Municipales : le grand foutoir
- Jean-Marc Adolphe

- 23 mars
- 5 min de lecture

Dans un bureau de vote à Paris, le dimanche 22 mars 2026. Photo Thibault Camus / AP
« Que des vainqueurs », disait-on dimanche soir — et pour cause : chacun a soigneusement choisi ses chiffres, ses villes et ses récits. Derrière ce concours d’autosatisfaction, les élections municipales dessinent surtout un grand flou politique, où l’on proclame des victoires locales faute de pouvoir lire quoi que ce soit de vraiment cohérent à l’échelle nationale.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Sur France Inter, hier soir, avant l'annonce des premiers résultats, un commentateur lançait, un brin goguenard : « de toute façon, ce soir, il n'y aura que des vainqueurs ». Le reste de la soirée ne l'a pas démenti.
À gauche : le Parti socialiste offre une jolie veste à Rachida Dati à Paris, et reste aux manettes à Lille, Nantes, Montpellier, Rennes, etc, et remporte Pau contre François Bayrou (pour qui ça sent le crépuscule). À Marseille, Benoît Payan est réélu ainsi qu'à Lyon, le maire écologiste Grégory Doucet est réélu, et le candidat communiste Vincent Bouget conquiert la mairie de Nîmes.
La France insoumise tire aussi son épingle du jeu : après avoir remporté Saint‑Denis et Le Tampon (à La Réunion) dès le premier tour, le mouvement mélenchoniste gagne à Roubaix, La Courneuve, Bagnolet, Vaulx‑en‑Velin et Vénissieux, bastion communiste (avec 25 voix d’avance).
Au sein de ce qu'il est convenu "le bloc central", le parti macroniste empoche Bordeaux et Annecy, et au Havre, Édouard Philippe (Horizons), réélu avec 47,7 % des voix, peut mettre sur orbite sa campagne présidentielle.
À droite : les Républicains qui, pour mémoire, récoltaient moins de 5 % des suffrages exprimés au premier tour de la dernière élection présidentielle et un peu plus de 10 % au premier tour des législatives de 2022, gardent dans leur escarcelle des villes comme Calais, Valence, Châteauroux, Meaux et s'offrent le luxe, au soir du second tour, de faire tomber des villes où la gauche semblait solidement ancrée comme Besançon, Clermont-Ferrand, Tulle, Limoges, Brest…
À l’extrême‑droite, sans surprise, Éric Ciotti inflige un revers au maire sortant Christian Estrosi. Il fallait entendre, hier soir, le leader de l’Union des droites pour la République parler de « bonheur » de son ton nasillard : on aurait dit un gamin satisfait d’avoir eu sa revanche personnelle sur son ancien copain de classe devenu ennemi juré.
Le Rassemblement national échoue, pour sa part, à conquérir Toulon et perd Villers‑Cotterêts dans l’Aisne, mais peut pavoiser en affichant à son tableau de chasse des villes moyennes comme Carcassonne, Saint‑Avold et Amnéville en Moselle, Carpentras, Liévin, et même Vierzon, un bastion communiste depuis 1945.
Reste, dans ce rapide tour de piste, à évoquer certaines situations qui ne rentrent a priori dans aucune « case », comme la victoire à Mulhouse, au terme d’un second tour où restaient en lice cinq candidat·e·s, d’une « liste citoyenne » emmenée par un gaulliste dissident des Républicains. In fine, on notera encore l’étonnant come‑back de Catherine Trautmann, 75 ans, à Strasbourg, et d’Alain Carignon, 77 ans, à Grenoble, en dépit de ses condamnations antérieures pour corruption et abus de biens sociaux : ce dernier a finalement été battu au second tour, assez largement, par l'écologiste Laurence Ruffin.
Alliances et divisions
Bien malin qui pourrait tirer de véritables enseignements nationaux de ce scrutin municipal. En dépit des villes conquises, le Rassemblement national renforce certes son ancrage local et va faire son entrée dans de nombreux conseils municipaux. Ce n'est pas anodin : aptes à monter en épingle telle ou telle décision, tel ou tel vote de subvention, les élus RN, même minoritaires, sauront faire preuve d'un réel pouvoir de nuisance, comme ils s'y exercent déjà dans certains conseils départementaux ou régionaux. Mais en vue de l'élection présidentielle de 2027, la messe est encore loin d'être dite. Dans les grandes métropoles (hormis les 40,3% de Franck Allisio à Marseille), la « poussée » du RN reste contenue.
Le cas de Marseille est intéressant : la candidate LR, Martine Vassal, avait refusé de s'allier au second tour avec le RN et avait maintenu sa liste. La moitié de ses électeurs du premier tour se sont toutefois reportés sur l'extrême-droite au second tour. Cela fait beaucoup, mais ce n'est pas vrai partout. Dans la plupart des quelques cas (Brie‑Comte‑Robert, Draguignan, Fresnes‑sur‑Escaut...) où la droite « classique » avait cru malin de fusionner avec l'extrême‑droite, ces alliances ont échoué. Cela pourrait servir de leçon pour de prochains scrutins...

Le communiste Vincent Bouget, élu maire de Nîmes. Photo Kim Janiec / Actu Nîmes
Enfin, l’abondance des commentaires sur les résultats du RN masque d’autres réalités. Lorsqu’il était en tête de listes d’union de la gauche, le Parti communiste conquiert certes la mairie de Nîmes, mais a remporté dès le premier tour plus de 70 communes de plus de 3 500 habitants (Saint‑Amand‑les‑Eaux avec Fabien Roussel, Port‑de‑Bouc, Saint‑Martin‑d’Hères, Dieppe, Saint‑Étienne‑du‑Rouvray, et en région parisienne, Montreuil, Tremblay‑en‑France, Bagneux, Gennevilliers, L’Haÿ‑les‑Roses, Fontenay‑sous‑Bois, etc.). Le second tour a ajouté à cette première liste des villes comme Martigues, Échirolles, Bobigny, Villejuif, Vitry‑sur‑Seine, etc. C’est loin d’être la débandade, mais curieusement, les commentateurs médiatiques n’en parlent quasiment pas.
Ces mêmes commentateurs médiatiques glosent à n’en plus finir sur l’erreur stratégique qu’aurait commise le Parti socialiste en fusionnant, dans certains cas, avec des listes LFI. Certes, à Paris ou Marseille, les candidats socialistes n’ont pas eu recours à de telles alliances pour s’imposer au second tour. Le cas de Paris est intéressant : malgré le maintien de Sophia Chikirou (LFI) au second tour, un tiers de ses électrices et électeurs du premier tour ont ensuite reporté leurs voix sur le socialiste Emmanuel Grégoire, afin de faire barrage à Rachida Dati.
Certes, dans un certain nombre de villes comme Besançon, Strasbourg, Poitiers, etc., la fusion de dernière minute entre Insoumis et listes d'union de la gauche n'a pas conduit à la victoire, mais dans d'autres cas, oui.
Il est donc pour le moins hâtif de tirer des « enseignements » définitifs de ces élections municipales. Libre à chacun de crier victoire ; libre aux commentateurs d'épiloguer sur les « leçons » qu'ils voudraient nous donner... En vrai, avec un taux d'abstention de plus de 40%, c'est quand même le grand flou, ou pour le dire autrement, un paysage singulièrement émietté.
Seule certitude : en conservant certains de ses fiefs, et en conquérant d'autres, la droite « classique » restera majoritaire au Sénat (dont la moitié sera renouvelée en septembre prochain), où la gauche (socialistes, écologistes et communistes) restera dans l'opposition (les Insoumis pourraient gagner deux ou trois sièges de sénateurs, et le Rassemblement national pourrait être en mesure de constituer un groupe de 10 élus minimum).
Pour le reste, la « disruption », dont Emmanuel Macron se voulait le chantre, continuera de donner le "la" des prochaines échéances électorales. Les instituts de sondage pourraient être remplacés par le marc de café...
Jean-Marc Adolphe






Petite erreur: Nancy reste à gauche