et de la Meuse au Niémen.
Or le lendemain on lisait dans la presse que l’athlète, M. Ainsison, n’avait pas parlé à la radio ce soir-là, car il avait été subitement souffrant. À sa place son frère, le lilliputien bien connu, M. Toutefason, aurait pris la parole. La déception fut énorme. Pas un œil ne resta sans larme. C’était tout simplement horrible. Les femmes de tous les pays sanglotaient à vous déchirer le cœur. Mais à quoi bon maudire et s’arracher les cheveux du fait qu’à la place de l’homme le plus fort du monde, ce fut son frère qui parla à la radio ? À quoi bon du reste annoncer que l’homme le plus fort du monde s’exprimerait le lendemain à la radio, puisque le besoin ne s’en faisait plus sentir ?
D’ailleurs cela n’aurait même pas pu se faire puisque le jour en question, une suffragette assassina l’homme le plus fort du monde. Un bref moment de satisfaction suivit la première colère résultant de la déception. Il s’en suivit par le monde neuf mois de chagrins et de soucis. Lorsqu’enfin ces neuf mois de misères cessèrent, un jour terrible arriva. Je voulais justement aller à nouveau au cinéma en me faisant accompagner par une jeune fille. Mais il n’y avait que des enfants et de toutes petites filles. Et les heures du crépuscule étaient traversées de tant de douleur que ce soir-là, on ne captait la radio nulle part à cause des parasites. C’est ainsi qu’un sermon remarquable du pasteur Animus sur la propagation des maladies vénériennes, qui devait être diffusé ce soir-là, se fondit dans le vide. D’abord je ne réalisais pas ce qui se passait, car rien n’avait été annoncé sinon le sermon d’Animus. Mais dans le journal, des avis venant de partout annonçaient que la nuit serait rude pour des femmes. Et le lendemain matin : tous ces faire-part de naissance ! Exactement comme pour des fiançailles à Pâques ! Jamais le monde n’avait vu chose pareille. Je ne connaissais ni une femme ni une jeune fille plus ou moins âgée qui cette nuit-là, n’avait donné le jour à un robuste petit nain, à neuf heures précises. Une précision à l’allemande. Étrange : que des nains et encore des nains ; et toutes ces femmes avaient été mordues à la jambe par des cigognes, et ce au moyen d’ondes électriques. Le lendemain matin il y eut un démenti dans le journal : le communiqué selon lequel l’homme le plus fort du monde avait été à l’époque indisposé était une fausse information. L’homme le plus fort du monde avait ainsi espéré par ce moyen grossier, avoir une nouvelle fois des auditeurs pour son discours. Mais maintenant il était trop tard, et l’on ne pouvait rien y faire ; les enfants étaient tous des nains et allaient le rester. De quoi est capable l’imagination tout de même !
Kurt Schwitters
Radio (Eine Anregung, den Radioapparat produktiv auszunutzen), 1934. Manuscrit Schwitters-Archiv, Stadtbibliothek Hannover. Friedhelm Lach (éd.), Das literarische Werk. Band 3 Prosa 1931-1948, Cologne, DuMont Schauberg, 1975, p. 39-41.
Trad. Isabelle Ewig & Patrick Beurard-Valdoye, Action poétique n°202
Le canal rapide
La Leine et l’Ihme traversent Hanovre. Entre les deux il y a le club de tir. Autrefois la Leine inondait souvent la vieille ville. Pour cette raison la municipalité fit construire un canal de liaison entre la Leine et l’Ihme. Une puissante chute d’eau apparut qui conduisait les eaux dangereuses dans l’Ihme.
Cette chute s’appelle
le Canal rapide
lequel devint fameux par ses nombreux suicidés noyés. Le plus souvent l’amour malheureux en était le motif.
Ils venaient du club de tir, seuls ou en duo, arrivaient dans l’allée des soupirs, bordée de saules au bord de la Leine et
hopp
sautaient dans les tourbillons jaunes du canal rapide. C’était une mort rapide et les cadavres étaient charriés vers Linden.
Combien de vies en pleine jeunesse finirent là !
Du coup j’ai demandé par écrit au maire de Hanovre s’il ne pouvait pas renverser le cours du Canal rapide et montrer par-là qu’après la guerre tout devait changer. Les cadavres de suicidés seraient alors
hopp charriés vers le haut et pourraient rentrer joyeusement dans la vie. Le Conseil municipal trouva cela logique et le sens du canal rapide fut inversé, si bien qu’il ne descendait plus d’ouest en est mais montait d’est en ouest.
Un triomphe de la technique !
On attendit et, des années plus tard, des cadavres verts remontèrent et furent hopp repoussés dans la vie.
Hanovre symbolisait la renaissance. Des existences brisées naguère se ressayaient à la vie, souvent avec un résultat meilleur qu’initialement. Souvent pourvus d’une tête de lard au bout de l’Allée des soupirs, ils allaient mieux une fois qu’ils avaient marché jusqu’au début de l’allée.
Un jour Fritze – un jeune suicidé – sauta hors du Canal rapide. Sur le rivage se trouvait Friedericke, son ex-fiancée écoulée à cause de qui il avait sauté dans le canal. Elle était accompagnée de son nouvel ami Heinerich. Or elle ne s’entendait plus avec celui-ci, et comme Friedericke et Heinerich, qui n’étaient pas au courant, croyaient encore que le Canal rapide charriait vraiment les suicidés vers l’Ihme et les emportait, ils décidèrent de se jeter dans les flots jaunes. Juste à ce moment-là Fritze sauta hors de l’eau.
Fritze voyant son ex-écoulée, se précipita vers elle, l’embrassa et la couvrit de baisers. Friedericke ne comprenait pas ce qui arrivait, mais trouvait la vie à nouveau supportable.
Alors Heinrich se mit à toussoter pour manifester son mécontentement. Sur quoi Fritze l’empoigna et le jeta à l’eau.
Fritze lui-même ne savait pas que c‘était inutile, étant donné que le sens des eaux avait été renversé. Il ne pouvait le savoir puisque le canal coulait d’est en ouest lorsqu’il avait sauté.
À ce moment-là Heinerich est rejeté sur terre, mouillé comme un caniche. Heinerich se venge en jetant Fritze et prend Friedericke dans ses bras. Mais Fritze est à son tour rejeté sur terre, il pousse alors Heinerich dans l’eau et embrasse Friedericke.
Heinerich revient et pousse Fritze, puis Fritze pousse Heinerich, et ainsi de suite, du matin jusqu’au soir, et toute la nuit. Et à chaque fois que l’un a jeté l’autre à l’eau, il embrasse Friedericke qui s’en trouve trempée et épuisée.
Le lendemain matin, des gens qui veulent se rendre au club de tir pour y prendre un café passent et saisissent l’histoire.
Un premier saute hors d’eau, y jette un second et embrasse une dame, puis le second saute hors d’eau, y jette le premier et embrasse la même dame. Voici quelque chose de malsain et d’immoral. Un des messieurs au café se met tellement hors de lui qu’il plonge lui aussi dans l’eau et, d’un saut, en ressort. Là-dessus les autres s’indignent et subissent le même sort que lui. Et comme personne ne sait qui a jeté qui, cela devient un vrai sport. L’un jette l’autre dans le Canal rapide jusqu’à ce que la police survienne. Mais elle y est aussi poussée.
A midi, ce sont quelques centaines de personnes qui se jettent à l’eau successivement pour en ressortir d’un bond. Jusqu’à ce que par hasard s’en échappe une qui se précipite à la mairie et y rapporte les faits.
Depuis l’ancien Canal rapide fut asséché.
C’est ainsi que prit fin tout saut hopp.
Kurt Schwitters
Der schnelle Graben, 18.9.1946. Manuscrit, Schwitters-Archiv, Stadtbibliothek Hannover. Lach, Band 3 Prosa 1931-1948, p. 271-272.
Trad. Isabelle Ewig & Patrick Beurard-Valdoye, Action poétique n°202.
Nous avons fait le choix d'un site essentiellement gratuit,
sans publicité ni aides publiques à ce jour,
qui ne dépend que de votre soutien.





Commentaires