Poutine et la chaîne alimentaire (l'esprit du prédateur)
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 1 jour
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Image générée par l'intelligence artificielle (Perplexity)
Le 29 août, face à des enseignants venus fêter la rentrée, Vladimir Poutine a trouvé une nouvelle fable pour justifier sa guerre : des orques dévorant des ours blancs « comme du menu fretin ». Problème — la scène n'existe pas dans la nature, et le folklore même du Grand Nord russe raconte l'inverse : celui de deux frères, l'ours brun et l'ours blanc, qui préfèrent la frontière à la dévoration.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Le 29 août 2026, Vladimir Poutine s'est rendu à l'Université pédagogique d'État de Moscou (MPGU) pour une rencontre avec des enseignants et étudiants, à la veille de la rentrée scolaire russe. Là, un enseignant de chinois originaire de la région de Belgorod, Dmitri Balantchoukov, lui raconte son expédition au pôle Nord et lui a dit y avoir vu deux ours blancs.
Poutine part alors en free style, ou plutôt en « style prédateur », répond que des orques vivent à proximité et « dévorent ces ours comme du menu fretin », en attaquant en meute, avant de conclure : « C'est ça, la chaîne alimentaire. Il faut aussi le raconter aux enfants, pour qu'ils comprennent dans quel monde nous vivons et pourquoi nous menons l'opération militaire spéciale ».
Dans sa chronique du jour (31 août 2026) sur Facebook, André Markowicz ajoute :
« Les commentateurs – extérieurs, évidemment (les autres se contentent, d’après ce que je peux comprendre, de rapporter le fait) – considèrent que cette phrase est un des signes de sa dégradation mentale. Et d’abord parce que Poutine a calomnié les orques. Non, les orques ne se jettent pas en groupes sur les ours blancs, – on n’a juste jamais vu ça. D’où est-ce que Poutine a pu prendre une débilité pareille, dans quel reportage bidon, dans quel récit ? – ça n’a aucune importance.
Ces phrases disent le moment que nous vivons : dans la chaîne alimentaire, il y a toujours un sommet sur le sommet, et il s’agit de savoir qui dévorera l’autre. – C’est ce que j’ai appelé «Le nouveau monde» (un retour au plus archaique, dont l’année 23 a été l’an II, parce que l’an I était 22, – marquée par l’agression radicale contre l’Ukraine. De là, après les orques, «l’Opération militaire spéciale», comme une justification du crime par la nature : la loi de la nature, c’est que les puissances s’affrontent et que le plus faible soit dévoré par le plus fort. Donc, il est naturel – naturel, et donc juste – que la Russie dévore l’Ukraine. Pourquoi l’Ukraine ? parce que l’Otan veut, censément, dévorer la Russie. – Que l’Otan ne veut pas du tout dévorer la Russie, et que l’Ukraine ait toujours été refusée par l’Otan n’a aucune importance, là encore – que l’OTAN, dans les faits, sacrifie l’Ukraine à ce qu’il appelle « l’équilibre mondial » et donc qu’il est le principal vecteur de la survie du système dictatorial russe. Ce qui compte, c’est la chaîne alimentaire.
Les puissants doivent manger, et c’est cela qu’il faut enseigner aux élèves. Pas la fraternité, le respect, justement, du plus faible, le devoir, et la nécessité, de l’entraide ou des droits de chacun, – non. L’école russe doit apprendre aux enfants à dévorer – à se tenir du côté des dévoreurs, et pas des dévorés.
Il ne s’agit plus de défendre « les russophones génocidés » ou quoi ou qu’est-ce, il s’agit des orques.
Les orcs, c’est le nom que donnent les Ukrainiens à l’armée russe, – d’après «Le Seigneur des Anneaux» (en russe, il faut le dire, l’orque, le prédateur marin, s’appelle d’un autre nom, « kassatka ») – Un nom que je me suis toujours refusé à reprendre, malgré ce que j’écris, malgré l’horreur constante, parce que, ces orques sont pire que les orques de Tolkien, – ils sont des êtres humains, qui font ce que font les orques, mais les traiter d’orques, c’est-à-dire de non-humains, m’a toujours semblé rassurant : s’ils ne sont pas humains, ils ne remettent pas en question notre idée de l’humanité. – Mais si, ils sont humains, et, d’une façon sans doute préméditée, à l'entrée d’un automne terrible, ce nom d’orques, c’est Poutine qui le revendique, c’est lui-même qui se proclame le chef des orcs, – et donc des orques. »
Pourquoi Poutine tue-t-il la peau de l'ours ?
La réponse de Poutine intrigue toutefois sur un autre point. Avec cette "fable" des orques et des ours blancs, Poutine ampute une part non négligeable de "l'esprit" de la "grande Russie". Certes, l'ours brun est LE symbole culturel dominant en Russie (protecteur de la forêt, ancêtre mythique, symbole national). Mais l'ours blanc appartient au folklore des peuples de l'Arctique russe et de la Sibérie (Nenets, Tchouktches, Évènes, Nanaïs).
Dans les traditions des peuples du Nord, l'ours blanc est souvent présenté comme un parent de l'homme, avec des récits de métamorphose réciproque et même de descendance commune entre humains et ours polaires. Le conte nenets « L'Ours blanc et l'Ours brun » (Белый медведь и бурый медведь) raconte comment ces deux frères puissants, l'un maître de la mer et l'autre maître de la forêt, ont fini par se réconcilier après un conflit territorial, chacun retournant à son domaine sans plus se nuire — une manière, pour ces cultures, de symboliser l'équilibre entre le monde marin et le monde terrestre.
Le conte tchouktche « L'Ours blanc et l'Homme » (Белый медведь и человек) met en scène un chasseur de gibier marin confronté à l'animal, dans un registre qui mêle respect et rivalité entre les deux figures dominantes de la banquise.
Un autre récit très représentatif de ce corpus, « Pourquoi l'ours blanc a le nez noir » (Отчего у белого медведя нос чёрный), explique de façon ludique une particularité physique de l'animal — l'ours aurait compris que son unique tache sombre le trahissait aux yeux des autres bêtes lorsqu'il tentait de se dissimuler dans la neige. Ce type de conte, propre aux mythologies arctiques, cherche à donner un sens narratif aux traits distinctifs de la faune polaire.
Côté littérature savante, l'écrivain Stepan Pissakhov (originaire d'Arkhangelsk, sur la mer Blanche), connu pour avoir façonné un folklore pomor très marqué par l'univers nordique, a écrit son propre conte intitulé simplement « L'Ours blanc » (Белой медведь), dans une langue dialectale du Grand Nord russe.
Sur le plan symbolique plus large, les croyances populaires russo-slaves associent volontiers la couleur blanche aux créatures mythologiques liées aux ancêtres défunts et à l'autre monde — ce qui explique en partie pourquoi, dans les récits où l'ours change de couleur ou apparaît en blanc, l'animal prend une dimension quasi surnaturelle, à mi-chemin entre le monde des vivants et celui des esprits. On retrouve cette symbolique du blanc rattaché au Nord et à la sphère divine dans la mythologie slave avec la figure de Biélobog (« le dieu blanc »), dont le trône se situait, selon la légende, au pôle Nord.
Il y a longtemps, dit la légende nenets, deux frères se partageaient le monde : l'un régnait sur la forêt, l'autre sur la banquise. Un jour, ils se disputèrent une terre à la lisière des deux royaumes. Ils auraient pu s'entretuer — l'un était plus fort sur son sol, l'autre imbattable sur la glace. Mais aucun des deux n'était sûr de vaincre, et surtout, aucun des deux ne voulait régner sur un désert. Alors ils tracèrent une frontière, chacun retourna dans son domaine, et la paix dura.
Personne, dans ce conte, n'a jamais vu d'orques se jeter en meute sur l'ours blanc. C'est une image que les chasseurs de l'Arctique, qui vivent avec les deux espèces depuis des siècles, n'ont jamais racontée à leurs enfants — parce qu'elle est fausse, et parce qu'elle ne leur aurait rien appris. Ce qu'ils racontent, eux, c'est que l'ours blanc est un cousin, parfois un ancêtre, parfois un homme qui a changé de peau. On ne mange pas sa famille. On la respecte, on la craint un peu, on partage la banquise avec elle.
Il aura fallu qu'un homme, du haut d'une estrade à Moscou, invente une chaîne alimentaire que la nature elle-même ignore, pour justifier une guerre bien réelle. Les peuples qui vivent vraiment avec les ours n'ont jamais eu besoin de mentir sur eux pour expliquer le monde à leurs enfants.
Morale : quand on n'a plus de légende à raconter, on invente une prédation. Et quand on n'a plus de vérité à défendre, on la déguise en loi de la nature.
Jean-Marc Adolphe






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