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Le "monde caché" du "géant tremblant"

Pando, une colonie de peupliers faux-trembles située dans l’Utah, aux États-Unis. Wikipedia / Freepik


Au cœur de l’Utah, Pando, cette “forêt” qui n’est en réalité qu’un seul organisme vieux de plusieurs millénaires, se met à parler : grâce à l’artiste sonore Jeff Rice, des capteurs plongés dans ses racines révèlent les vibrations secrètes du plus grand être vivant connu sur Terre, alors même que ce géant fragile dépérit sous la pression humaine.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Pando (« je m'étends » en latin), dans la Fishlake National Forest (Utah), est une colonie clonale de peupliers faux‑trembles (Populus tremuloides) couvrant environ 43 hectares et pesant près de 6 000 tonnes. Tous les troncs visibles partagent le même système racinaire et le même patrimoine génétique : ce n’est pas une forêt de milliers d’arbres, mais un seul individu démultiplié, surnommé le « géant tremblant » pour le frémissement de son feuillage. Les analyses ADN récentes estiment son âge probable entre 16 000 et 81 000 ans, avec une valeur centrale autour de 34 000 ans, ce qui en fait l’un des plus anciens organismes vivants de la planète.

 

Mettre le géant sous écoute

 

En 2023, une équipe de chercheurs a eu l’idée de « mettre Pando sur écoute » en plaçant des capteurs et des hydrophones au contact de ses racines, dans le sol humide qui baigne le système racinaire commun. Le projet est né d’une résidence de Jeff Rice, journaliste et artiste sonore basé à Seattle, invité par l’ONG Friends of Pando. Spécialiste des paysages sonores, il a glissé un hydrophone dans une cavité à la base d’une branche puis jusqu’aux racines. L’appareil a capté des tapotements effectués sur une branche à près de 27 mètres – inaudibles dans l’air – signe que le réseau racinaire transmet les vibrations dans tout l’organisme.

 

L’objectif initial n’était pas tant d’“écouter parler les arbres” que de suivre la façon dont les vibrations – vent, pas d’animaux, circulation de l’eau – se propagent à travers cette super‑structure vivante unique. Les signaux enregistrés, ensuite transposés dans le spectre audible, donnent des sons décrits comme envoûtants ou inquiétants : bruissements sourds, pulsations lentes, sortes de respirations collectives qui se répercutent d’un bout à l’autre de la colonie.


En 2022, Jeff Rice, spécialiste de la conservation et artiste sonore, a participé au programme de résidence d'artistes de Friends of Pando.

En collaboration avec Lance Oditt, il a installé un réseau de microphones en surface et sous terre afin de capturer les rouages

du plus grand arbre du monde. La vidéo présente des enregistrements sonores réalisés au plus profond des racines de l'arbre,

tandis qu'une tempête fait rage au-dessus. Extrait de « Pando Suite » de Jeff Rice


Un paysage sonore vivant

 

Ce que montrent ces enregistrements, c’est d’abord que Pando se comporte comme une caisse de résonance géante : toute vibration captée par une partie de ses racines se diffuse dans l’ensemble, produisant un paysage sonore continu. Dans certains cas, les chercheurs observent des motifs récurrents associés à des stimuli identifiables – rafales de vent, passage d’animaux, variations d’humidité – qui traversent le réseau racinaire comme une onde dans un seul corps. En amplifiant et en filtrant ces signaux, on obtient des sons qui ne sont pas “la voix de l’arbre”, mais une manière de rendre sensibles les micro‑événements qui traversent en permanence cet organisme massif et lent.

 

Écouter pour mieux protéger

 

Cette mise sur écoute arrive au moment où Pando dépérit : le surpâturage par les cervidés, la fragmentation de l’habitat et le réchauffement climatique menacent sa capacité à se régénérer, au point que certains scientifiques redoutent la perte de plus de la moitié de sa surface en quelques décennies. En suivant comment les vibrations se propagent ou se perdent dans tel ou tel secteur, ces enregistrements peuvent aider à cartographier les parties du réseau racinaire encore actives, celles qui se fragmentent, et à tester l’effet de mesures de protection comme les clôtures contre les herbivores. Écouter Pando, ce n’est donc pas seulement produire une bande‑son spectaculaire pour un documentaire nature, c’est affiner un diagnostic sur la santé d’un organisme colossal qu’on ne peut appréhender ni par un simple coup d’œil, ni par quelques carottes de bois.

 

Un autre rapport au temps

 

Pando condense une autre temporalité : un être vivant qui a peut‑être commencé sa vie à la fin de la dernière glaciation et qui voit aujourd’hui son existence remise en cause en à peine quelques décennies de pression humaine. Les sons que les chercheurs rendent audibles sont, en un sens, les micro‑battements d’un organisme qui traverse des milliers d’années, mais se trouve brutalement confronté à notre accélération écologique. Derrière ces vibrations étranges, il y a la question politique classique des “zones protégées” : que sommes‑nous prêts à faire, et à quoi renoncer, pour laisser un géant végétal continuer de trembler encore quelques millénaires ?

 

Dominique Vernis


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