Porter la maison. Ukraine : dire encore, écrire encore, chanter encore / 02
- Jean-Marc Adolphe

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Illustration de Danylo Movchan pour les poèmes de Victoria Amelina publiés par les humanités le 9 avril 2025 (ICI).
De Kramatorsk aux territoires temporairement occupés, de la poésie de Victoria Amelina à la musique d’Anton Kistrin et de SVIT, la culture ukrainienne travaille la question du foyer perdu ou déplacé. Poèmes, chansons et récits deviennent à la fois instruments de résistance, de thérapie narrative et de transmission d’un héritage émotionnel de la guerre, où la « maison » se recompose dans les récits.
Dans "L’histoire pour le retour", l’un de ses derniers poèmes, écrit un an avant sa mort — elle fut tuée lors d’une frappe russe à Kramatorsk en juin 2023 — l’écrivaine ukrainienne Victoria Amelina évoque quatre enfants contraints de fuir la guerre. Au moment de quitter leur maison, chacun emporte un fragment du monde laissé derrière soi. Mira prend une perle d’un coffret. Tim ramasse un caillou dans la rue. Yarka garde un noyau d’abricot. Vira, elle, « n’a rien emporté / disant qu’elle sera de retour bientôt ».
Le geste est minimal, presque insignifiant. Mais il dit tout de la violence de l’arrachement. Et surtout, il dit autre chose : la maison n’est pas seulement un lieu. « Quand on s’enfuit de chez soi, dit Vira, la maison devient plus petite, [elle] tient dans la poche », mais « la maison grandira peu à peu / souviens-toi, jamais / tu ne seras sans ta maison ». À travers ces vers, Victoria Amelina formule une intuition essentielle : l’exil ne détruit pas le foyer, il le transforme. Il le déplace, l’intériorise, le fragmente — mais ne l’abolit pas.

La sépulture de Viktoria Amelina au cimetière de Lychakiv. Photo photo-lviv.
Cette idée irrigue aujourd’hui une part importante de la production culturelle ukrainienne, en particulier chez les artistes issus des territoires occupés. Elle se retrouve, sous une autre forme, dans le travail du musicien Anton Kistrin.
Originaire de Dniproroudne, dans la région de Zaporijjia — aujourd’hui sous occupation russe — Kistrin construit une œuvre profondément marquée par la perte, mais aussi par la projection vers un retour possible. Ses chansons mêlent souvenirs personnels, fragments de paysages et récits intimes, dans une langue musicale qui oscille entre mélancolie et résistance.
Dans une interview accordée à l'hebdomadaire Dzerkalo Tyzhnia, il évoque la nécessité de repenser la culture ukrainienne dans les territoires temporairement occupés comme « un pari sur le long terme ». Il ne s’agit pas seulement de survivre culturellement, mais de maintenir une continuité symbolique, de préserver des récits capables de traverser l’occupation.
Son dernier projet solo, "MANTU", s’inscrit dans cette perspective. Il y interprète notamment deux « messages aux Ukrainiens des territoires temporairement occupés », dans une vidéo diffusée sur la chaîne YouTube Тотальний: Наживо ("Total : En direct"). Cette plateforme rassemble des artistes ukrainiens autour de performances musicales filmées, conçues explicitement comme des actes de soutien aux populations sous occupation et au mouvement de résistance.
Une force active contre l'effacement
Au-delà de la dimension artistique, ces performances relèvent d’une stratégie culturelle. Elles affirment que la culture ukrainienne n’est pas seulement un héritage, mais une force active, une forme de présence là où le contrôle territorial tente d’imposer l’effacement. Chaque chanson, chaque texte devient ainsi un vecteur de continuité : une manière de dire que l’espace symbolique ukrainien ne coïncide pas avec les lignes de front.
Cette articulation entre mémoire, perte et persistance se retrouve également dans la scène musicale contemporaine, notamment chez l’artiste SVIT. Dans son titre consacré au sentiment du foyer, elle affirme : « Pour moi, cette chanson parle du fait que la véritable maison vit en nous. On ne peut ni la prendre, ni la perdre, ni l’abandonner définitivement. Elle reste dans les souvenirs, les personnes et les sensations qui nous façonnent. »
Cette déclaration prolonge, presque mot pour mot, l’intuition formulée par Victoria Amelina. Mais elle en propose une version plus explicitement introspective. Là où le poème travaille par images — la perle, le caillou, le noyau — SVIT nomme directement les éléments constitutifs de ce « foyer intérieur » : la mémoire, les relations, les affects.
Issue de la nouvelle scène ukrainienne, SVIT s’inscrit dans une génération d’artistes pour lesquels la guerre constitue à la fois un traumatisme et un cadre de création. Sa musique, marquée par une sensibilité mélodique et une écriture intimiste, explore les liens entre territoire, identité et expérience personnelle. Elle participe ainsi à une reconfiguration du discours artistique ukrainien, où l’intime devient un espace politique.
Le rôle des récits dans les situations de guerre
Ce déplacement du regard — du territoire vers l’intériorité — n’est pas seulement esthétique. Il renvoie à une réflexion plus large sur le rôle des récits dans les situations de guerre. C’est précisément ce qu’explorent l’écrivaine Kateryna Yehorushkina et le psychanalyste, traducteur et critique littéraire Yurko Prokhasko dans une conversation publiée par l’hebdomadaire ukrainien The Ukrainian Week (Tyzhden).

L'écrivaine Kateryna Yehorushkina. Photo Iryna Dmytrenko-Terefera
Kateryna Yehorushkina, connue pour ses livres pour enfants et son travail en thérapie artistique, y présente un ouvrage de non-fiction destiné aux adultes : « Et puis notre maison est devenue un navire. Histoires sur l’héritage émotionnel de la guerre ». Le titre lui-même opère une transformation métaphorique : la maison, fixe et ancrée, devient un navire — mobile, exposé, contraint de naviguer dans l’incertitude.
Le livre rassemble des récits hybrides — essais, fragments de journaux, « rapports artistiques » — qui tentent de saisir ce que la guerre laisse derrière elle dans les subjectivités. Non pas seulement des destructions visibles, mais un héritage émotionnel, souvent diffus, qui se transmet et se reconfigure.

Le traducteur et critique littéraire Yurko Prokhasko. Photo Sensormedia
Dans leur échange, Kateryna Yehorushkina et Yurko Prokhasko interrogent la fonction de la narration dans ce contexte. Ils évoquent la « durabilité de la tendresse », notion qui peut sembler paradoxale en temps de guerre, mais qui désigne précisément cette capacité des récits à préserver des formes de lien, de soin, d’attention — malgré la violence.
La métaphore y joue un rôle central. Elle permet de dire ce qui, autrement, resterait indicible. Transformer une maison en navire, réduire un foyer à un objet de poche, faire tenir un pays dans une chanson : autant de gestes symboliques qui ne relèvent pas de l’évasion, mais d’un travail actif sur la réalité.
Ce travail rejoint, d’une certaine manière, les approches de la thérapie narrative et de la psychanalyse. Il ne s’agit pas simplement de raconter pour témoigner, mais de raconter pour reconfigurer l’expérience, pour lui donner une forme qui permette de continuer à vivre avec elle. Dans ce cadre, les histoires ne sont pas des ornements. Elles deviennent des structures de sens, des outils de survie, parfois même des formes de résistance. Elles contribuent à construire une réalité partagée, à maintenir une continuité là où tout semble fragmenté.
Du poème de Victoria Amelina aux chansons d’Anton Kistrin et de SVIT, jusqu’aux réflexions de Yehorushkina et Prokhasko, une même ligne se dessine : celle d’un déplacement du foyer, de l’espace physique vers l’espace narratif. La maison détruite, occupée ou inaccessible ne disparaît pas ; elle se recompose dans les mots, les images, les sons. Tant que ces récits circulent, se transforment et se transmettent, la maison — même réduite à une perle, un caillou ou un souvenir — continue d’exister.
Jean-Marc Adolphe






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