top of page

Ce que « l’urgence agricole » fait aux gestes et aux ressources du vivant. Chronique des paysactes #5

Au Guatemala, un paysan maya kaqchikel s’occupe de ses cultures vivrières. Photo Latitude Stock


Est-ce « la fin des paysans » ? Des foins d’autrefois aux débats contemporains sur l’eau, les campagnes racontent une profonde transformation des manières de cultiver. Face à l’agriculture industrielle, Isabelle Favre invite à penser l’eau, la terre et le vivant comme un tissu de relations plutôt que comme de simples ressources à exploiter.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Avant l'éclosion de cette chronique des paysactes, il y a eu une longue dormance - dormance active bien qu'en sourdine, comme il se doit, pour mener à bien un travail de traduction : deux textes de Tim Ingold, ceux qui m'ont précisément inspiré ce mot de "paysactes" (1). De septembre à juin. Septembre. Juin. Deux mois « forts » de début et de fin dans le temps qui rythme notre vie à tous, continuant à respirer au gré, de près ou de loin, d'une année scolaire scandée par la fin et le retour de l’été, ses jours plus longs (dans l’hémisphère Nord), qu’on associe aux « grandes vacances » : du temps devant soi, plus souvent rêvé que réel, avant la reprise de la pleine activité « à la rentrée ». Ce temps rêvé oublie vite, après les avoir subis,  les pics de température, ces jours et ces nuits de canicule, ou de chaleur étouffante apparue il y a deux ou trois décennies : un dérèglement à assumer, de face. Je n'en dirai rien de plus dans cette chronique, mais nos responsabilités y sont inscrites en filigrane.


C'est cet espace-temps qu'annonce le mois de juin, à la lumière de nos souvenirs, vécu loin d’un certain travail qui, lui, ne connait pas les saisons, « posté », quasiment identique quelle que soit la météo. Comme étranger à cet espace-temps habité par « le travail des champs », tout en le côtoyant. Avant d'être remplacés par des machines, au moment des moissons, des récoltes, les enfants devaient quitter les bancs de l’école pour partager ce travail intense : c’étaient leurs vacances, au plus haut de l’été. Ce travail représentait toute une sociabilité dont j’ai fait l’expérience, jeune citadine ayant la chance d'avoir de la famille à la campagne : je me souviens de quelques après-midis de vacances où j’ai fait les foins, en aidant à « créneler » (rassembler l’herbe en créneaux, on dit aussi andainer, pour qu’elle soit mise en bottes). Avec la pause du merveilleux goûter, pris en commun, en famille (au moins trois générations réunies).


Faire les foins, là où la ramasseuse-presse ne passe pas - Dordogne, été 2020. Collection personnelle


C’était l’époque, il n’y a pas si longtemps, où ces opérations rassemblaient plusieurs personnes, un vrai « faire-ensemble », avec des bottes de foin qu’on pouvait charger à la fourche sur une charrette. Ce n’est plus le cas des énormes rouleaux de plus de 200 kg qui requièrent une machine (une « ramasseuse-presse » qu’une seule personne commande) et qui ponctuent les champs en s’étendant vers l’horizon. Trace rythmée d‘une intervention humaine – un peu repoussante lorsque les balles de foin sont emballées dans du plastique noir –  : qui laisse presque la terre à nu après son passage : si peu d’arbres, de haies qui s’inscrivent sous le ciel, de « maillages » de lignes au fil des saisons, colorés par les humeurs du climat.


C'est au milieu du printemps que ces champs immenses reprennent vie. Lors d’un petit voyage en car (d’où l’on voit le paysage de haut), j’ai aperçu ces étendues omniprésentes, en pleine germination. Celle-ci montre d’ailleurs que la vie était déjà là, invisible, qu’elle avait été semée, avant d’être moissonnée dans quelques semaines, par un seul. Une idée qui était là sans doute depuis longtemps a alors émergé devant ce paysage : ce matin-là devant cette immensité, je me suis dit : « C'est ça, la fin des paysans » –  titre d’un livre d’Henri Mendras paru en 1967 (2).

 

Les champs du XXIe siècle sont désormais livrés à la machine. Le Centre national des ressources textuelles et lexicales (CNRTL) associe deux définitions au mot « mécanisation » : « Emploi intensif des machines pour remplacer les opérations manuelles dans la réalisation des travaux » et, au figuré, « transformation de comportements naturels en réactions déclenchées automatiquement, échappant à la volonté ».


La volonté est toujours là, mais dans une grande solitude. Les gestes semblent s’être appauvris : plus beaucoup d’âmes qui vivent, ni de signes d’appropriation soigneuse. Ces signes manifestent précisément pour moi la présence – ou l’absence – de la possible « lecture » dans le paysage des gestes qui l’ont fait advenir, du travail à plusieurs pour certains actes, des « paysactes » avec le vivant animal et végétal. Je crois avoir enfin compris ce que voulait me dire Jean-Loup Trassard avec la carte postale qu'il m'avait envoyée, reprenant une de ses photos d'un cheval de trait vu de dos, en retrouvant ces propos d'un agriculteur du Dauphiné : « avec les chevaux on était encore plus près ».


Photographie de Jean-Loup Trassard, extraite de son Inventaire des outils à main dans un ferme (Le temps qu'il fait, 1995),

dos d'une carte postale en date du 23 février 2021


Je lui avais demandé : « L’air gonflant les poumons du laboureur qui se transforme en sillons dans la terre : qu’en est-il pour l’agriculteur, seul dans l’habitacle de son tracteur ? » Il m’a répondu : « Ça, c’est toujours. Le fait de regarder derrière, lorsqu'on retourne la terre ; le labour, c'est le lien à la terre, le moment où l'on sent qu'on a un lien à la terre, qu'on travaille pour produire, que ça va nous nourrir. Manuellement dans le sillon, ça doit être assez spécial ; avec les chevaux on était encore plus près. »

 

Dans "Temps et paysage", l'un des textes composant Paysages et paysactes, Tim Ingold illustre son propos en décrivant le tableau de Bruegel Les Moissonneurs (au XVIe siècle : les champs y sont immenses aussi, mais habités - et sans doute créés par l'imaginaire du peintre) :


« Dans l’accomplissement de leurs travaux, les paysans veillent non seulement au cycle de maturation de la récolte, qui les rassemble dans le projet collectif de la moisson, mais aussi à leurs propres activités, telles qu’elles sont réparties par la division des tâches. Même au sein d’une même tâche, les individus ne travaillent pas seuls : un seul homme manie la faux, mais les moissonneurs travaillent néanmoins d’un même élan, créant une harmonie dansante dans leurs mouvements rythmiques. De même, les deux femmes qui transportent les gerbes de blé dans la vallée ajustent leur rythme l’une par rapport à l’autre, de sorte que la distance entre elles reste plus ou moins constante. »

 

« Cycle de maturation de la récolte », « projet collectif de la moisson », « harmonie dansante », « ajustent leur rythme l’une par rapport à l’autre » : tous ces mots me font penser à la forme chorégraphique de la communauté qui chante et danse sa propre unité, telle que l’évoque Jacques Rancière dans Le partage du sensible (2000).


 Pieter Bruegel l'ancien (1525-1569), Les Moissonneurs, 1565, huile sur panneau de chêne, 119 cm x 162 cm,

Metropolitan Museum of Art, New-York


Un été, il n’y a pas si longtemps, dans un pré en pente, j’avais vu trois hommes faire les foins ensemble. À plusieurs : sur la photo (voir première image en début de publication), ils sont deux. Mais un troisième prépare leur travail, à côté. « À plusieurs : une exception », selon l’un d’entre eux :


« L’entraide, aujourd’hui, c’est fini. Il n’y a plus d’entraide entre nous. C’est fini, ce qu’on a fait, les foins à l’ancienne. Il y a trente ans, on s’entraidait tous, mon père s’entraidait avec tout le monde ; maintenant, c’est fini, chacun pour soi. Aujourd’hui, ce n’est plus l’agriculture que j’ai connue il y a trente ans. C’est lié au modernisme. Aujourd’hui, avec le matériel qu’ils ont, une personne va vous faire 50 hectares de foin dans la journée, que dans le temps vous en faisiez trois‑quatre. Je ne suis pas contre le modernisme, attention, il faut évoluer, mais il ne fallait pas évoluer comme ça. »


Dans La nécessité du paysage (2018), Jean-Marc Besse écrit :


« L’espace-du-paysage, ce n’est pas l’espace objectif, ni l’espace comme spectacle, ni l’espace tel qu’il est élaboré par la représentation intellectuelle : c’est l’espace tel que le corps le comprend, c’est-à-dire aussi le décrit par ses mouvements et sa situation, par ses conduites. Ni objectif ni subjectif : c’est l’aspect du monde auquel le corps s’adresse et s’attache. C’est le milieu de ses comportements.»

 

Les comportements de l’agriculture sont aujourd’hui remis en cause, parfois depuis leur origine, sans réel discernement des pratiques concrètes ni de leurs contextes. J’ai retrouvé cette mise en accusation très en amont en lisant ces dernières semaines L’aube des moissonneurs de Jean Guilaine, archéologue spécialisé dans le Néolithique. Le livre se présente comme un long entretien centré sur son activité dans l'Aude, dans lequel il affirme :


« Au Néolithique, l’homme "prend le dessus", il agresse le biotope, commençant, par la domestication, à transformer, à artificialiser le vivant. On n’est plus dans un monde qui suit l’évolution naturelle mais dans un contexte chamboulé, défiguré, corrompu par le facteur humain. En brouillant les cartes, l’homme perd une forme de pureté originelle. »


Deux pages plus tôt, de façon plus neutre, il notait pourtant : 


« Pour l’historien […], il est certain que l’avènement du Néolithique constitue une mutation capitale. Les humains changent à ce moment-là fondamentalement la façon d’acquérir leur alimentation, c’est le prélude au monde paysan qui s’est depuis instauré. Avec l’apparition du village, des champs cultivés, des animaux à viande, à lait mais utilisés aussi pour la traction et le bât, une vie totalement nouvelle s’organise. »


 En bandeau autour du livre L'aube des moissonneurs, une question illustrée

(gravure rupestre alpine figurant une scène de labour : bovidés schématiques,

joug, timon, manche tenu par un individu Stèle de Bagnolo,

val Camonica, Italie, vers 3000 AEC (Avant l’Ère Commune).


« Agression du biotope », « défiguré, corrompu par le facteur humain » : je pense que Jean Guilaine lui-même, avec sa rigueur scientifique, relativiserait ces mots, pris dans le mouvement d'un entretien. Loin de cette désolation (la nôtre, en réalité ?), cette première agriculture a ouvert modestement des milieux – créant un paysage de clairières, de landes et de prairies – à l'intérieur d’une forêt encore largement prédominante. Les surfaces effectivement cultivées (champs) ne dépassaient probablement pas quelques pourcents du territoire, réparties en clairières autour des habitats, le reste des espaces ouverts étant plutôt des pâturages, landes, friches, bords de cours d’eau. Quant à la domestication, je renvoie à ma toute première chronique des paysactes, "Domestiquer l’environnement", accessible ICI.

 

Scènes d'activités agricoles néolithiques – art rupestre (côte méditerranéenne de l'Espagne),

extrait de : Jean Guilaine, L'aube des moissonneurs.


C'est avec plaisir et intérêt (rassurée en quelque sorte dans mes convictions) que j’ai écouté début juin, sur France Culture (ICI) un autre préhistorien, Boris Valentin, présentant son livre sur le Paléolithique récent, Sapiens en France, 35 000 ans d’histoire (Tallandier, 2026) :


« Je perçois parfois une autre mythologie qui commence à se développer et dans le livre j’essaie de dénoncer cette autre mythologie qui consiste à faire du Paléolithique récent une sorte de paradis perdu, comme si l’invention des agricultures et des élevages à partir du Néolithique, donc à des dates diverses dans le monde, - 12 000  et en France – 7000 que sont importées du Proche-Orient par des migrants, [était] une chute, une sorte de péché originel, comme si tous les maux du présent, et il y en a beaucoup (le patriarcat, la guerre, l’épuisement des ressources). (...)

Or l’histoire, la préhistoire nous enseigne autre chose. Elle nous enseigne qu’il ne faut pas confondre les premières agricultures, les premiers élevages, ni même ceux qui se pratiquent encore aujourd’hui avec l’extractivisme capitaliste qui s’est enclenché au XIXe siècle et encore moins avec la grande accélération depuis les années 1950. L’idée est aussi de faire de l’histoire, afin de montrer qu’il y a eu plusieurs trajectoires dans l’histoire humaine. Il n’y a pas une seule lignée, qu’elle soit ascensionnelle ou celle d’une chute, et qu’il y a eu de nombreuses bifurcations et c’est ça que nous enseigne l’histoire, des voies alternatives. »


Ces voies alternatives sont aujourd'hui empruntées par d'autres paysans qui s'installent dans un monde en germes, au prix d'un changement de vie engagé avec le rythme du vivant, pour de nouvelles valeurs paysagères, précisément paysactives. Malgré toutes les différences, ces valeurs se rapprochent de la « culture » que l’on voit représentée sur la photo de « une » de cette chronique (3). Elle montre ce que j’ai appelé « la grammaire des paysactes ». Le corps y est contraint, et tout à la fois libre de ses mouvements. Il s’agit de prendre soin : prendre soin des plantes, des animaux, des humains, dans une attention mutuelle. Il ne s’agit pas d’administrer des soins mais de cultiver une communauté : plus qu’une connivence, une interaction, une co-suscitation.

 

Valeurs paysagères d’une sociabilité choisie, maillage de ce qui « fait sens », pour les jeunes paysans qui s’installent, et sans doute par un bon nombre d’agriculteurs affiliés à la FNSEA, organisation qui capte – qui capture – la représentation du « monde agricole ». Et pourtant, bifurcation ou voie alternative, l’agriculture paysanne, sociale et écologique, a son mot à dire. Elle doit lutter contre l’illusion d’un « monde agricole » homogène, alors que les conflits de modèles (productiviste vs paysan, agro‑industrie vs circuits courts, etc.) sont structurants.


À la FNSEA, les valeurs défendues en haut lieu sont d’un tout autre ordre, en rien paysactives. Les humanités ont déjà parlé de son président, Arnaud Rousseau (ICI). Le groupe Avril, qu'il dirige, possède 82 sites industriels, opère dans 18 pays et emploie 8 478 salarié·es ; en 2025, son chiffre d’affaires s’élève à 8,2 milliards d’euros (source : Wikipédia, 17 juin 2026). À cette logique de capital s’adosse aussi  Éric Thirouin, trésorier de la même FNSEA et président d’Unigrains, société d’investissement spécialisée dans l’agroalimentaire, qui se présente comme « partenaire financier de référence » du secteur et gère plusieurs milliards d’euros d’actifs pour accompagner la croissance des entreprises agro‑industrielles. Ce qui s’y cultive, on peut l’observer facilement (ICI) : le profit, mesuré en valorisation boursière, en taux de rendement et en perspectives de croissance sur les marchés mondiaux, bien plus qu’en qualité des milieux, des sols ou des eaux.


Début juin, l’Assemblée nationale a adopté le projet de loi d’« urgence agricole », qui vise notamment à faciliter la création de réserves de substitution d’eau. Brice Guyau, Secrétaire général adjoint de la FNSEA, soutient ardemment ce projet, tout en vivant à sa manière dans son propre monde :


« On est comme en Afrique, on a des saisons de pluie et des saisons sèches. Pour s’adapter, il faut essayer de réguler au minimum l’eau et savoir la stocker quand elle est en surabondance. L’irrigation ne représente aujourd’hui que 4 % de la surface totale, donc c’est encore très faible. Nos collègues d’Espagne qui vivent ça depuis plusieurs années sont déjà à 22 % de capacité d’irrigation, et nous on demande au minimum à doubler pour aller à 8 ou à 10 % seulement. Tous ceux qui peuvent nous dire qu’une plante pousse sans eau, c’est faux. » (ICI)


L’analogie rapide avec « l’Afrique » dit assez bien le niveau de généralité auquel se situent ces discours : un continent entier réduit à un schéma climatique sommaire, au service de la justification de nouveaux ouvrages de captation. Quant à « réguler au minimum l’eau », l’expression semble surtout signifier : multiplier les infrastructures pour maintenir coûte que coûte un modèle d’irrigation intensif, sans interroger ni les cultures, ni les sols, ni les paysages. On ne discute pas des manières de cultiver l’eau dans les champs, mais de la meilleure façon de la pomper hors du milieu pour la concentrer derrière des digues – ces « bassines » largement financées par l’argent public et réservées à une minorité d’exploitations.

 

Il y a une autre culture de l'eau (bien décrite dans une chronique d'Olivier Schneider sur les humanités : voir ICI). Concrètement, il s’agit de ralentir, d’infiltrer et de stocker l’eau là où elle tombe, dans la diversité des milieux reconstituée – sols, haies, bosquets, prairies, zones humides – afin qu’elle circule plus longtemps dans le territoire au lieu de filer rapidement vers l’aval. On pourrait dire qu’il ne s’agit plus seulement de « gérer » l’eau bleue (celle des nappes, des rivières, des barrages), mais de cultiver l’eau verte : toute l’eau de pluie qui s’infiltre, est retenue dans les sols et repart par les plantes, participant à la respiration du paysage lui‑même.


Restaurer le cycle de l’eau. Avec le triptyque eau-sol-arbre, ralentir l’eau, la répartir, l’infiltrer et la stocker. Source : terredeliens.org


La tentation actuelle, au nom de l’« urgence », est de répondre aux sécheresses par des ouvrages de capture : creuser, stocker, pomper, transférer l’eau, comme si le problème était seulement un déficit de « réserve » à compenser. L’hydrologie régénérative propose une autre entrée : restaurer les cycles de l’eau dans les sols et les paysages, plutôt que tenter de les contraindre encore davantage.

 

Les paysactes de l’eau prennent alors la forme de gestes en apparence modestes, judicieusement répartis : laisser un couvert végétal permanent, redonner de l’épaisseur aux haies, recréer des mares, des talus, des zones de dissipation des crues, organiser les parcelles pour que l’eau ralentisse, s’infiltre, disparaisse moins vite dans les drains. Ce sont des gestes qui s’opposent terme à terme aux dispositifs de captation centralisés – bassines, grands transferts – et qui font de l’eau non plus un simple flux à sécuriser pour quelques‑uns, mais une relation à entretenir entre tous les vivants d’un bassin versant, en interrogeant et en réévaluant les usages. C’est peut-être là que se joue, silencieusement, une autre manière d’habiter l’« urgence » agricole.


Schéma simplifié du cycle de l'eau à l'échelle du bassin versant. ©Triple-Performance (ICI)


Les conflits autour des « réserves de substitution » tiennent aussi à cela : deux imaginaires de l’eau se font face. Dans l’un, la solution passe par quelques ouvrages spectaculaires qui prolongent le modèle productiviste en s’appropriant l’eau bleue ; dans l’autre, la réponse passe par une multitude de paysactes discrets, collectifs, qui augmentent la capacité des milieux à retenir l’eau verte et à rejouer, localement, le cycle des pluies. « Nous avons construit des imaginaires de domination, d’abondance et de contrôle. Il nous faut désormais en inventer d’autres : des imaginaires où l’humain n’est plus extérieur au vivant, mais inscrit dans ses cycles et responsable de sa préservation », résume avec une grande justesse l'universitaire Simon Porcher, spécialiste de la gouvernance et de la tarification de l'eau, en introduction de son livre Nous sommes faits d’eau. L’avenir d’une ressource vitale (Les corps conducteurs, 2026).


Les paysactes dont il a été question ici ne relèvent ni de la nostalgie, ni du fantasme d’un « retour à la nature ». Ils désignent des manières situées de faire monde avec la terre, les plantes, les animaux, les eaux, où gestes, outils et savoirs composent un milieu plutôt qu’un décor.


Face à l’extractivisme agro‑industriel, ces paysactes rouvrent des bifurcations : ils refusent de confondre agricultures et élevages avec les logiques de prédation qui les ont, en partie, dévoyés, et réinscrivent les pratiques paysannes dans la longue histoire des façons d’habiter les milieux.


La question de l’eau cristallise cette confrontation entre imaginaires : d’un côté, l’eau‑ressource qu’il faudrait stocker et sécuriser pour maintenir un modèle productiviste ; de l’autre, l’eau‑relation entre sols, plantes, atmosphère, nappes, rivières, humains et non‑humains, que nos manières de cultiver peuvent assécher ou régénérer.


Inventer d’autres imaginaires, ce n’est pas seulement changer de récit : c’est s’engager dans d’autres paysactes, déplacer les gestes, les alliances, les institutions. C’est accepter que le paysage ne soit plus ce que l’on domine du regard ou de la machine, mais ce qui nous tient, nous relie et nous oblige – un tissu d’actes et de milieux où se joue, très concrètement, notre manière d’habiter la Terre. La « fin des paysans » n’est pas écrite d’avance : elle dépend de ces gestes, de ces relations et des imaginaires que nous choisissons de cultiver.


Isabelle Favre


NOTES


(1). Tim Ingold, Paysages et paysactes, Éditions Éoliennes, Bastia, 2026,116 p., 16 euros. Paysages et paysactes se compose de deux textes de Tim Ingold : Temps et paysage écrit il y a trente ans, Paysactes entre terre et ciel vingt ans après. Inspirant autant les chercheurs que les artistes, en lien avec toute personne engagée dans un territoire, ce livre dit l’habitabilité de notre monde, dans son « devenir paysage », en engageant des humains responsables de leurs paysactes, parmi les êtres qui respirent entre terre et ciel.


(2). Henri Mendras, La fin des paysans, innovations et changement dans l’agriculture française, SEDEIS, 1967. 


(3). Photo reprise d’une publication antérieure des humanités (novembre 2024 ) : "L’industrie pharmaceutique et la Russie, parmi les empêcheurs de biodiversité".


POUR EN SAVOIR PLUS

  • Tim Ingold, Paysages et paysactes, Éditions Éoliennes, Bastia, 2026

  • Simon Porcher, Nous sommes faits d’eau. L’avenir d’une ressource vitale, Les corps conducteurs, 2026

  • Boris Valentin, Sapiens en France, 35 000 ans d’histoire, Tallandier, 2026

  • Jean Guilaine, L’aube des moissonneurs. Du néolithique en particulier et de l’archéologie en général, Verdier, 2023

  • Jacques Rancière, Le partage du sensible, La Fabrique, 2000

  • Jean-Loup Trassard, Inventaire des outils à main dans un ferme, photographies, Le temps qu'il fait, 1995

  • Henri Mendras, La fin des paysans, innovations et changement dans l’agriculture française, SEDEIS, 1967. 


 Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité,

qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.









 


 

 

 

 

2 commentaires


yanitz2018
yanitz2018
il y a un jour

J'oubliais l'interprétation extraordinaire de l'Angélus par Piet Mondrian (qui m'a ouvert une porte sur sa peinture)



J'aime

yanitz2018
yanitz2018
il y a un jour

L'Art Rupestre,l'Art Rupestre, l'Art Rupestre (répétés 3 fois) est-il de L'art Moderne ?

Des proto-esquisses qui y ressemblent :


C'est un éternel recommencement. Un cycle sans fin.

Puis, il y a l’Angélus de Jean-François Millet admiré par les peintres et voici un hommage de Salvador Dali (plusieurs toiles à son actif du même sujet)



Modifié
J'aime

nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page