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Petrykivka, l'Ukraine au coeur


Petrykivka, moins de 5.000 habitants, a donné son nom à un style de peinture ornementale qui est aujourd’hui sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Le directeur du musée a préféré mettre les œuvres en lieu sûr, mais avec leurs pinceaux en poils de chat, les peintres de Petrykivka perpétuent une tradition vieille de trois siècles.


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Une partie du cœur de l’Ukraine bat là, dans cette petite ville de moins de 5.000 habitants au centre de l’Ukraine, dans l'oblast de Dnipropetrovsk.

Petrykivka est à plusieurs heures de route de la ligne de front des combats en Ukraine, mais le 27 juin, au moins 20 personnes ont été tuées lorsqu'un missile russe a détruit un centre commercial à Krementchouk, à moins de 100 kilomètres de là. Le lendemain, des missiles de croisière ont frappé Dnipro, à 40 kilomètres. Vu l’empressement avec lequel l’armée russe détruit et pille le patrimoine culturel ukrainien (lire ICI), le conservateur du musée de Petrykivka a jugé plus prudent de mettre à l’abri, « dans un lieu secret », les œuvres dont il a la responsabilité. Et ces œuvres, ce n’est pas rien. Un trésor, même.

Petrykivka a en effet donné son nom à un style de peinture décorative qui est l’un des fleurons de l’Ukraine, et qui a été inscrit en 2013 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. La peinture Petrykivka est décorait autrefois les murs extérieurs et les maisons des villages ukrainiens de la région agricole luxuriante autour de Dnipro. Dans les motifs ornementaux prédominent des fleurs imaginaires et autres éléments naturels inspirés d’une observation méticuleuse de la flore et de la faune locales. Le coq symbolise le feu et l’éveil spirituel, tandis que les oiseaux représentent la lumière, l’harmonie et le bonheur. Dans la croyance populaire, les peintures protégeaient du chagrin et de tous les maux. Chaque famille compte au moins un praticien, la peinture décorative faisant ainsi partie intégrante de la vie quotidienne de la communauté. Les traditions picturales, et notamment les éléments ornementaux symboliques, sont transmises, renouvelées et perfectionnées au fil des générations. Les bases de la peinture décorative de Petrykivka sont enseignées dans les écoles locales à tous les niveaux, des institutions préscolaires aux écoles supérieures, où chaque enfant peut les apprendre, et la communauté est prête à transmettre son savoir-faire à tous ceux qui montrent un intérêt pour cet art.


Les origines de la peinture Petrykivka remontent au 17ème siècle, mais les réalisations anciennes sont perdues, du fait des matériaux utilisés : avant l'introduction de la peinture et de la laque, les villageois de Petrykivka utilisaient des colorants naturels, à base de jus de baies de sureau, de cerises ou de mûres, de pétales de tournesol et de pelures d'oignon. Le jus végétal était mélangé à de l'argile blanche ou de l'argile rouge, de la suie, du charbon de bois. Un revêtement brillant était fabriqué à partir de sucre bouilli. Les « pinceaux », en revanche, sont restés identiques : appelés kochatchka, ils sont pour la plupart fabriqués par les peintres eux-mêmes, en utilisant les poils qui poussent entre les pattes des chats. C'est la seule façon d'appliquer les motifs délicats aux plus petits objets, comme par exemple les perles en bois pour les bijoux.


Photo ci-contre : "kochatchka", pinceau en poils de chat


Natalya Rybak, artiste peintre à Petrykivka


La tradition Petrykivka s’est perpétuée en dépit des aléas de l’Histoire (lire ci-dessous). Natalya Rybak est aujourd’hui l’une des peintres les plus connues de Petrykivka. Pendant 3 mois , elle s’est arrêtée de peindre : l’anxiété liée à la guerre était trop forte. Elle a repris récemment : « Je trouve que ça me calme et m'aide à ne plus penser à la guerre », confie-telle dans un récent reportage de Radio Free Europe. Et si l’avancée russe finissait par atteindre Petrykivka ? Elle jure qu’elle resterait et continuerait à pratiquer son art « quoiqu’il arrive ».


Nadia Mével

Photo en tête d'article : Mykola Deka, artiste de Petrykivka. Photo Amos Chapple / Radio Free Europe


Une fenêtre sur la maison de Mykola Deka


Petrykivka decorative painting as a phenomenon of the Ukrainian ornamental folk art (vidéo UNESCO, 2013)


Compléments d'information :

"Un symbole de l’intégrité et de la renaissance nationale"

La coutume de couvrir les murs de maisons de peintures et d’ornements existait partout en Ukraine, mais à Petrykivka elle a atteint un niveau artistique remarquable. Cela est dû En grande partie au contexte historique de l’époque. Suite à la destitution du dernier hetman en 1764 et la suppression de la Sitch en 1775 par Catherine II, les Cosaques ont été forcés à se déplacer (1). Petrykivka, fondé en 1772, était un des nouveaux villages habités par les Cosaques. Intégré désormais dans l’Empire Russe, le village s’est retrouvé dans une position plutôt favorable : d’un côté, il y a eu un mélange bénéfique des traditions locales et celles apportées des Zaporogues, d’un autre côté, cherchant à éviter des soulèvements des Cosaques, le gouvernement russe a donné à Petrikivka un statut spécial. Un privilège essentiel résidait dans l’exemption du village du servage, alors qu’il s’était propagé dans la plupart des territoires de l’Ukraine. Sans aucun doute, la préservation des libertés a permis aux habitants de maintenir leur art décoratif traditionnel et le développer.

De plus, on considérait que les villageois de cette époque disposaient de temps libre suffisant pour s’adonner à la peinture. Chaque année pour les fêtes de Noël et de Pâques, les décorations étaient renouvelées et le savoir-faire était ainsi transmis de génération en génération. Au début du XIXe siècle, Petrikivka est devenu un important centre commercial de la région. Trois fois par an il y avait des foires et la production locale étaient particulièrement appréciée. Après un certain temps un groupe de maîtres artisans peignant des traîneaux, des coffres, des tissus destinés à la vente s’est créé. Ainsi, cette pratique a dépassé le cadre d’usage domestique et a acquis une clientèle externe.

L’art décoratif de Petrikivka s'est montré résistant aux bouleversements sociopolitiques du début du XXe siècle. Avec l'avènement du pouvoir soviétique, l’accent fut mis sur l’élimination de l'inégalité à tout prix. Le nouvel ordre politique prévoyait, entre autres, l'initiation progressive du peuple à la culture et « l’enracinement » des nationalités non-russes. En Ukraine, la politique d’enracinement visait à renforcer le pouvoir soviétique face à l'opposition massive. Pour les atténuer, le régime communiste s’est tourné vers la promotion de la langue ukrainienne dans la vie publique et a donné son soutien au domaine culturel. Malheureusement, ces politiques furent de courte durée, car elles ont été brusquement interrompues par les répressions collectives et par la Seconde guerre mondiale.

Toutefois, au cours de cette période la peinture de Petrykivka devint connue du large public et institutionnalisée. Entre 1936 et 1941 à Kiev, à Moscou et à Leningrad eurent lieu de grandes expositions d'art traditionnel ukrainien. Il est impossible d’estimer le rôle des artisans locaux dans la recherche de moyens pour sauvegarder la tradition et pour l’adapter à la vie moderne. Grâce à leurs efforts, une école d'art proposant un apprentissage de deux ans s’est ouverte à Petrikivka. Par ailleurs, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, la production d’objets peints est passée à l’échelle industrielle. La peinture était d’abord introduite à l'usine de souvenirs de Kiev. Après cela, elle fut utilisée par des manufacturiers de l'usine de céramique de Kiev. Parallèlement, des recherches créatives furent menées sur la peinture de l'architecture urbaine et dans l'impression. Cette extension du champ d'application permit au style de devenir reconnaissable et beaucoup utilisé dans la fabrication de souvenirs.

Il est difficile d’estimer la dévotion des peintres à l’égard de la sauvegarde de l’art de Petrykivka. En unissant des coutumes anciennes à des techniques nouvelles, ils ont fait en sorte que les créations réalisées sur papier, bois, tissu, verre, céramique et métal, comptent parmi les symboles ukrainiens les plus connus dans l’Union Soviétique. Certains individus méritent une mention particulière, notamment Olexander Stativa (1898-1965), qui a fondé l’École de peinture décorative de Petrykivka, et Fedir Panko (1924-2007), qui l’a fait renaître après la Seconde guerre mondiale. Parmi les artistes les plus connus figurent Tetiana Pata (1884-1976), Nadiya Bilokin (1893-1981), Vira et Galina Pavlenko (1912-1991 ; 1919-2008), Marpha Timtchenko (1922- 2009), Pelagia Gloutchenko (1908-1983), Ivan Zagorodny (1915-2006), Vassil Sokolenko (1922-2018).

Les peintres mentionnés ci-dessus et d'autres individus engagés sont ceux à qui nous devons la conservation de cet art national. Malheureusement, pendant toute la période d’après-guerre (1945-1989), le soutien aux arts locaux ne figurait pas dans la liste des priorités des pouvoirs soviétiques. Néanmoins, en grande partie grâce aux initiatives individuelles, une fabrique comprenant un atelier d'art spécialisé fonctionna tout au long de cette période. Après une réorganisation en 1979, la fabrique accommodait une centaine d’employés qualifiés. Pendant l'Olympiade de 1980, elle fut l’un des fournisseurs officiels des souvenirs. D’ailleurs, elle disposait de sa propre infrastructure industrielle comprenant une chaufferie, une prise d'eau et des installations de traitement des eaux usées. L’augmentation de la production stimula par ailleurs l'aménagement du territoire. De nouvelles maisons furent construites pour les ouvriers ainsi qu’une crèche et une école élémentaire pour 140 enfants.

L’année 1991 fut une année marquante pour la nation ukrainienne. Le 24 août, le Parlement ukrainien adopta l'Acte de déclaration d'indépendance. Celui-ci a été suivi d’un référendum avec un taux de participation de 84% et ou les électeurs se prononcèrent à 92 % pour l’indépendance. Pourtant, cet essor national et culturel fut entravé par la crise économique. Comme la plupart des anciennes républiques soviétiques dans les années 1990, le pays subit d'énormes baisses de production et une inflation galopante. Dans des conditions pareilles, les autorités publiques ne prêtaient pas davantage attention aux aspects culturels et ce n’est qu’au début des années 2000 qu’elles commencèrent à promouvoir la peinture de Petrikivka. À l’époque, l’Ukraine indépendante cherchait à renouer avec son identité et créer une image positive auprès de la communauté internationale. Par conséquent, l’infrastructure touristique a bénéficié des investissements nécessaires. Depuis, différents projets ont été mis en place afin de susciter l'intérêt des visiteurs, y compris des itinéraires pédagogiques et de nombreuses expositions partout dans le pays. (…)

Il est intéressant de remarquer que la peinture traditionnelle donne aussi un aperçu des espèces végétales du centre de l'Ukraine et de leurs significations folkloriques. Pour n'en citer que quelques-uns : un tournesol est un gardien de la maison et de la chaleur familiale ; une camomille symbolise la gentillesse et la tendresse ; un lis blanc représente l'immortalité de l'âme humain ; une ciboulette - l'unité de la famille ; une alcée est un symbole de la prouesse et de l'irrévérence cosaque.

Sur le plan conceptuel, les ornements végétaux représentent l'Arbre de vie, un archétype existant depuis de nombreux siècles partout dans le monde. Selon la mythologie ukrainienne, l’arbre a une fonction d’intermédiaire. C’est une sorte d'axe de l'univers englobant la terre et le ciel, les gens et les dieux, la matière et l'esprit. Par conséquent, un arbre rassemblait tous les aspects de l’existence humaine : c'était une jonction entre le ciel, la terre et le monde souterrain, un lien avec la communauté, une représentation du combat entre le bien et le mal. Comme les dessins rendaient hommage aux déités et à la nature, une maison nouvellement construite devenait habitable seulement après la décoration de ses murs. Selon les croyances populaires, les ornements étaient en mesure de distraire et de confondre des entités maléfiques, d’apporter de bonnes récoltes, la santé et la prospérité. Souvent on pouvait aussi trouver les oiseaux, gardiens de l’Arbre de vie. Ils étaient placés soit au fond du tronc (où ils paraient aux mauvais esprits et au sortilège) ; soit au sommet, d’où ils offraient la lumière au monde et aux hommes. Tout comme les fleurs, chaque oiseau a sa propre signification : les faisans désignent la floraison et la bonne chance ; l’oiseau de feu est un symbole du Soleil ; le pigeon exprime la dévotion et parfois l'image de Dieu ; le coq est un symbole de renaissance et de nouveau départ ; le coucou évoque l'écoulement du temps et les cycles de la vie éternelle ; la chouette - sagesse, la connaissance et l’apprentissage.

Le peuple ukrainien tient beaucoup à la tradition de la peinture de Petrikovka. L’étude attentive de cet art donne un regard plus large sur l'histoire, les croyances et les coutumes ukrainiennes. Pendant des siècles, les gens ont peint les murs de leurs maisons par de belles décorations florales. Ces peintures, qui reflètent un aspect positif de la vie, ont été conservées et transmises aux générations futures, même sous le régime soviétique et les épreuves de la Seconde guerre mondiale. C’est pourquoi aujourd'hui cet art est considéré comme un symbole de l’intégrité et de la renaissance nationale.


(1). La Sitch des Zaporogues était une organisation territoriale, politique, militaire et sociale des Cosaques ukrainiens. Elle était dirigée par un hetman et une assemblée des Cosaques appelée Rada.


(Source : Patrimoine sans frontières, http://psf.ong/projet/fr/)


http://petrykivka.dp.ua/ : Site dédié à la peinture de Petrykivka. Le projet lancé en 2011 par Igor Lisny pour populariser la peinture en Ukraine et dans le monde.

http://uartlib.org/ : Bibliothèque en ligne de l'art ukrainien, fondée par Kateryna Lebedieva qui rassemble et conserve des livres sur l'art ukrainien, publiés au XXe siècle, ainsi que des informations et des articles sur les artistes ukrainiens.



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