Mouvement social et télé-doxa

Lors de la manifestation du 5 novembre à Caen. Photo Mathieu Patier / Ouest-France
Le 5 novembre, au matin de la mobilisation intersyndicale, Sophie Binet était invitée sur LCI. Dans la séquence qui suit, l’interview se transforme en leçon : l’éditorialiste économie de la chaîne pose la question, répond à la place de l’invitée et impose la doxa libérale comme une évidence. Symptôme d’une mutation plus profonde du débat télévisé, où l’arène remplace l’enquête et où le citoyen est convié moins à comprendre qu’à assister.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Hier, 5 novembre, au matin de la mobilisation intersyndicale et d’une nouvelle journée de manifestations, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, était invitée en direct et en plateau sur LCI, la chaîne d’information privée du groupe TF1. À la fin de la séquence, elle est interviewée par Nicolas Doze, éditorialiste économie de LCI, après avoir longtemps officié sur BFM. « Interviewée » n’est peut-être pas le mot qui convient : l’interview, qui devrait chercher à éclairer, devient ici un rituel de soumission de l’invitée.
Je vois dans cette brève séquence le symptôme d’une mutation profonde de l’exercice journalistique : non pas une simple dérive de forme, mais un déplacement de fonction. Depuis une dizaine d’années, avec la montée des télévisions et des radios « fast-food », le plateau a cessé d’être un lieu d’enquête pour devenir une arène. La recherche de l’information — poser des questions, demander des preuves, faire préciser des chiffres, permettre au public de comprendre — a été remplacée par la confrontation. L’invité ne vient plus exposer une analyse : il entre dans un espace clos où l’on attend de lui qu’il résiste, vacille, s’énerve ou se taise. Le téléspectateur ne regarde plus une journaliste chercher la vérité ; il assiste à un combat.
Le dispositif est connu. Les intervieweurs se relaient si bien que la réponse de l’invité, à peine commencée, subit l’assaut immédiat du suivant. Comme dans une corrida, le taureau au centre de l’arène devient le jouet du picador, puis de la faena, cette série de passes exécutées par le matador avant l’estocade finale. L’objectif n’est plus de comprendre une situation complexe ; il est de produire un extrait, une tension, un moment partageable. Le buzz remplace l’information ; l’affect remplace l’analyse ; le slogan remplace le raisonnement.
La séquence du 5 novembre avec Sophie Binet, sur LCI, est l’une des déclinaisons les plus achevées de ce genre nouveau. Là, le questionneur ne se contente pas d’interroger : il vient donner une leçon de savoir-penser à l’interviewée. Il se fait l’admonesteur du Vrai face à l’imprécatrice. Ou, plus exactement, il s’imagine ainsi : saint Michel terrassant le dragon. Sauf que le dragon, ici, est une secrétaire générale de la CGT venue défendre le pouvoir d’achat et une augmentation des salaires, et que l’archange brandit moins une épée qu’un catéchisme économique.
Journaliste « spécialiste » des questions économiques pour LCI, Nicolas Doze appartient à cette famille de commentateurs pour lesquels la formule de Margaret Thatcher — There is no alternative, le fameux TINA — n’est pas un slogan daté, mais une vérité permanente : il n’existerait aucune voie possible pour une société, sinon celle de la loi du profit maximal, de la compétitivité et de la toute-puissance du Marché. Le TINA n’est pas une analyse : c’est une clôture. Il ne discute pas les alternatives, il les déclare inexistantes.
Face à Sophie Binet, ce journaliste explique donc, avec une assurance souveraine, l’inanité des revendications syndicales. Nous eûmes droit à la leçon classique : les aides aux entreprises et les exonérations seraient des instruments d’emploi et de compétitivité ; une hausse générale des salaires ferait peser un coût excessif sur les entreprises. Autrement dit : ce qui va vers le capital est un investissement, ce qui va vers les salaires est une dépense. La doxa libérale, servie non pas comme une opinion parmi d’autres, mais comme la voix de l’évidence.
Il y a dix ans, le journaliste qui recevait une responsable syndicale avait pour fonction de poser des questions, de demander des preuves, de faire préciser les chiffres et de laisser l’auditeur se forger une opinion. Aujourd’hui, Nicolas Doze pose la question, répond à sa place, la corrige, la provoque et défend la doxa libérale comme s’il était lui-même l’invité. Il n’est plus celui qui interroge : il est celui qui sait. L’interviewée devient la patiente ; le chroniqueur, le médecin.
Ce glissement n’est pas anodin. Il transforme l’interview en duel. Le téléspectateur ne regarde plus une journaliste chercher la vérité, mais deux porte-parole d’intérêts. Les chaînes ont compris qu’un duel entre un invité et un éditorialiste était plus percutant qu’un entretien classique : cela produit des extraits diffusables, des tensions visibles et une hiérarchie claire. L’invité défend ; le chroniqueur attaque, tranche ou absout.
Pierre Bourdieu avait décrit ce mécanisme bien avant qu’il ne devienne la norme : le champ journalistique, de plus en plus soumis aux exigences du marché, tend à imposer une « censure structurale », invisible, qui rétrécit le débat public et sélectionne ce qui peut être dit, par qui, et sous quelle forme. Bourdieu voyait aussi dans le débat télévisé un instrument qui pourrait servir la démocratie, mais qui peut être « constamment censuré » par les règles non dites de l’espace médiatique. Ce n’est pas la censure d’un préfet : c’est celle, plus efficace, d’un format.
Car la question n’est pas de savoir si Nicolas Doze a le droit de dire ce qu’il croit vrai. La question est de savoir s’il doit être seul à détenir, sur un plateau, le monopole de la vérité économique. Les citoyens n’ont-ils pas l’usage d’entendre des points de vue différents, voire opposés, non seulement dans le débat, mais aussi dans la fabrication de ce que l’on appelle l’information ?
Jürgen Habermas rappelait que l’opinion publique n’a de valeur démocratique que lorsqu’elle résulte de la discussion publique entre individus libres et égaux, où peut s’exercer la « force du meilleur argument ». Or que reste-t-il de cette délibération lorsque l’un des participants est simultanément intervieweur, expert, juge et partie ? Lorsque l’espace public est organisé non pour confronter des justifications, mais pour faire valider une orthodoxie ?
Il ne s’agit pas de demander la suppression des éditorialistes libéraux. Nous demandons qu’ils soient des contradicteurs, pas des censeurs déguisés en journalistes. Nous demandons que le plateau cesse de ressembler à une corrida, où l’invité est le taureau, l’éditorialiste le matador, et le téléspectateur le public qu’on convainc d’applaudir l’estocade.
Une démocratie ne meurt pas seulement lorsqu’on interdit de parler. Elle s’étiole aussi lorsque, sous prétexte de débat, on ne laisse plus aux citoyens que le choix entre écouter la doxa ou être traités d’irresponsables. Comme l’écrivait Pierre Bourdieu, on accepte trop facilement « la division entre les compétents et les incompétents, les profanes et les professionnels », à qui revient de fait le monopole du discours politique. Il est temps de refuser cette division — et de rendre la parole à ceux qu’on prétend seulement interroger.
Michel Strulovici
Nous avons fait le choix d'un site essentiellement gratuit,
sans publicité ni aides publiques à ce jour,
qui ne dépend que de votre soutien.






Les journalistes éditocrates sont une plaie !
C'est le tristement fameux triumvirat néo-libéral Nicolas Doze - Pascal Lenglet - Dominique Seux. Ce trio, ayant essaimé leurs idées néo-libérales sur les ondes, ont été confondus avec des spécialistes es-sciences de l'économie ...
Face aux arguments de Thomas Pickety ou à ceux de Gabriel Zucman, les théories du trio s’effondrent comme un château de sable (en Espagne)
Jimi Hendrix Experience " Spanish Castle Magic " (album " Live Winterland ", 1969)
" https://www.youtube.com/watch?v=R4VzcEOuNNM&list=RDR4VzcEOuNNM&start_radio=1 "
Cher Michel, merci pour cette analyse. Comme beaucoup d'observateurs des mouvements de la pensée, j'y adhère sans restriction. Non seulement le débat devient une arène, mais le niveau intellectuel et culturel de beaucoup d'"interviewers", de "journalstes" a baissé dangereusement. La provocation est fréquente, l'argumentation fait piètre figure, l'art de couper la parole et la réduction des idées au strict minimum sont omniprésentes dan les propos de ces "journalistes". Cette interview , côté journaliste , était lamentable.
La Secrétaire Générale de la CGT a été très polie.
Jacques Aubinel.