Pepe Habichuela, la mémoire du flamenco s'éteint à Madrid
- Miguel Moreno
- il y a 4 heures
- 4 min de lecture

Pepe Habichuela, à la guitare, avec Enrique Morente. Photo Paco Manzano
« Nous ouvrirons un monde nouveau, sans fusils ni poison », chantait Enrique Morente sur la guitare de Pepe Habichuela. Le monde de la guitare flamenca perd, à 82 ans, l'un de ses derniers passeurs entre tradition gitane et modernité — un artiste qui n'a jamais cessé, jusqu'à son dernier souffle, de faire dialoguer les frontières.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
« Étoile, emmène-moi dans un monde
Où il y a plus de vérités, moins de haine
Avec plus de clémence et plus de compassion
Nous briserons les nuages noirs
Qui nous trompent
Qui nous guettent
Nous ouvrirons un monde nouveau
Sans fusils ni poison. »
(« Estrella, llévame a un mundo / Con más verdades, con menos odios / Con más clemencia, y más piedades / Romperemos las nubes negras / Que nos engañan / Que nos acechan / Abriremos un mundo nuevo / Sin fusiles ni veneno. »)
Enrique Morente,
De notre correspondant à Madrid — Le monde du flamenco est en deuil. Le guitariste Pepe Habichuela, l'une des figures les plus respectées de cet art andalou, s'est éteint mardi 4 août 2026 à Madrid, à l'âge de 82 ans, des suites d'une maladie qui l'avait progressivement éloigné des scènes depuis l'été 2024.
Né José Antonio Carmona Carmona en 1944 dans une grotte du quartier du Sacromonte, à Grenade — berceau historique de la zambra flamenca —, il grandit dans une fratrie de sept enfants au sein de la dynastie Habichuela, l'une des lignées les plus anciennes de la guitare flamenca : son grand-père « Habichuela el Viejo », son père et plusieurs de ses frères, dont l'aîné Juan, en étaient déjà des interprètes reconnus.
Au début des années 1960, il rejoint Madrid dans le sillage de son frère et se produit dans les tablaos de la capitale, aux côtés de Juanito Valderrama, Pepe Marchena, Paco de Lucía ou Camarón de la Isla. Sa rencontre, dans les années 1970, avec le chanteur Enrique Morente bouleverse sa trajectoire : le duo enregistre en 1977 deux albums fondateurs, "Homenaje a Don Antonio Chacón" et "Despegando", avant de poursuivre trois décennies de complicité artistique jusqu'à la mort de Morente en 2010, notamment avec l'album "Negra, si tú supieras" (1992).
Pepe Habichuela avec Enrique Morente ("Tangos", 1977)
En 1983, il devient le premier artiste flamenco à publier un disque sous le label indépendant Nuevos Medios, "A Mandeli", hommage à son grand-père qui ouvre la voie à la génération du « nouveau flamenco » — Ketama, Pata Negra, Ray Heredia — dont il devient une figure tutélaire. Son propre fils, Josemi Carmona, et ses neveux Juan et Antonio Carmona fondent d'ailleurs Ketama, groupe emblématique de la fusion flamenco-pop des années 1980-1990.
Curieux et inventif, Pepe Habichuela n'a cessé d'explorer les frontières du genre : duo avec le trompettiste de free jazz Don Cherry, disque "Hands" (2010) avec le contrebassiste américain Dave Holland, ou Yerbagüena (2001), collaboration avec le musicien indo-britannique Nitin Sawhney et l'orchestre The Bollywood Strings, enregistrée entre Bangalore, Barcelone et Madrid. Accompagnateur recherché, il a participé à plus d'une centaine d'enregistrements aux côtés d'artistes tels que Fosforito, Carmen Linares, José Menese, Pansequito ou, plus récemment, Rocío Márquez et Silvia Pérez Cruz.

Pepe Habichuela avec Dave Holland, au New Morning, à Paris, en 2013.
Son travail a été salué par le Prix national de la discographie en 1975 pour Homenaje a Don Antonio Chacón, puis par la Médaille d'or du mérite des Beaux-Arts et, cette année encore, par la Grand-Croix de l'Ordre civil d'Alphonse X le Sage. Ses derniers hommages publics ont eu lieu à l'été 2024 lors des Noches del Botánico de Madrid, du festival Flamenco On Fire de Pampelune et du festival de La Unión.
« Je déplore profondément cette grande perte pour le monde de la guitare flamenca, pour l’univers infini qu’est le flamenco et pour la musique en général, où Pepe Habichuela occupait et occupera toujours une place privilégiée, méritée à juste titre grâce à l’originalité de son jeu et à la profondeur de son héritage. Pepe incarnait à lui seul toute Grenade », écrit sur Instagram le chanteur Miguel Poveda, que Pepe Habichuela avait accompagné sur son premier album, Viento del Este, en 1995.
À l'annonce de sa mort, les réactions se sont multipliées en Espagne, à commencer par celle du président du gouvernement Pedro Sánchez, qui a adressé ses condoléances à la famille du guitariste. La mairie de Madrid et le cantaor Arcángel ont également salué la mémoire d'un musicien considéré, de son vivant déjà, comme une véritable institution du flamenco.
Avec Pepe Habichuela disparaît l'un des derniers témoins directs de l'âge d'or du flamenco contemporain, celui qui a su, par son jeu de rasgueado puissant et incisif, faire dialoguer la tradition la plus pure avec le jazz, la musique indienne ou la fusion pop, sans jamais renier ses racines gitanes du Sacromonte.
Miguel Moreno


