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Paroles des morts (Cali, 24 mai 2021)



Photo Luis Robayo / AFP


je m’appelais Angie

je suis ici parmi les morts

et je suis ici parmi vous les vivants

frères humains qui après nous vivez

je suis ici pour dire

car désormais on ne doit plus faire taire la voix des morts

je m’appelais Angie et je suis morte

à Cali Valle Del Cauca le 19 mai 2021

je rentrais chez moi et ils ont tiré

ils tiraient à droite à gauche

à balles réelles

ils ont atteint ma tête

et quand ils m’ont vue blessée

ils ont tiré encore dans ma poitrine et dans

ma tête encore

trois balles de la police et

voilà

je ne sais pas si ma petite fille de cinq ans comprend

je ne sais pas ce qu’elle comprend

j’aimerais être près d’elle pour l’aider à comprendre

je ne sais pas quels sont ses cauchemars la nuit

je ne sais pas ce qu’elle aura dans le cœur

dans cinq ans dans dix ans dans vingt ans

ce qu’elle aura dans la tête

qu’elle puisse vivre être heureuse

que ma mort serve un peu à ce que vous

frères humains qui après nous vivrez

puissiez vivre vraiment et vivre heureux


je m’appelais Nicolás je mettais des mots et des couleurs dans la ville

Cali Valle Del Cauca

des graffitis

il y en a qui disent que ça salit la ville

moi je veux je voulais juste dire ce qu’il faut bien dire

alors je l’écris je l’écrivais sur des murs

il y en a qui appellent ça de l’art

maintenant je vous parle d’ici

je ne sais pas si c’est de chez les morts ou de chez les vivants

l’ESMAD ma tué d’une balle dans la tête

c’était un dimanche le 2 mai

nous étions des milliers à avoir allumé des bougies

à rendre hommage à nos morts il y avait déjà des morts

et je chantais parmi ces milliers

la lumière de la reconnaissance les chants de l’espérance

et ils m’ont tué d’une balle dans la tête

j’avais vingt-sept ans


je m’appelais Brayan et j’avais vingt-six ans

je suis ici parmi les morts

et je suis ici parmi vous les vivants

c’était à Virginia

dans le département de Risaralda

je manifestais et ils m’ont emmené

le 28 avril

et le 4 mai on a retrouvé mon corps flottant sur le rio

près de Sabanalarga

j’étais dans la rue lors la grande grève nationale

et ils m’ont emmené la police

je ne sais pas ce qu’ils m’ont fait

je crois que j’ai eu mal j’ai eu peur

comme on a peur dans le noir

et qu’on ne comprend pas et

qu’on vous donne des coups et

qu’on vous insulte et

qu’on vous dit que vous allez mourir et

qu’on comprend que c’est vrai

j’étais juste dans la rue

je ne sais même plus si je défilais si je regardais

si je criais si j’étais silencieux

si je rêvais d’un monde plus juste ou

si simplement j’étais là la tête et les mains vides


je m’appelais Maicol

je suis ici et je suis ici aussi

je courais je fuyais peut-être

c’était à Yumbo Valle Del Cauca

le 17 mai

je courais et ils étaient derrière moi

l’ESMAD

escuadrón móvil antidisturbios

j’ai reçu une balle derrière

la tête

dans la nuque ou au-dessus peut-être

derrière

à Bogota on disait qu’il y avait

des négociations

trouver la paix une solution et ils m’ont tiré

derrière la tête

ce même jour

on a dit de moi à l’hôpital

« état de mort cérébrale »

y a-t-il plusieurs sortes de mort ?

je ne sais pas je sais juste que je suis ici

parmi les morts et parmi vous les vivants

je ne sais pas ce qui a brûlé à Yumbo

ce qui a explosé ce qui a été détruit

quelles vies se sont perdues

par la mort ou par ces effondrements de l’esprit

qui font que la vie ne peut plus être une vie

je ne sais pas


je m’appelais Jesús

j’étais comme on dit une personne du troisième âge

et je suis mort

à Pereira le 30 avril

tué par les gaz lacrymogènes de la police


je m’appelais Alison dix-sept ans

comme ceux qui ont déjà parlé je suis ici et je suis

ici aussi

l’ici des morts et l’ici des vivants

et c’est moi qui ai choisi d’être ici chez les morts

parce que ces hommes ont rendu la vie

insupportable

impossible

invivable

c’était à Popayán le 13 mai

département du Cauca

ils m’ont emmenée

oh ne me croyez pas ce n’est pas moi qui

ai choisi la mort

ils m’ont prise dans la rue comme un animal errant

ils m’ont prise et je ne faisais rien que filmer la nuit

la violence de la nuit

ils m’ont prise par les pieds et les mains comme une sale bête

qu’on veut jeter à la fourrière

ils m’ont prise malgré mes cris malgré mon innocence

quatre hommes en armures noires pour une fille de dix-sept ans

et là-bas ils étaient dix ils étaient vingt ils étaient trente

dans leur maison d’horreur qui sent l’enfer et la mort

ils m’ont violée

ils ont outragé mon corps de dix-sept ans

ils ont humilié mon âme de dix-sept ans

leurs mots fétides mélangés à leur souffle rauque sur mon visage

m’ont recouverte de honte et de douleur

comme un onguent d’ignominie

une seconde peau une nouvelle peau

sale et purulente

que je ne pourrais jamais laver jamais guérir

je sais que je n’aurais jamais pu

ni me laver ni me guérir

oh ne le croyez pas ce n’est pas moi qui

ai choisi la mort


je m’appelais Einer

et moi aussi je veux parler

d’ici où je suis

même si je ne sais pas où je suis

je veux parler si vous le permettez

c’était le 30 avril à Cali la succursale du ciel ils disent

avant j’étais policier

mais là le 30 avril 2021 j’étais déjà à la retraite

ça je le sais

et je sais où j’étais

debout sur ce trottoir immobile je regardais

seulement cela je regardais

la police a tiré une balle dans ma tête

je suis tombé

je me suis vidé de mon sang et même

des voleurs sont venus me dépouiller de ce que

j’avais sur moi

le peu que j’avais sur moi

et personne n’a rien fait

la police qui m’a tiré dans la tête ni les autres ils

n’ont rien fait

juste laissé crever comme une bête

et moi aussi j’avais été policier

je ne sais pas je ne sais pas

comment peut-on agir ainsi ?

je ne sais pas

aurais-je fait pareil à leur place quand j’étais des leurs ?

aurais-je été capable de faire pareil ?

de faire ça ?


je m’appelais Marcelo

et un policier m’a tiré dessus à Cali

le 28 avril

je suis mort j’avais dix-sept ans

je voulais seulement le dire

merci de m’avoir écouté


je m’appelais Santiago

comme mes frères et mes sœurs qui ont déjà parlé

je suis ici et je suis ici aussi

c’était à Ibagué département de Tolima

c’était le 1er mai et j’avais dix-neuf ans

une balle dans le thorax la policia metropolitana

une balle qui m’a tué

pas tout de suite

je perdais mon sang je mourais

et ils ont refusé de me porter secours

la policia métropolitana

je ne sais pas je marchais sur un trottoir

et ils m’ont tué

je ne sais pas ce qui les pousse à tuer

ne connaissent-ils pas le prix de ce qu’est vivre ?

n’ont-ils pas des parents des enfants des gens qu’ils aiment ?

et j’entends ma mère au moment où je meurs

j’entends ma mère hurler qu’elle veut être avec moi

je l’entends m’implorer de l’emmener avec moi

je l’entends encore ici où que je sois

et je dis à tous les jeunes et tous les autres

ceux de la première ligne ceux qui témoignent et même ceux qui tremblent de peur chez eux parce qu’on les terrorise

continuez la lutte


je m’appelais Cristian

et moi aussi je vous parle depuis

l’ici des morts et l’ici des vivants

c’était le 16 mai quand on a retrouvé mon corps assassiné

à Leiva département de Nariño

mon corps à demi enterré au bord de la route

qui mène à la vereda Santa Lucia

le 14 mai ils m’avaient appelé sur mon téléphone

pour un rendez-vous une réunion

je ne sais pas qui ils étaient

ils voulaient parler avec moi de la grève

chez les vivants j’étais un leader social paysan

ils m’ont invité et je ne sais pas ce qui s’est passé

ils m’ont tué


je m’appelais Brayan

j’avais vingt-quatre ans

et je suis mort à Madrid Cundinamarca

le 1er mai jour de la Fête du Travail

parce qu’un homme de l’ESMAD

m’a tiré une grenade lacrymogène dans l’œil

ne l’oubliez pas ne m’oubliez pas


je m’appelais Lucas

et je suis ici comme les autres

ils m’ont tué à Pereira Risaralda

huit balles dans la misérable chair de mon corps

c’était le huitième jour de grève le mercredi 5 mai

sur le viaduc

un laser a pointé mon t-shirt bleu

une moto a vrombi

et ils ont tiré

je criais sans haine vibrant d’une vie que pour tous je souhaitais meilleure

je criais avec

mes frères de lutte pour la paix pour le bonheur

je criais « Les ignorants, les têtus, les endormis, réveillez-vous ! »

et ils ont tiré

j’étais sorti avec mon t-shirt bleu de ciel

et mon pantalon blanc et mon foulard rouge

et ma barbe noire bien soignée

et ma voix claire pour porter des paroles d’espérance

et mon esprit lucide

et mon cœur ouvert à donner la joie et la paix

mes jambes fermes pour danser et pour marcher

et ils ont tiré

huit balles dans les jambes la poitrine le crâne

je ne sais pas si j’ai eu mal

je ne sais pas comment s’est passée

cette agonie silencieuse

où je ne criais plus

où je n’avais plus de t-shirt couleur de ciel

ni de jambes fermes ni de voix

je ne sais pas si mon amour de la vie

et de la justice et de la paix

aura servi à quelque chose

ils m’ont tué le 5 mai

existe-t-il plusieurs sortes de morts ?

je suis mort le 11 du même mois

et je ne sais pas si cela

aura servi à mes frères humains


souvenez-vous de moi

je m’appelais Dilan

c’est depuis le 25 novembre 2019 que je suis

ici chez les morts et je ne sais pas

ce qui reste de moi chez les vivants

ne m’oubliez pas

j’avais dix-huit ans et c’était à Bogotá

le 23 novembre je manifestais avec des milliers d’autres

pacifiquement

c’est à l’angle de la calle 19 et de la carrera 4 que

je suis tombé

frappé par un « projectile artisanal » d’un capitaine

de l’ESMAD

assassiné

et je ne sais pas

si ce monde est juste si ce monde est fou

si mon pays est maudit s’il se relèvera

de tant de haines

mais d’ici où je suis je vous dis mes frères

RESISTENCIA !


je m’appelle comme toi

je suis ici

et peut-être que demain je serai là

parmi les morts

je parle depuis ici où je suis

mais si je meurs je ne me tairai pas

je parlerai depuis là où sont les morts

s’ils me tuent

je ne sais pas comment ils me tueront ni

ce qu’ils feront de moi

quatre balles derrière la tête

une fosse commune quelque part assez loin

de la ville

taillé démembré comme le bétail

à l’équarrissage

jeté parmi les ordures

décapité

brûlé à l’acide ou à l’essence qu’on allume

avec un briquet

le crâne fracassé contre une caisse la nuit

dans un supermarché

je ne sais pas

on ne retrouvera peut-être jamais mon corps

ou peut-être à la dérive

sur une rivière gonflé par la mort

île errante où les vautours se posent

becquetant ce cadavre plus que dés à coudre

comme dans le vieux poème des morts

comme dans le vieux poème adressé aux

frères humains

je serai ici je ne sais où est ici et tu m’oublieras

frère humain

quand toutes les routes du pays laisseront de nouveau passer

le flot du quotidien qui rassure et qui dispense de penser

quand les tables des riches seront de nouveau pleines

du superflu

leurs tables et leurs poubelles

quand les ventres des pauvres seront toujours vides

du nécessaire

tu m’oublieras

alors je serai là seulement

là où sont les morts

alors si tu m’oublies je ne serai plus

nulle part

je ne serai plus rien

dans le grand sac vide

le grand sac en plastique plein de cadavres

des cadavres lourds comme le vide

immobiles comme le vide et muets

le grand sac de l’oubli

frères humains qui après nous vivez

puissiez-vous ne pas oublier

puissiez-vous vivre sans peur mais sans amnésie

vivre sans l’horreur que nous n’avons jamais voulue

mais que nous subissons

vivre avec la paix et le bonheur

car c’est eux que nous avons voulus

vivre !


El Bichofué, Cali, 24 mai 2021.

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