Primaires et compagnie
- Daniel Conrod

- il y a 6 jours
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Photographie d'une devanture prise rue de L'Olive (Paris 18e) un soir de printemps 2026.
Ce que nous disent les gens et les choses 7, par Daniel Conrod Impossible de traverser sans un mot (ou plusieurs !) la séquence politique qui s'ouvre. Celle-ci est donc la première exploration du paysage. Quelques autres suivront. Il y sera question de ce pays et du monde tout autour, de gens, de nous, de vies réelles, de droit, du difficile et nécessaire travail de l'entendement et de la vérité. Il y sera question de penser autant qu'il est possible avec toujours en pied de page un vide-poche en mode télégraphique.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Dix ans ou presque, c'est long, très très long, une éternité, dix ans ou presque, ça donne du temps, beaucoup de temps, immensément, pour faire beaucoup de choses, les intuiter, les mener à bonne fin, les partager avec tous et toutes si nécessaire (et dans le contexte de cette chronique, il serait plus que nécessaire de les partager). Dix ans ou presque, c'est largement assez, par exemple, pour réunir et agréger petit à petit des gens de toutes sortes et conditions, et pas seulement des bourgeois ou des intellectuels médiatiques ou des artistes en vue ou des affidés ou des clients ou les « pour qui tout va (plutôt) bien » ou les « qui pensent la même chose que vous ».
Largement assez pour mettre sereinement ces gens en atelier de quelque chose. Des groupes de travail justement, tout le monde ou presque sait en organiser, sait comment ça marche, comment ça se fixe des objectifs, comment ce travail débouche sur des conclusions et des propositions. Cette étape étant passée, tout le monde, ou presque, sait aussi comment élargir le cercle initial à partir de ces tout premiers éléments de la réflexion. Par exemple, comment organiser des événements ouverts à tout le monde, festifs ou pas, en vue d'éprouver et de tester quelques propositions, de les populariser, au besoin de les remettre en jeu en les soumettant par exemple à une votation... On appellera cela indifféremment pratiquer la démocratie, la faire vivre et, le cas échéant, anticiper et préparer une alternance.
Par se mettre en atelier de quelque chose, j'entends, creuser un sujet d'intérêt majeur le temps nécessaire en un lieu et dans un moment donnés... Ces sujets, on va vite les reconnaître parce qu'ils font notre quotidien et qu'ils engagent tous d'une manière ou d'une autre notre devenir local et planétaire. Dans l'ordre ou le désordre, je cite : le réchauffement climatique, la biodiversité, la désertification et l'artificialisation des sols, l'invention d'un autre modèle agricole, la sécurité civile, le régime de nos données digitales personnelles, les réseaux sociaux, le manque de logements, le vieillissement de la société, la natalité, les usages de l'eau, les menaces extérieures, l'accroissement des inégalités, l'accueil des migrants, le partage de la richesse, le (non)consentement des ultra-riches à l'impôt, la taxation des gens jusqu'où, la petite enfance, le financement des retraites, la rémunération du travail, la grande transmission (ou les grosses successions), le grand-âge, la protection sociale, le bénévolat, le modèle associatif, le renforcement démocratique du pays...
Chronomètre en main, il ne m'a pas fallu plus d'une minute pour établir cette liste évidemment non exhaustive. Sans nul doute, à la seule annonce de l'installation d'un (ou de) groupe(s) de travail thématiques dans un village ou un quartier, se trouverait-il des gens venus d'horizons divers, suffisamment concernés par le bien commun et/ou forts d'une expérience dans le domaine en question pour se dire, « tiens, pourquoi pas moi ? » Donc des gens pour s'inscrire et participer à tel ou tel atelier saisi de telle ou telle de ces grandes questions, la même thématique pouvant être reprise en divers points du territoire.
Je résume : une minute pour établir la liste de ces chantiers, une heure à n'importe quel comité directeur de n'importe quelle organisation en ordre de marche pour en décider et lancer l'affaire, dix ans (ou moins) pour mettre en place et accompagner ces dispositifs de travail. Dix ans, c'est long, c'est vrai... Mais l'avantage du temps long, c'est qu'en dix ans, il s'en passe des vertes et des pas mûres, dans un pays (Covid, vague d'attentats terroristes, guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, Gaza, incendies, sécheresse, relations commerciales avec les États-Unis...), de sorte que la matière à mobiliser et à penser s'élargit ou se renouvelle à l'infini. Allez, on ne va se mentir (avez-vous remarqué au passage la récurrence de cette expression sur les médias en ce moment ! ), les dix ans dont je parle, ce sont dans mon esprit les deux quinquennats d'Emmanuel Macron durant lesquels il y aura eu réellement beaucoup beaucoup de grain à moudre pour qui aurait voulu en moudre pour de vrai.
Alors je voudrais qu'on m'explique...
Je voudrais qu’on m’explique, si les choses sont si naturelles (ce qui n’est pas tout à fait vrai, j’en conviens), comment une organisation de l’importance du Parti Socialiste, un parti de gouvernement s’il en est et qui s’en est vanté ad nauseam, un parti doté de moyens et porteur d’une longue, dense et (pas toujours/mais parfois) belle histoire, qui a dirigé et dirige encore de très grandes collectivités, qui a eu d’illustres leaders (mais pas que) peut se présenter aujourd’hui tête haute devant le peuple de France et ses électeurs à quelques mois d’une élection présidentielle jugée par tout le monde décisive dans un tel état d’impréparation ou de délabrement intellectuel et moral.
Dix ans pour se saisir par exemple des grandes questions du moment ne doit quand même pas être insurmontable quand on voit, quand on sait, ce qu’un individu, vous, moi, et tant d’autres autour de nous, sont déjà capables de charrier en quelques mois à eux tout seuls, avec leurs petits bras et ce que la vie leur a donné d’intelligence et de bon sens…
Alors d’où vient le mal ? Pour faire court, de trois choses, plus une : le manque de travail intellectuel pathologique des dirigeants socialistes depuis des temps immémoriaux, leur incapacité à fabriquer avec d’autres de la pensée qui pense, qui pèse et qui nous parle et leur manque d’intérêt pour la vie quotidienne des gens et la vie militante hors séquences électorales. L’anti-sarkozisme virulent qui a permis l’élection présidentielle de François Hollande en 2012, et non son programme, a camouflé un déclin déjà bien engagé que le fric-frac macronien de 2017, ourdi en coulisses avec la complicité de hiérarques solfériniens, a accéléré. Je ne reviens pas, ou en n’en finirait jamais, sur la maladie présidentialiste de notre pays (presque toujours un homme qui aurait tout vu, saurait tout et pourrait tout) et le quinquennat (au lieu d’un septennat sec) comme explications systémiques.
Trois choses donc, plus une que voilà et qui s’appelle le macronisme parce qu’il est l’angle mort, l’impensé ou la mauvaise conscience du Parti Socialiste. On a vite vu la vitesse avec laquelle notre jeune et déjà très roué politicien avait siphonné en 2017 une partie de l’appareil socialiste (parlementaires et autres hauts fonctionnaires). Vite vu de quel bois serait fait sa mandature (sans parler de la suivante). Vite vu les glissements répétés de curseurs du nouveau régime comme autant de lignes rouges aux yeux d’un.e progressiste ordinaire : le partage de la richesse, les libertés publiques, l’invisibilisation de la société civile, la tentation illibérale plusieurs fois observée (gestion de la crise des Gilets Jaunes et du Covid et contournement de la défaite électorale de 2024), la cruauté sociale maintes fois transparente dans le discours élyséen, l’exercice violent et spéculaire du pouvoir, caractérisé notamment par un usage prétorien de la police… Vite vu aussi l’impossibilité pour le PS, en dépit de quelques efforts notables de son premier secrétaire, Olivier Faure, de se défaire pour de bon de cette véritable tunique de Nessus, c’est-à-dire de décortiquer la vraie nature du macronisme. À ne pas le faire, à ne pas le vouloir peut-être, les socialistes se sont empêchés de se repenser comme force progressiste utile et d’éclairer leurs électeurs en perte de repères, se laissant ainsi tondre la laine sur le dos par LFI.
Ainsi en arrive-t-on à cette primaire rococo-riquiqui sous le boisseau socialiste à quinze euros le ticket d’entrée quand le travail, le courage et l’humilité eussent été il y a des mois de cela de créer les conditions, avec d’autres, en vue d’une primaire gratuite et co-produite par l’ensemble des organisations de la gauche non LFI : écologistes, PCF, Place publique, les réprouvés, pour ne pas dire les pestiférés de LFI, François Ruffin inclus, puisqu’aussi bien LFI, de son côté, avait de toute éternité choisi son candidat et n’en changerait pas. Cette primaire non LFI devant être dotée d’un pacte de bonne conduite tandis que (idéalement et) parallèlement des discussions discrètes entre les deux pôles de la gauche en lice, seraient tenues, garantissant à leurs électeurs et électrices qu’ils ne seraient pas dupés en cours de route quel que soit le résultat du premier tour de l’élection présidentielle…
Parvenus à ce point de la réflexion, deux rappels de bon sens et de bonne foi s’imposent. Avec ou sans Raphaël Glucksmann, il n’y a pas, il n’y a jamais eu, il n’y aura pas de victoire de la gauche à une élection présidentielle sans que d’une manière ou d’une autre soit mise en place une forme de coalition, fût-elle irréaliste, fût-elle cabossée, fût-elle provisoire, fût-elle de bric et de broc. Tout à l’ubris (peut-être) fatale, mais déjà un peu trop voyante, obsédés qu’ils sont de torpiller la concurrence dès le premier tour (comme s’il ne devait pas y en avoir un second) après leur lancement de campagne réussi, Jean-Luc Mélenchon et LFI feraient bien de garder les pieds sur terre. D’autant plus que, et c’est le second rappel, nous le savons, nous l’avons vu en 2024, on ne peut plus compter désormais sur un front républicain trans-partisan anti RN, comme la démonstration nous en est faite ces derniers temps au Parlement Européen comme à l’Assemblée Nationale.
Autre chose tant qu’à finir. D’où vient que même cette primaire de sous-préfecture qui enrage ou fait sourire ne concerne pas l’un des plus embuscadés de la famille socialiste, parmi les plus capés et réseautés, je veux parler de François Hollande, persuadé que l’heure de sa revanche est proche et qu’il suffira pour l’obtenir d’attendre (sinon d’y œuvrer) la chute de Raphaël Glucksmann. Ces calculs sans gloire de la part d’un homme qui a lui-même contribué au désastre politique de 2017 sans jamais s’en être expliqué ne font ni une pensée à la hauteur de ce temps ni un espoir pour les gens. Rideau !
D’Einstein, à moins que ce ne soit d’un autre (1), ceci : « La folie, c’est faire toujours la même chose et s’attendre à un résultat différent. »
vide-poches /
vu le magnifique Soudain, dernier film du Japonais Ryusuke Hamagushi (Le mal n'existe pas, Drive my car...), j'y reviens / lu qu'il ne reste aujourd'hui que 3% de terres cultivables à Gaza / vu qu'en Cisjordanie, l'armée d'occupation israélienne en vient à numéroter le front des prisonniers palestiniens / vu que certains gardes forestiers belges payent leurs propres chaussures de travail et circulent dans les forêts dont ils ont la responsabilité avec leur propre véhicule / lu que la journaliste Nora Hamadi, en charge de la chronique matinale sur France Inter la saison dernière, vient d'être remerciée sans égards particuliers au profit de l'ex-directeur de France Musique, Marc Voinchet, lequel n'avait peut-être pas besoin de cette nouvelle position / vu sur les réseaux sociaux Donald Trump prononcer à plusieurs reprises au cours d'un meeting, et avec la bave aux lèvres, jusqu'à ce que le public comprenne et se déchaîne, le nom de Abdel El-Sayed, citoyen américain et candidat démocrate dans le Michigan pour les midterms, ce même président de la première puissance mondiale et supposée cheffe de file des grandes démocraties de ce monde, se permettant de dire du même Abdel El-Sayed qu'il est « un homme plein de merde » / vu comme un gigantesque doigt d'honneur à la société civile et aux citoyen.ne.s de ce pays soucieux du droit des gens la nomination par Emmanuel Macron du très droitier sénateur François-Noël Buffet comme nouveau Défenseur des droits, en remplacement d'une Claire Hédon arrivée en fin de mandature (2020-2026) dont pas grand monde a pensé à saluer le travail exceptionnel / enfin, car il faut bien se consoler de tant de misères et de laideurs, lu et retenu la magnifique lettre d'ouverture du recueil Les Tristes d'Ovide, in Tristes Pontiques (traduction de Marie Darrieussecq) : « petit livre - hélas - va sans moi dans la ville où je suis interdit ».
Daniel Conrod
(1). La trace la plus ancienne de cette citation remonte à un texte de 1981 lié aux Narcotics Anonymous, association fondée en 1953 à Los Angeles par Jimmy Kinnon, et sa formulation la plus connue vient du roman Sudden Death (1983) de Rita Mae Brown. Note du secrétariat de rédaction.
Sur le banquet, site qu'il a créé (www.lebanquet.eu), Daniel Conrod tient chronique, tous les quinze jours. En affinités (sans la moindre rivalité), ces chroniques trouvent hospitalité sur le site des humanités.






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